par Diego Llumá*
Feona ATWOOD (dir.), « Mainstreaming Sex : the Sexualization of Western Culture », Londres/New York, I.B.Tauris, 2009. « La sexualisation est associée à l'essor du néolibéralisme, dans lequel l'individu devient une unité autorégulatrice au sein de la société », affirme Simon Hardy dans le même ouvrage.
En 2017, les Argentins ont consommé de la pornographie en ligne en grande quantité. Cela n'a rien de nouveau. Ce qui est inédit, c'est le niveau de précision dans les détails. Les termes les plus recherchés sont « argentine », suivis de « argentines célèbres », et la catégorie la plus consultée est celle des vidéos de sexe anal.
Voici quelques résultats issus du traitement et de l'analyse de milliards de visites, réalisés par PornHub Insights, la division de recherche et de statistiques du premier portail mondial de partage de contenu pornographique.
Et ce n'est pas tout. En effet, les Argentins (comme les autres) recherchent du contenu pornographique sur plusieurs sites, et y accèdent souvent directement via le moteur de recherche Google. Cela s'inscrit dans le phénomène de sexualisation de la culture (1), lié à l'évolution des frontières entre vie publique et vie privée dans notre société numérique et interconnectée.
Une comparaison des recherches portant sur les termes « Macri », « Boca » et « porno », réalisée par l'équipe C3P (2) du CEL-UNSAM à l'aide de l'outil Google Trends (3), donne une image d'ensemble encore plus précise de la place qu'occupe la pornographie dans la culture générale de l'Argentine d'aujourd'hui (voir tableaux ci-joints).
En comparant les recherches portant sur le nom de la personnalité politique la plus en vue, le président de la République, et celles concernant l'équipe de football qui suscite le plus d'adhésion et de critiques sur le web, Boca Juniors, avec les recherches sur le mot « porno », il est frappant de constater que ce dernier représentent le double du volume des deux autres et affiche une tendance stable, avec de faibles variations au cours des 12 derniers mois.
Dans cet exemple, les informations révèlent des habitudes cachées. La pornographie n'apparaîtra guère dans un sondage d'opinion classique sur les consommations culturelles, car nous faisons tous des choses dont nous avons honte, que nous ne racontons à presque personne et sur lesquelles nous nous mentons même à nous-mêmes. Cela fait partie des « sous-ensembles de données sur le web qui bénéficient d'une popularité massive mais d'une faible présence sociale » (4).
La consommation de pornographie en ligne en est un exemple. Et pourtant, elle peut constituer une source de données extrêmement précieuses pour identifier des tendances et prédire la manière dont une variable va en influencer une autre. Nous développons de nouvelles formes d'« intimité publique » (5). Le confessionnal, initialement décrit par Foucault comme le lieu moderne où l'on discute de sexe, est devenu un sujet médiatisé.
L'analyse du big data rend compte, comme jamais auparavant, des nouvelles habitudes de consommation, des nouveaux langages et des nouvelles formes que prend le sens commun ; y compris en matière de sexualité.
Les grands opérateurs Internet (dont PornHub) le savent : ils extraient des métadonnées pour établir des profils de plus en plus détaillés des utilisateurs dans le but de les cibler avec de la « publicité prédatrice » (6).
Le succès de productions créatives telles que la série télévisée Game of Thrones, qui intègre un syncrétisme des genres les plus populaires (y compris le porno), est dû, en partie, à ce type d'études sur ce qui est le plus familier au consommateur cible. (7)
Parce que les données ne mentent pas. Les traces que nous laissons lorsque nous effectuons des recherches sur Internet en disent long sur la subjectivité inhérente aux médias. C'est ce qu'affirme Seth Stephens-Davidowitz, un chercheur qui a mené des études originales à partir de données issues de Google Trends et de PornHub (8).
Cet auteur souligne que « le moment et l'endroit où nous recherchons des informations, des citations, des blagues, des lieux, des personnes, des objets ou de l'aide peuvent nous en dire plus que quiconque n'aurait pu l'imaginer sur ce que nous pensons réellement, ce que nous désirons réellement, ce que nous craignons réellement et ce que nous faisons réellement ».
Ses analyses révèlent notamment que «... l'ampleur de la consommation de pornographie - ainsi que les recherches et les points de vue qui y sont associés - constitue l'avancée la plus importante dans notre capacité à comprendre la sexualité humaine... ».
La fascination voyeuriste pour l'observation de la « réalité » est également évidente dans la popularité d'un large éventail de genres, y compris la télé-réalité. L'émergence de ces genres confessionnels qui contaminent d'autres genres (le plus notable étant celui de l'information) est liée aux régimes disciplinaires modernes. « La sexualité et l'exposition publique sont deux facteurs qui s'accordent parfaitement dans la culture actuelle, dominée par l'idéologie hédoniste néolibérale, saturée de médias, obsédée par la célébrité ; se placer dans le cadre de la représentation devient ainsi une voie d'affirmation existentielle » (9).
Le big data permet de quantifier « la migration du porno de l'obscène vers la mise en scène, illustrée par sa nouvelle accessibilité et sa pornographisation, accompagnées d'une prolifération des représentations du sexe dans les médias » (10).
Ce nouveau type de données permet aux sciences sociales d'établir des modèles de causalité d'une utilité pratique dont les frontières s'étendent de jour en jour.
Cet article fait partie du dossier : « Plateformes, surveillance et post-politique dans la cyber-société. » Cuadernos del CEL ANNÉE 3 - NUMÉRO 5
*Diego Llumá est enseignant et chercheur universitaire. Ex-Directeur National de Coopération Régionale et Internationale du Ministère de la Sécurité de la Nation. Il enseigne la « Coopération internationale » à l'Université Métropolitaine pour l'Éducation et le Travail et la « Géopolitique des réseaux et le capitalisme de surveillance » à l'Université Nationale de Saint Martin en Argentine. Diplomé en Sciences de la Communication Sociale (UBA). Il a suivi des masters sur la Défense Nationale et la Stratégie (l'Université Nationale de La Plata - centre d'Études pour la Nouvelle Majorité) ; de l'Institut de Hautes Études de l'Amérique Latine (l'Université de Paris III, de Sorbonne Nouvelle, France), de l'Institut Français de Géopolitique (l'Université de Paris VIII, de Seine-Saint Dennis, France). Il est Visiting Fellow du Bulletin of the Atomic Scientists (Chicago, USA) et de la Fondation Journalistes de Europe (Paris, France).
Notes(1) Feona ATWOOD (dir.), « Mainstreaming Sex : the Sexualization of Western Culture », Londres/New York, I.B.Tauris, 2009. « La sexualisation est associée à l'essor du néolibéralisme, dans lequel l'individu devient une unité autorégulatrice au sein de la société », affirme Simon Hardy dans le même ouvrage.
(2) C3P : cybersociété, cybersécurité, cyberdéfense et protection des données à caractère personnel.
(3) « Google Trends » mesure les paramètres des recherches sur Google, recherches qui constituent, selon Stephens-Davidowitz, « la principale source de big data ».
(4) SETH STEPHENS-DAVIDOWITZ, « Big Data, New Data, and What the Internet Can Tell Us About Who We Really Are », éd. Dey Street Books, 2017.
(5) Brian McNAIR, « Striptease Culture : sex Media and the Democratization of Desire », Psychology Press, 2002, p. 98.
(6) Ce terme, inventé par Cathy O'Neal dans son ouvrage « Weapons of Math Destruction » (2016), montre comment les algorithmes qui organisent les données massives peuvent devenir une menace pour la démocratie elle-même.
(7) « Les algorithmes vous connaissent mieux que vous ne vous connaissez vous-même », affirme Xavier Amatriain, ancien data scientist chez Netflix, cité par Seth STEPHENS-DAVIDOWITZ, op. cit.
(8) Seth STEPHENS-DAVIDOWITZ, op. cit.
(9) Feona ATWOOD, op. cit.
(10) Feona ATWOOD, op. cit.

