31/08/2026 reseauinternational.net  13min #325018

Algérie - Les inepties de la francopholie

par Pr Djamel Labidi

Il a suffi que le français soit rétrogradé, à l'École algérienne, d'une place, d'une année au profit de l'anglais pour que le parti du français se déchaine. On a eu droit à ce sujet, récemment, à toutes les inepties, vite baptisées arguments techniques et pédagogiques, dans ce qu'on pourrait considérer comme une poussée aigue de francopholie.

Permettez-moi de vous citer quelques perles en la matière. Et d'abord, la plus succulente probablement, celle de ceux qui croient avoir fait la découverte du siècle. Ils nous révèlent en effet, triomphants, que "la langue française n'est pas la seule à avoir été une langue de colonisateur" et qu'il y en a eu d'autres bien plus colonisatrices. Ils désignent notamment, et pour cause, l'anglais qui a été non seulement la langue du colonialisme anglais mais aussi, ô horreur, celle de la déclaration Balfour, grâce à laquelle a été créée Israël, et, ô horreur suprême, car ils sont de "gôche" "celle aussi de l'impérialisme américain". Et même, après tout, au fond l'arabe (on l'attendait celle-là...) n'a-t-il pas été lui aussi une langue de colonisateur, et peut être encore aujourd'hui par rapport au tamazight 1, soupire une aile du parti du français.

Mais qui a dit, un jour d'une langue qu'elle était une langue de colonisation, en elle-même par elle-même. Aucune langue ne l'est. Le français n'est pas une langue de colonisation en France. De même pour l'anglais dans sa patrie. On a presque honte de dire de telles évidences mais cela indique l'indigence du débat où nous entrainent certains.

Tout dépend de l'usage qu'on fait d'une langue. Si c'est pour étouffer une autre langue, une autre société et sa culture, alors c'est un processus de colonisation avec son versant linguistique. Si c'est pour se substituer aux fonctions d'une langue nationale dans l'activité sociale : gestion administrative, relations économiques, activités politiques et culturelles alors c'est une langue de colonisation. Et le danger existe toujours, y compris d'ailleurs pour les langues de cultures fortes : il en est ainsi actuellement en France où le développement prépondérant de l'anglais, au-delà de ses usages utilitaires, suscite des inquiétudes et fait craindre qu'il se fasse au détriment du français.

Mais derrière les inepties francofolles, on voit d'évidence qu'il y a anguille sous roche et qu'il n'est pas question ici pour nos aficionados de la langue française, d'un débat sur les langues étrangères et leurs mérites respectifs, mais de la place du français comme super langue, au-dessus des langues nationales, arabe et tamazight, et des autres langues étrangères, non seulement dans le système éducatif mais aussi dans la société. Si la langue française entre en conflit avec une langue nationale, c'est que d'évidence elle n'est plus une langue étrangère, qu'elle s'empare des fonctions qui définissent une langue nationale : fonctions administratives, économiques, culturelles, politiques, officielles, protocolaires, rapports sociaux. Le conflit linguistique devient donc un conflit social. Il y a alors inévitablement un conflit d'intérêts, bref de pouvoir. La langue c'est aussi le pouvoir.

"Le français butin de guerre", mais pour qui ?

Dans ce conflit, l'idéologie n'est donc pas loin, dans sa fonction essentielle celle de justifier des intérêts, et de les masquer en les présentant comme l'intérêt général, et non comme celui en réalité d'un groupe social. Les défenseurs zélés de la langue française se sont toujours opposés, et pour cause, aux analyses présentant la langue française comme un instrument d'influence capable de constituer une superstructure culturelle de pouvoir, et de discrimination culturelle et sociale, dans les conditions du colonialisme et du néocolonialisme. Dans leur campagne politique de justification de la place et du rôle de la langue française en Algérie, ils y voient non pas la défense d'intérêts étroits mais l'intérêt même du pays. Ils sont mêmes à deux doigts de dire qu'elle a contribué à libérer le pays. À les entendre, sans elle, il n'y aurait pas eu la proclamation du Premier Novembre 1954 2, rien que ça ! Je caricature à peine.

Et il y a alors, et toujours, la fameuse phrase du "français, butin de guerre". La société francophoniste algérienne se réfère souvent à cette formule prêtée à l'écrivain algérien d'expression française Kateb Yacine. Cette formule a servi de slogan, de cri de ralliement aux partisans de la francophonie. Et pourtant il n'y a pas affirmation plus illogique, plus absurde. Mais elle a l'avantage de présenter ce qui a été imposé, d'ailleurs au compte-goutte à l'Algérien pendant la période coloniale, comme une victoire sur l'ennemi. Où a-t-on vu quelqu'un gagner une bataille en déposant les armes, ses propres armes, sa culture, sa langue, son histoire, son identité ? C'est donc une inversion totale. Cette formule est bourrée d'idéologie. Elle prédétermine les termes du débat, les dés sont pipés, la conclusion est déjà faite : en effet si le français est un butin, c'est qu'il est un bien précieux, un gain, quelque chose de mieux, Et mieux par rapport à quoi ? La conclusion suit d'évidence, implicite, mieux par rapport à l'arabe.

Le tour est joué et tout le reste va suivre. L'influence d'une telle approche s'exprimera dans l'organisation du système culturel et éducatif, la vie économique, une partie des relations sociales et du système des hiérarchies formelles ou informelles, les relations d'affaires etc., etc..

"Le français, butin de guerre", la vraie question est donc pour qui ? L'Algérie ou la France ? Et ce fameux butin postcolonial ne serait-il pas, au fond, ceux-là mêmes qui restent prisonniers de cette façon si irrationnelle, si subjective, si excessive de considérer la langue française, plus de 60 ans après l'indépendance de leur pays ? À moins de penser qu'il y a "des aspects positifs au colonialisme", ce qu'eux-mêmes récusent d'ailleurs avec indignation. Que de contradictions...

Une véritable attitude cohérente serait dès lors, au contraire, d'éliminer les zones de conflit, de friction, là où la langue française entre en collision avec la ou les langues nationales. Ce serait là l'attitude civique, apaisante. Mais non, les ultras de la francophonie excitent les clivages, ils les entretiennent, les justifient en les parant des atours idéologiques de la "lutte pour la modernité, contre le conservatisme, pour la tolérance, la lutte contre l'islamisme fanatique" et d'autres clichés. La langue arabe aurait-elle, parmi toutes les langues du monde, propension, vocation particulière à être un instrument du conservatisme, voire du fanatisme. Serait-elle prisonnière du sacré, du "dogme", comme la décrivent certains clichés francophones. Une langue est-elle définie par le discours qu'elle porte ? Faudrait-il rejeter le français parce qu'il est la langue du général Bugeaud, du général Massu et de Mr Le Pen ?

La gauche coloniale

On voit en réalité se profiler, mais transféré sur la langue française en Algérie, le même discours qui était celui du colonialisme sur lui-même, se décrivant comme une force civilisationnelle. C'est la langue française désormais, qui est présentée par nos nouveaux occidentalistes comme instrument en elle-même, et par elle-même, de culture et de progrès, d'accès à la modernité et à l'universalité. Des écrivains d'expression française, comme messieurs Sansal et Daoud, ont poussé cette logique jusqu'à son extrême. On sait où cela les a conduit.

On ne distinguera plus les "conservateurs" des "modernistes et progressistes", les uns des autres, par leur action historique et sociale concrète, mais par leur langue : le français ou l'arabe. Quelle pitié d'en arriver là.

La modernité coloniale a toujours été une fausse modernité et c'est pour cela que les peuples l'ont combattue, au prix d'ailleurs parfois de s'enfermer dans la cuirasse du conservatisme.

Je vois les tenants de ce discours s'indigner, horrifiés qu'on puisse donner d'eux une telle image. Et pourtant c'est eux-mêmes qui la donnent. Pour mieux comprendre l'influence et la reprise persistantes, malgré l'indépendance, du vieux discours colonial sur la modernité, il faut prendre en compte qu'en Algérie, on n'a pas seulement, hérité de la langue française, mais aussi de la culture de la gauche coloniale française. Cette influence s'est avérée par bien des cotés bien plus habile, bien plus profonde et durable que celle de la droite coloniale. Pour se libérer et libérer le pays, le mouvement de libération nationale algérien a dû aussi se libérer de cette influence. Elle a ses racines historiques. Les communards français, les révolutionnaires du XIXe siècle ont été par milliers déportés vers l'Algérie après la répression de leurs insurrections. Avec le temps, ils se sont intégrés au tissu colonial français en Algérie. Et comme c'est l'être social qui détermine la conscience sociale, ils ont fait partie objectivement et subjectivement du système colonial. Volonté d'adoucir le colonialisme, besoin de se donner bonne conscience, nécessité d'autojustifications, probablement tout cela à la fois, ils ont participé à masquer le colonialisme d'une couche d'humanisme, et de l'argument de l'universalité et de la modernité. Comme Janus, le colonialisme a toujours eu deux visages : l'un sanglant et impitoyable pour l'exploitation du pays, et l'autre, humaniste et plein de beaux principes, le "Softpower" comme on dirait aujourd'hui en bon français.

Cette gauche coloniale était surtout présente, naturellement, dans le système d'enseignement, l'École Jules Ferry tandis que la droite agissait plutôt à travers l'Église africaine fondée par le cardinal Lavigerie et ses missionnaires. C'est donc les zones qui ont été touchées le plus par l'enseignement colonial où s'est diffusées le plus à la fois la culture et la langue française, et du même coup l'idéologie européocentriste, occidentaliste de la gauche coloniale. L'héritage a subsisté dans une partie de la gauche francophone algérienne et plus largement dans les milieux influencés par la vision et la culture dominante en France. Des étrangers découvrent ainsi avec surprise qu'on trouve en Algérie dans certains milieux, des thèmes communs au discours dominant en France comme la laïcité et l'islamophobie, et cela malgré les différences de culture et d'identité.

Kafkaïen !

Le discours des hérauts du français est donc tout empreint d'idéologie. Mais le plus amusant dans tout cela, et c'est une autre perle de ce discours, c'est qu'on a pu voir, en Algérie, un parti se disant de gauche un parti qui clamait hier ou avant hier, que tout n'était qu'idéologie, et qu'aucun champ de l'activité humaine n'échappait à l'idéologie, un tel parti dénoncer aujourd'hui une "approche idéologique des questions de l'éducation". Et pourquoi : parce qu'il leur semble que leur chère langue française est touchée, qu'elle a été décalée d'une place, de la 3e à la 4e année dans l'Ecole algérienne.

Mais cela va plus loin. Cela atteint parfois le cocasse voire l'absurde. C'est ainsi qu'on apprend incidemment, à un détour de la polémique que celui qui semble en être au centre, connait bien mal, de son propre aveu, l'arabe. Cela ne l'a pas empêché d'être longtemps le conseiller d'une ex-ministre de l'Éducation. Celle-ci avait aussi bien des difficultés, chacun pouvait le constater, à s'exprimer en arabe. Et ils n'étaient pas les seuls responsables dans ce cas. Kafkaïen ! Les principaux responsables de l'École algérienne ne connaissaient pas la langue de l'École algérienne. A-t-on vu situation plus absurde dans le monde ? Aussi, il faut reprendre ses esprits. Ne pas sombrer dans le ridicule. Comment a-t-on pu imposer à tout un corps enseignant, à tout un peuple cela ?

Comment des personnes qui ne connaissent pas ou peu une langue peuvent-elles s'estimer compétentes pour en parler ? Et si elles ne le sont pas, elles le sont pour quoi, pour quelle tâche ? That is the question, dirait Shakespeare à nos amis de la langue de Molière. Eh bien, compétents évidemment pour ce qu'ils connaissent, la langue et la culture françaises et parler de sa place dans l'enseignement. C'est exactement ce qu'ils ont fait, et continuent de faire.

Alors, la mort du français en Algérie ?

Et puis il y a le dernier argument, la dernière perle, la plus significative peut-être, un cri à la fois de peur et de douleur comme venant de leur chair : "ils veulent la mort du français, son éradication". "Les partisans de la langue anglaise veulent la disparition du français". "Ce qui est visé par cette réforme de l'éducation est la disparition de la langue française". La contradiction est époustouflante : comment le français pourrait-il disparaitre puisqu'il est une langue étrangère, et qu'eux-mêmes le désignent en tant que telle pour le préférer à l'anglais ?

Plus royaliste que le roi, on ne fait pas mieux. Il y a en Algérie, dans certains milieux, une fixation pathologique, démesurée, hors propos, sur la langue française. Rarement une langue n'a été autant essentialisée, mythifiée, sacralisée par un groupe culturel et social et ses représentants politiques. Seule la langue arabe peut être, l'est ainsi par ses partisans extrêmes, et encore ils ont bien des excuses, elle est langue du Coran et langue nationale. Et tout cela à l'époque de l'IA, de l'Intelligence artificielle, de la traduction automatique instantanée, et où la question du passage d'une langue à l'autre n'est plus qu'une question technique. En vérité, ce mouvement francophoniste est profondément réactionnaire, au plein sens du terme. Un galimatias de gauche qui cache une attitude rétrograde historiquement. Concernant ce groupe, l'analyse devrait être, à la fois sociologique et de psychologie sociale car tout se passe comme s'il ne peut s'imaginer vivre sans la langue française, ce que d'ailleurs personne ne lui demande. Mais il veut plus, il veut se reproduire, et de façon élargie, dans son existence, ses privilèges, son mode de vie, et il craint de ne pouvoir le faire sans un système éducatif où domine le français, ou bien, où il occupe au moins une place particulière.

Mais qu'ils se rassurent. Le français ne peut pas mourir. Il a les siens, il a son peuple, il a sa nation, il a sa culture de plusieurs siècles ; il a son Histoire. Il ne peut se résumer à la francophonie, laquelle est au fond un ersatz, une version édulcorée, un produit de seconde main de la langue et de la culture françaises. Tous ceux qui aiment la langue et la culture françaises, comme c'est le cas de l'auteur, le savent.

Parlez, écrivez votre langue et vous l'aimerez

Qu'ils se calment donc la langue française n'est pas menacée de disparition. C'est sa domination en Algérie qui l'est. Ce dont il s'agit c'est d'aimer la langue arabe, d'aimer la langue berbère, d'aimer ses langues nationales comme les Français aiment légitimement la leur et en sont fiers. Et comment les aimer sans les connaitre, sans les pratiquer, pour découvrir émerveillés toutes leurs ressources culturelles, littéraires, cognitives, leur génie propre. Parler, écrivez, pensez en arabe et en tamazight et vous les aimerez. Rien n'est pire que de mépriser sa propre langue comme le laissent transpirer hélas bien des discours ou les non-dit d'une certaine idéologie francophoniste. Chantez, célébrez votre langue la langue arabe, même en le disant en français, comme l'ont fait "Les Lumières", à travers Voltaire, admirateur de la culture arabe, comme l'ont fait Aragon, Rimbaud, Victor Hugo et vous verrez comment tout deviendra bien plus simple, bien plus constructif, plutôt que de trépigner, d'hurler à la mort dès que la langue arabe progresse, ou qu'une langue étrangère bien utile s'installe, dans un pays qui n'est la propriété d'aucune langue, hormis les siennes.

Ceux qui agissent pour un nouveau rapport avec la langue française, un rapport débarrassé de toute velléité de domination culturelle, respectueux de la personnalité et de l'identité de chacun, ceux qui œuvrent à un rapport de dialogue avec une autre langue de civilisation et de culture dans une nouvelle relation qui tienne compte de l'évolution des choses, et de l'élan libérateur du monde, ceux-là font bien plus pour la langue française et son existence que ceux qui croient la défendre en voulant la maintenir à tout prix dans les fonctions de gestion et d'administration d'un autre État, d'une autre nation.

Un tel rapport civilisationnel, mutuellement enrichissant, on le trouve dans d'autres pays la Chine, le Vietnam, les États Unis, la Russie et aussi il faut le savoir, bien d'autres pays arabes, là où la langue nationale remplit pleinement ses fonctions sociales et nationales. Pourquoi pas en Algérie ?

 Professeur Djamel Labidi

  1. Dénomination de la langue berbère
  2. Texte fondateur qui marque le déclenchement de la guerre d'indépendance de l'Algérie.

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