
par Raphaël Besliu
Depuis un toit d'Athènes, une journaliste observe le coucher de soleil sur la colline de Filopappou. Sur la crête, une longue ligne de silhouettes se dessine, les bras levés et les smartphones pointés vers la lumière. Cette scène, presque banale en 2026, suffit à poser une question que nous évitons soigneusement : que faisons-nous exactement lorsque nous regardons le monde à travers un objectif plutôt qu'avec nos propres yeux ?
La question n'est pas nouvelle. Ce qui l'est, c'est sa généralisation. Pendant des décennies, l'appareil photo était surtout l'outil des professionnels, des passionnés ou des voyageurs. Les photographes de guerre, confrontés quotidiennement à la violence et à la mort, avaient appris à réfléchir à la distance que l'objectif créait entre eux et ce qu'ils observaient. Don McCullin, dont les images de conflits ont marqué plusieurs générations, l'avait formulé avec une rare précision : "Je travaille non pas comme photographe, mais comme être humain. J'essaie de trouver un équilibre dans ce que je photographie, non pas comme photographe, mais comme personne, comme homme. La photographie n'a rien à voir là-dedans. C'est simplement quelque chose que j'ai appris, une façon de communiquer". Il parlait en 1983, seize ans avant l'apparition du premier téléphone équipé d'un appareil photo.
"Pour moi, la photographie, ce n'est pas regarder, c'est ressentir". ~ Don McCullin
Ce que McCullin décrivait comme une discipline acquise avec l'expérience, une manière de rester humain derrière l'objectif, est aujourd'hui devenu une question quotidienne pour des milliards de personnes. Le smartphone a démocratisé la caméra, mais pas nécessairement la réflexion qui devrait accompagner son usage. Nous avons tous hérité de l'outil, sans avoir appris à mesurer la distance qu'il peut installer entre nous et le réel.
Quand l'objectif devient un écran entre soi et le réelLes correspondants de guerre qui travaillaient aux côtés de photographes ont longtemps observé un phénomène troublant : l'objectif pouvait fonctionner comme un bouclier psychologique. Derrière leur appareil, ces professionnels ne regardaient plus directement un enfant mortellement blessé, mais l'image de cet enfant à travers leur viseur. Cette distance technique pouvait rendre leur travail supportable, mais elle contenait aussi un danger : celui de finir par regarder la représentation de la réalité plutôt que la réalité elle-même.
Ce mécanisme, autrefois associé à quelques professionnels confrontés à des situations extrêmes, s'est progressivement installé dans la vie quotidienne. Un plat arrive à table, un animal fait quelque chose de drôle, une bagarre éclate, un hélicoptère médical se pose : le téléphone sort presque automatiquement. Le réflexe de filmer peut désormais précéder celui d'observer, d'agir ou simplement de vivre le moment. Nous sommes physiquement présents, mais une partie de notre attention se trouve déjà ailleurs, tournée vers l'image que nous allons produire, publier et montrer.
Cette dissociation peut prendre des formes beaucoup plus dangereuses. En août 2026, cinq adolescents sont morts en Irlande après que la voiture dans laquelle ils circulaient à contresens sur une autoroute a percuté un autre véhicule. Le drame semble s'inscrire dans une tendance en ligne où de jeunes hommes masqués se filment en conduisant dangereusement à grande vitesse et en cherchant parfois à provoquer des poursuites avec la police. La cyberpsychologue légiste Mary Aiken parle de "comportement hybride" : conduire et filmer simultanément, avec "un pied dans le monde réel et un pied dans le cyberespace". Une partie de l'attention du conducteur n'est alors plus consacrée à la route, mais à la vidéo, au public et aux réactions qu'elle pourra susciter.
Ce n'est donc pas seulement la recherche d'attention qui est en cause. La caméra peut modifier la perception même du danger en transformant le risque en contenu potentiel. Une étude a identifié 332 décès liés à des selfies entre mars 2014 et avril 2021, principalement provoqués par des noyades, des chutes ou des accidents de transport. Les êtres humains ont toujours pris des risques inconsidérés, mais le smartphone ajoute une nouvelle logique : le bord d'une falaise peut cesser d'être seulement un danger pour devenir un décor, tandis que l'accident ou la mise en danger deviennent des images susceptibles d'être partagées.
Le témoin et son doubleL'affaire Julie Jacobson montre jusqu'où peut aller cette ambiguïté. En Afghanistan, en 2009, la photographe de l'Associated Press prend neuf clichés en deux minutes et demie du caporal Joshua Bernard, 21 ans, mortellement blessé lors d'une embuscade talibane, tandis que ses camarades tentent de le soigner. Jacobson ne participe pas aux secours : elle photographie. La publication de l'une de ces images provoque une vive polémique aux États-Unis. La famille du soldat demande qu'elle ne soit pas diffusée et le secrétaire américain à la Défense Robert Gates condamne la décision de l'Associated Press. L'agence maintient pourtant son choix, estimant que cette photographie remplit une fonction publique essentielle en montrant aux citoyens la réalité d'une guerre menée en leur nom.
Jacobson expliquera qu'elle n'était pas en mesure de sauver Bernard et qu'elle avait estimé que la chose la plus utile qu'elle puisse faire, en tant que photographe, était de documenter cette réalité douloureuse. L'argument peut se comprendre dans le contexte particulier du journalisme de guerre, avec ses règles professionnelles, ses responsabilités éditoriales et sa mission de témoignage. Mais une autre question apparaît lorsque le même geste, pointer une caméra vers la souffrance plutôt que réagir immédiatement à ce qui se passe, devient le réflexe de millions de personnes équipées d'un smartphone.
La caméra n'a évidemment pas le même sens selon celui qui la tient, le contexte et l'objectif poursuivi. À Gaza, des journalistes palestiniens utilisant notamment leurs téléphones ont constitué un témoignage essentiel d'une guerre à laquelle les journalistes étrangers ont été très largement empêchés d'accéder librement. Dans ce contexte, filmer peut devenir un acte de témoignage et de courage. À quelques milliers de kilomètres de là, le même appareil sert à photographier un dîner, un coucher de soleil ou soi-même afin d'alimenter les réseaux sociaux. Ce n'est donc pas l'existence de la caméra qui pose problème, mais la relation que nous entretenons avec elle.
Nos écrans nous exposent désormais quotidiennement à des maisons détruites à Gaza, des forêts en flammes, des agressions, des exécutions ou des enfants blessés. Ces images apparaissent au milieu d'un flux où peuvent se succéder, quelques secondes plus tard, les vidéos d'un influenceur, un plat de pâtes, une publicité ou une séquence humoristique. Le défilement efface progressivement les frontières entre le grave et le trivial, entre le témoignage et le divertissement. Nous pouvons absorber une image atroce, déplacer notre pouce et passer immédiatement à autre chose. Le risque est celui d'une forme d'anesthésie : non parce que nous ne voyons plus la souffrance, mais parce que nous en voyons tellement, dans un flux organisé par les plateformes et leurs algorithmes, qu'elle peut finir par perdre une partie de sa capacité à nous arrêter.
Ce que McCullin avait compris après des années passées à photographier la guerre, notre société doit désormais l'apprendre à l'échelle de milliards d'utilisateurs : rester humain derrière un objectif n'a rien d'automatique. Le smartphone peut documenter, informer, témoigner et conserver des souvenirs. Il peut aussi nous transformer en spectateurs permanents de notre propre existence. À mesure que le monde devient un flux d'images à cadrer, publier et faire défiler, une liberté élémentaire devient peut-être plus importante que jamais : savoir parfois ranger son téléphone et regarder directement ce qui se trouve devant nous.
source : Géopolitique Profonde