
Par Dan Steinbock, le 30 août 2026
Singapour - Aujourd'hui, la Cisjordanie vit un véritable cauchemar marqué par l'expansion agressive des colonies, la confiscation des terres, les pressions économiques, la violence des colons et les déplacements forcés.
Avec la complicité de l'armée et de la police israéliennes, les territoires occupés par Israël sont de fait gouvernés par des colons messianiques d'extrême droite qui considèrent leurs pogroms racistes, proches du lynchage des Palestiniens, comme une étape divine vers la Rédemption finale.
L'année en cours a accéléré le processus, passant de l'expansion des colonies aux consolidations territoriales et aux déplacements de population. L'ampleur du phénomène est impressionnante.
Déplacements systématiquesAu 10 août, l'ONU faisait état de 76 Palestiniens tués en Cisjordanie, dont 18 enfants. Environ 3 800 Palestiniens ont été déplacés en 2026 à la suite de violences des colons, de destructions et d'expulsions, dont près de la moitié étaient des enfants.
Plus de 1 430 incidents impliquant des colons ont été recensés, touchant environ 260 communautés palestiniennes.
Ce qui pose problème n'est pas simplement la violence des colons juifs, mais sa dimension géographique et économique. Les attaques des colons visent désormais de plus en plus les habitations, les terres agricoles, le bétail, puis les infrastructures d'approvisionnement en eau et en électricité.
Dans un récent podcast, le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, un extrémiste d'extrême droite qui prône la suprématie raciale juive, a exhorté les Israéliens à tuer "30 à 40" Palestiniens à Gaza par nuit. Il soutient également des actions agressives et meurtrières contre les Palestiniens de Cisjordanie, appliquant une approche tout aussi radicale dans ses politiques législatives, judiciaires et de sécurité.
Ces déclarations ne reflètent plus une "frange extrémiste" comme le décrivent souvent les médias occidentaux. Elles témoignent de la répression brutale des Palestiniens devenue désormais la nouvelle norme. L'OCHA rapporte que les déplacements liés aux démolitions, à la violence des colons et aux restrictions d'accès ont touché en moyenne 17 Palestiniens par jour en 2026, soit le double de la moyenne des trois années précédentes.
Depuis 2023, 127 communautés ont été déplacées en totalité ou en partie, et 47 ont été complètement vidées de leurs habitants.
Les conséquences économiques aggravent la pression démographique. La CNUCED estime que le PIB de la Cisjordanie s'est contracté de 17 % en 2024, tandis que le PIB palestinien non réalisé cumulé, dû aux restrictions liées à l'occupation entre 2000 et 2024, a atteint 170,8 milliards de dollars - soit environ 17 fois le PIB de la Cisjordanie en 2024.
L'économie des colonies de la zone C et de Jérusalem-Est, en revanche, a généré environ 53 milliards de dollars en 2024.
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La grande conjonctureJuste avant que le Hamas n'attaque Israël le 7 octobre 2023, j'avais mis en garde contre une guerre imminente, alors que le statu quo atteignait un point critique à Gaza. Après tout, c'était le 50e anniversaire de la guerre du Yom Kippour.
Dans The Fall of Israel (2024), j'ai employé l'expression "grande conjoncture" pour désigner les forces structurelles à l'origine d'une série de catastrophes cumulées au Moyen-Orient, à commencer par les vagues d'expulsions de Palestiniens depuis les années 1940.
Ensuite, cette expression fait référence à l'expansion agressive des colonies juives dans les territoires occupés. La montée en puissance de l'extrême droite messianique a favorisé la militarisation des colons, aggravant les pogroms anti-arabes en Cisjordanie en passe d'être annexée par Israël.
Enfin, la "grande conjoncture" est alimentée par un demi-siècle de diplomatie américaine infructueuse au Moyen-Orient. La chute d'Israël montre comment les relations américano-israéliennes sont passées d'une attitude attentiste et partisane à un partenariat, puis enfin à une symbiose. Ce ne sont pas des liens qui unissent, mais des liens qui aveuglent. Ils sont à l'origine de 50 ans de déstabilisation militaire dans la région et de la complicité des États-Unis dans des atrocités génocidaires, voire un écocide - tant à Gaza qu'au Liban.
Pour finir, au lieu de favoriser la paix dans la région, l'aide militaire massive apportée par les États-Unis à Israël a amplifié le caractère sécuritaire de l'État hébreu, dégradant ainsi son économie, sa politique et son armée. Depuis le 7 octobre 2023, Washington a fourni au moins 22 milliards de dollars d'aide militaire directe à Israël, auxquels s'ajoutent jusqu'à 12 milliards de dollars consacrés à des opérations militaires américaines connexes dans la région. À Gaza et au-delà, les autorités et les forces de sécurité israéliennes ont délibérément pris pour cible des Palestiniens et des enfants palestiniens.
Ces quatre facteurs structurels s'alimentent mutuellement pour créer un cercle vicieux, intensifiant et amplifiant ainsi l'escalade régionale. Lorsque j'ai approfondi cet argument dans mon livre, ces points de vue étaient encore largement considérés comme marginaux. Aujourd'hui, la situation a radicalement changé. Même le consensus bipartite sur les liens entre les États-Unis et Israël s'est effondré.
Mais cette érosion ne s'est produite qu'après la destruction de Gaza et l'intensification du nettoyage ethnique en Cisjordanie, avec la complaisance tacite de la communauté internationale.
Nettoyage ethnique de Gaza à la CisjordanieDans les territoires occupés par Israël, l'expulsion des populations n'a pas constitué un phénomène accidentel, mais un mécanisme politique récurrent. Du "plan Allon" du Parti travailliste après 1967 jusqu'à l'ère du Likoud et à l'extrême droite messianique, sa logique s'est renforcée au fil du temps, cherchant à
- s'approprier des territoires
- fragmenter l'espace palestinien
- faire en sorte que la vie économique et sociale des Palestiniens soit toujours plus insoutenable
- recourir au génocide lorsque les massacres ne suffisent pas
- étendre la présence civile juive
- et, à terme, transformer l'occupation temporaire en souveraineté permanente.
L'objectif n'est pas simplement la "sécurité", ni même l'exploitation de la main-d'œuvre palestinienne, mais la judaïsation du territoire et la prévention d'une Palestine souveraine.
Les expulsions de Palestiniens sont intrinsèquement liées à la fois à l'idéologie et à l'économie politique. La terre, les colonies subventionnées, l'immobilier et les ressources de l'État créent des groupes d'intérêt qui tirent un avantage matériel de la dépossession des Palestiniens.
Gaza en est l'exemple le plus extrême : les bombardements, la destruction des habitations et des infrastructures, les déplacements de population et les projets de "transfert" de population ont créé les conditions permettant d'expulser physiquement les Palestiniens et de libérer le territoire en vue de son réaménagement ou de nouvelles implantations.
En Cisjordanie, le mécanisme était auparavant plus progressif : avant-postes de colonies, saisies de terres, ordres de démolition, restrictions en matière de construction et de circulation, violences des colons et pressions sur les communautés d'éleveurs.
En l'absence de sanctions internationales, de mesures de rétorsion et de blocus, les colons se sont considérablement enhardis. Ils évitent une expulsion spectaculaire, mais cherchent à rendre la vie des communautés palestiniennes restantes de plus en plus intenable.
Leur objectif est la "judaïsation" de la Palestine - une mort à petit feu.
L'apartheid et l'"ultra-apartheid"Non seulement Israël s'est converti en un État d'apartheid, mais il pratique l'ultra-apartheid.
L'apartheid sud-africain classique exploitait brutalement la population, mais se montrait en réalité conciliant. Le régime de la minorité blanche cherchait à préserver la hiérarchie raciale, à ségréguer la majorité noire, à lui refuser ses droits politiques et à exploiter une main-d'œuvre bon marché. Le système avait besoin que la population noire demeure économiquement utile. En conséquence, le revenu des Sud-Africains noirs par rapport à celui des Blancs a en réalité augmenté pendant l'apartheid, passant de 8,6 % à 13,5 % entre 1948 et 1994.
Le système israélien va "au-delà" de l'apartheid. Les Palestiniens sont soumis à des systèmes juridiques différenciés, à un régime militaire, à des postes de contrôle, à une fragmentation territoriale, à une mobilité restreinte et à un accès inégal aux terres et aux ressources, tandis que les colons juifs des territoires occupés relèvent du droit civil israélien.
Les territoires occupés ressemblent donc aux bantoustans sud-africains : des enclaves morcelées, des murs, une mobilité restreinte et une dépendance économique.
Mais ce qui fait toute la différence, c'est l'objectif final. L'apartheid israélien n'est pas conçu pour contenir et exploiter indéfiniment une population palestinienne. Il s'agit d'un instrument de déplacement et de dépossession à court terme. La ségrégation réduit la viabilité territoriale, économique et politique des Palestiniens tout en favorisant l'expansion des colonies juives.
Cette distinction explique également pourquoi la Cisjordanie revêt une importance stratégique plus grande qu'il n'y paraît. La partition n'est pas juste une condition. C'est le mécanisme grâce auquel l'annexion territoriale devient politiquement et physiquement irréversible. D'où l'"ultra-apartheid" israélien : c'est-à-dire l'apartheid associé à une logique d'expulsion.
Ce qui caractérise l'apartheid israélien, c'est son objectif ultime : les expulsions ethniques, voire des atrocités génocidaires. Il considère la main-d'œuvre palestinienne comme un excédent superflu qui devra à terme être éliminé ou décimé.
Et c'est cet "ultra-apartheid" - d'abord à Gaza, puis aujourd'hui en Cisjordanie - dont la communauté internationale est témoin tout en préférant l'ignorer.
Le "plan décisif" de Smotrich pour GazaPendant ce temps, la mécanique politique s'est engagée dans la voie de l'annexion. Le contrôle exercé par le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, sur l'Administration civile, les déclarations foncières et les autorisations de colonisation institutionnalise une annexion de facto.
Comme l'a documenté The Fall of Israel il y a deux ans, Smotrich met en œuvre un plan datant d'une dizaine d'années. En 2017, alors qu'il n'était encore qu'un jeune député à la Knesset, il a présenté son "plan décisif" dans des cercles sionistes religieux restreints. Ce plan représente en quelque sorte l'aboutissement du conflit israélo-palestinien.
Ce plan présentait le conflit comme dépourvu de toute perspective de réconciliation. Il rejetait la partition. Il écartait toute idée de création d'un État palestinien, voire de présence palestinienne. Smotrich envisageait un État unique, du fleuve à la mer pour une seule nation : le peuple juif. Fidèle à ses convictions, il s'est appuyé sur des allégories bibliques qui, pour lui, n'en étaient nullement :
Lorsque Josué est entré dans le pays, il a adressé trois messages à ses habitants : ceux qui veulent accepter [notre domination] l'accepteront. Ceux qui veulent partir, partiront. Ceux qui veulent se battre, se battront...
Lorsqu'ils n'auront plus ni espoir ni perspective d'avenir, ils partiront, tout comme ils sont partis en 1948.
Depuis le 7 octobre, Smotrich défend son transfert de population loin d'être "volontaire". La logique est simple : éliminer l'adversaire, résoudre le dilemme.
L'approche des élections israéliennes d'octobre 2026 intensifie cette motivation. La Knesset a été dissoute et la campagne électorale bat son plein. Aujourd'hui, quatre Israéliens juifs sur dix sont favorables à l'annexion totale de la Cisjordanie et 55 % souhaitent que toutes les colonies restent sous souveraineté israélienne. C'est là l'héritage de Netanyahu.
À l'approche des élections israéliennes d'octobre 2026, la question n'est plus de savoir si l'occupation devient permanente, mais si la Cisjordanie se vide progressivement de ses habitants palestiniens pour rendre l'annexion irréversible.
Le centre de gravité électoral ne se déplace pas vers la création d'un État palestinien. Il s'éloigne toujours plus de toute réconciliation - avec le soutien de longue date des États-Unis.
Trois scénarios pour la CisjordanieDans le statu quo actuel, trois trajectoires futures semblent plausibles.
Scénario 1 : une annexion accélérée et un "transfert silencieux" (scénario le plus probable).
La trajectoire actuelle se poursuit : les colonies se multiplient, les avant-postes sont normalisés, la zone C est progressivement absorbée par Israël, la construction palestinienne reste restreinte, et la violence des colons - généralement tolérée et faiblement réprimée par l'État - chasse les communautés bédouines et agricoles vulnérables.
Il n'est pas nécessaire de procéder à une déclaration formelle d'annexion. Les faits sur le terrain aboutissent au même résultat.
Les rapports de l'ONU de 2026 confirment le mécanisme en place. Violences, destructions, restrictions d'accès, asphyxie économique et déplacements de population se confortent mutuellement. Les élections d'octobre pourraient accentuer cette trajectoire si Netanyahu a besoin de l'extrême droite pour former une nouvelle coalition gouvernementale.
Scénario 2 : un endiguement contrôlé, mais pas la paix.
Une coalition centriste ou plus pragmatique émerge après les élections et subit de fortes pressions de la part des États-Unis, de l'Europe et des pays arabes.
Elle ralentit l'expansion des colonies, freine les initiatives les plus provocatrices des colons et rétablit en partie l'accès économique des Palestiniens - tout en évitant de démanteler l'architecture coloniale ou de reconnaître la pleine souveraineté palestinienne.
Cela s'apparenterait à une version réactualisée du plan Allon ou du modèle des bantoustans : des enclaves palestiniennes dotées d'une autonomie limitée, cernées par un territoire sous contrôle israélien.
Cela pourrait stabiliser le système, mais seulement temporairement, sans résoudre sa contradiction sous-jacente. Ce scénario permettrait aussi à un futur gouvernement conservateur de préparer le terrain pour une annexion.
Scénario 3 : rupture et revirement international.
Une escalade majeure - déplacements massifs de population, annexion, nouveau soulèvement palestinien, guerre régionale ou grave crise politique israélienne - pourrait définitivement mettre fin au statu quo.
La reconnaissance internationale de la souveraineté palestinienne, des sanctions contre l'activité de peuplement, des pressions économiques et un cadre politique extérieur pourraient mettre un terme aux annexions territoriales.
C'est le scénario le moins probable à court terme, mais potentiellement la seule voie permettant d'inverser la trajectoire.
Le conflit ne peut plus être résolu par la seule négociation israélo-palestinienne. L'asymétrie des pouvoirs a nécessité une intervention extérieure significative.
Conclusion : Gaza illustre les conséquences de la mise en œuvre d'une logique d'expulsion par une force militaire écrasante. La Cisjordanie en présente une version vraisemblablement plus modérée : colonisation, fragmentation, coercition, pressions économiques et déplacements progressifs.
La question décisive après les élections d'octobre est donc moins de savoir si Israël "annexera" officiellement la Cisjordanie que de déterminer quelle partie de ce territoire pourra être absorbée - et combien de Palestiniens seront incités ou contraints de partir, voire décimés lors de nouvelles atrocités génocidaires - avant que le processus ne devienne irréversible.
Traduit par Spirit of Free Speech
* Dan Steinbock est l'auteur de The Obliteration Doctrine et de The Fall of Israel. Il est le fondateur de Difference Group et a travaillé à l'India, China and America Institute (États-Unis), au Shanghai Institute for International Studies (Chine) et à l'EU Center (Singapour). Pour en savoir plus, consultez differencegroup.net