🌎 02/09/2026 elcorreo.eu.org  20min #325262

Sus Aux Argentins ! Quand les réseaux construisent un peuple du Sud à haïr.

par  Jérémy Rubenstein*

L'Argentine a été visée par une campagne de dénigrement qui l'a fait passer pour "le pays le plus raciste du monde", un délire collectif grandement dirigé par les nouveaux maîtres du monde numérique

Des boucles WhatsApp professionnelles -d'universités jusqu'à des boites design, en passant par des associations anti-discrimination- qui regorgent de plaisanteries et de remarques désobligeantes sur "les Argentins". Des insultes dans la rue, à Madrid, à Quito, à Paris, à Bogota, à Brazzaville, à Londres, à Washington. Des amis de vingt ans qui, tout à coup, interrogent "pourquoi vous êtes racistes, les Argentins ?". Et, bien sûr, des réseaux antisociaux qui dégorgent d'une haine, ferme et compacte, toujours contre "les Argentins".

En l'espace de quelques semaines, "les Argentins" sont passés du statut de gens sympas du Sud, fleurant bon l'arôme contestataire, entre le Che et Maradona, avec une poésie de tango à la Piazzolla, à celui de méchants, très méchants, racistes, à la fois nazis, ultra-sionistes, génocidaires de populations noires, des violents et des arnaqueurs.

Good / Bad, vive la vie des réseaux antisociaux, c'est tellement plus simple.

Certes, ils étaient un peu cinglés d'avoir élu un taré à leur tête, mais qui peut prévoir le genre de baltringue avec lequel on va devoir se coltiner demain ? Plus personne n'est à l'abri d'un Trump, d'une Liz Truss ou de va savoir quel énergumène sorti d'un musée des horreurs grotesques. Alors Milei, ma foi, c'est comme les cigales, un jour l'invasion terminera et l'herbe verte repoussera. Milei partira, et l'Argentine restera ce pays attirant du Sud, dont les scientifiques, les artistes et les sportifs bousculent leurs disciplines au niveau mondial (je le dis en l'espérant, la réalité est bien plus préoccupante avec des destructions, d'ores et déjà, irréversibles dans tous ces domaines).

Cette brutale bascule, d'une Argentine aimée à travers le monde à détestée par ce même monde, souvent par les mêmes personnes, s'est réalisée durant le Mondial. Son équipe, arrivée championne, avait été l'une des plus soutenues en 2022, elle a focalisé tous les rejets en 2026 (au point qu'une pétition pour exclure l'équipe argentine du tournoi de la FIFA a reçu des dizaines de millions de signatures).

Surtout, Lionel Messi était l'un des personnages du foot parmi les plus consensuels (c'était d'ailleurs notamment pour cela que je préférais mille fois Maradona, personnage clivant s'il en est. Mais, ce que je peux dire sur le foot n'a pas grand intérêt, je ne parviens pas à suivre un match plus de deux minutes tant regarder des gens jouer au ballon m'ennuie. Je parle d'autre chose).

Le caractère particulièrement lisse de Messi est à l'origine d'une théorie, assez tentante mais matériellement peu étayée, qui expliquerait la "campagne anti-argentine". (Cette expression sonne bizarrement à l'oreille de n'importe quel Argentin, car c'est exactement celle employée autour du Mondial de 1978 -qui avait lieu en Argentine- par la propagande de la dictature, afin de contrer les mouvements appelant au boycott pour dénoncer les crimes des militaires au pouvoir. Elle a connu un second volet ou une intensification l'année suivante, à l'occasion de la visite de la Commission Interaméricaine des Droits de l'Homme de 1979, avec un slogan d'un rare cynisme " Les Argentins sommes droits et humains". L'expression est cependant assez adaptée pour désigner ce qui s'est passé ces dernières semaines, puisqu'il y a effectivement eu une attaque médiatique concentrée contre l'Argentine et ses habitants -quoiqu'il soit difficile d'établir si elle a été voulue et coordonnée, si bien que le terme "campagne" n'est peut-être pas adapté).

Pour revenir à la théorie, diffusée par nombre d'éditorialistes (parmi les bons, notamment  Ari Lijalad du  Destape et Alejandro Bercovich de  Radio Con Vos), elle dit que "Les ingénieurs du chaos" (selon l'expression consacrée de Giuliano da Empoli [1] pour désigner les propagandistes dirigeant les opinions avec les outils de l'Internet) ont utilisé Messi pour montrer leur pouvoir. En effet, en prenant une figure consensuelle et aimée (parmi les plus cotisées par les publicitaires) et en faisant une personnalité détestée en l'espace de quelques semaines, les ingénieurs du chaos auraient démontré leur capacité à renverser complètement des opinions. Autrement dit, ils ont menacé tous les responsables politiques et économiques, en leur montrant ce qu'ils sont capables de faire de leurs campagnes électorales ou de leurs produits à vendre. La campagne aurait été une vitrine de leur immense pouvoir de nuisance.

Encore une fois, la théorie est tentante et, de toute évidence, de nombreuses personnes sont très préoccupées par la vitesse avec laquelle une réputation (d'un pays entier !) peut désormais être détruite. Mais comment démontrer une coordination à ce qui s'est passé ? Tout juste peut-on remarquer que certains pays ont été particulièrement actifs sur les réseaux (en l'occurrence, le Brésil notamment).

Mais, quelque soit le degré de coordination, ou son absence, de la campagne ant-argentine, celle-ci a très largement dépassé Messi, puis son équipe de foot, pour s'étendre au pays et s'en prendre à "les Argentins".

Et là, on a tout entendu, tout vu passer.

Les Argentins sont des nazis

Je passe rapidement sur l'Argentine comme refuge des nazis car il a mille fois déjà été mis en perspective. D'abord, il faut souligner qu'avant être l'une des destinations privilégiées des nazis après la guerre, l'Argentine fut l'un des refuges des Juifs fuyant les nazis. L'Argentine a eu une véritable politique d'accueil des Européens durant tout le XXe siècle, d'où ces phénomènes a priori bizarres.

Ensuite, ce n'est pas l'Argentine, mais toute la région (Brésil, Uruguay, Paraguay, Bolivie, notamment) qui a accueilli des nazis (elle avait aussi accueilli des républicains espagnols auparavant). Les États-Unis ont récupéré un grand nombre de scientifiques nazis (dont certains n'étaient pas les moindres des criminels). Et j'ai entendu dire que beaucoup, mais alors vraiment beaucoup, de nazis avaient prospéré dans l'Allemagne de l'Ouest d'après-guerre. La paille, la poutre, tout ça...

Perón fut certainement accueillant avec des officiers nazis et preneur de leurs savoir-faire (en termes de répression ou d'autres domaines), mais en cela il n'a rien d'une exception.

Quoi qu'il en soit, quatre générations plus tard, si vous voulez vraiment trouver des descendants de nazis, allez en Allemagne et en Autriche. Et si vous me ressortez les histoires de "dénazification" et "travail de mémoire" de ces pays, je n'ai qu'un seul sigle à vous répondre : AFD.

Négrophobie

Bien entendu, les Argentins ne sont pas moins racistes -et négrophobes- que les Blancs d'autres pays (un proche noir comparait l'expérience de son séjour en Argentine avec ce qu'il vit en France et en Espagne, et estimait le racisme ambiant très équivalent). Mais s'ils ne le sont pas plus, ils l'expriment avec une totale décontraction, à faire frémir une Elizabeth Levy. C'est d'ailleurs un peu cela, quand ça exprime du racisme, ça le fait en mode plateau de CNews, la braguette grande ouverte. L'historien Ezequiel Adamovsky, auteur notamment d'un ouvrage sur la culture afro-argentine,  parle à ce propos d'"incontinence". Le terme me semble très approprié.

Une institution avait été mise en place au milieu des années 90 afin de lutter contre ces expressions de racisme ordinaire, mais elle a toujours assez mal fonctionné, même quand elle fut un peu mieux financée au début des années 2010. Elle fut ensuite une cible privilégiée de Javier Milei, si bien que son administration l'a supprimé en février 2024.

Post du compte Instagram de Javier Milei lors de la suppression
de l'institution chargée de lutter contre le racisme et la xénophobie :

Afin d'accréditer l'idée d'une Argentine exceptionnellement raciste envers les Noirs, plusieurs mythes circulent qui sont des contre-vérités historiques.

Les Noirs argentins auraient été volontairement exterminés durant deux épisodes du second XIXe siècle : la Guerre avec le Paraguay (1864-1870) et l'épidémie de fièvre jaune en 1871 à Buenos Aires. Or, dans les deux cas, la surmortalité des Afro-argentins est bien plus le fait d'une structuration sociale que d'un crime de masse racial. À la guerre, on envoie essentiellement les plus pauvres se faire tuer, ici comme ailleurs. Or parmi les plus pauvres, les descendants d'esclaves sont plus nombreux. Même chose pour l'épidémie : les quartiers insalubres ont été désertés par les classes aisées qui avaient de quoi se construire de nouvelles maisons au nord de la ville, délaissant le centre où les plus pauvres restèrent dans les quartiers désormais presque exclusivement populaires.

Surtout, ces mythes partent du postulat qu'il n'y a pas de Noirs en Argentine. C'est faux. Il est d'ailleurs très significatif qu'aucun journaliste ou militant, antiraciste convaincu de dénoncer des génocidaires, n'ait eu l'idée de prendre son téléphone afin d'appeler les associations d'Afro-argentins qui peinent à faire vivre leur culture. Ces anti-racistes d'un peu partout ont ainsi enterré vivant les Afro-argentins, avec un niveau d'arrogance qui n'égale que leur ignorance.

Plus encore, la notion de "noir" doit être prise dans son contexte particulier, car elle varie beaucoup en fonction des lieux et des temps. En l'occurrence, en Argentine elle diffère grandement des pays dont l'économie reposait sur un esclavage massif (Brésil et États-Unis, notamment). En Argentine, le métissage a été bien plus intensif que dans ces autres pays et, parallèlement, à partir de la fin du XIXe siècle le terme "noir" désigne plus une classe sociale, pauvre et travailleuse, que la catégorie afro-argentine.

En revanche, les élites argentines de la fin du XIXe siècle ont, non seulement activement favorisé une immigration massive d'Européens (Italiens et Espagnols, surtout), mais ont surtout construit un discours d'un peuple blanc homogène. Ce discours a nié l'existence de la diversité pourtant très vivace dans la société et il a si bien fonctionné qu'en quelques générations la très grande majorité des Argentins se sont perçus comme Blancs, alors même la plupart sont issus de nombreux métissages.

Le paradoxe de l'affaire repose sur le fait que c'est précisément l'absence de ségrégation suite à l'abolition de l'esclavage (globalement avec la Constitution de 1853, avant pour nombre de Provinces, un peu après pour Buenos Aires) qui a favorisé le métissage argentin. Or c'est ce métissage qui est perçu, par le reste du monde, comme l'extermination des Noirs du pays. Autrement dit, si on les suit, il aurait fallu instaurer la ségrégation durant plus d'un siècle après l'abolition de l'esclavage -comme aux Etats-Unis- afin de préserver l'identité noire.

Par ailleurs, il y a bien eu un génocide en Argentine, mais à l'encontre des peuples indigènes -c'est qui a longtemps été appelé la " Conquête du Désert", une expression en soi négationniste, équivalente à la " conquête de l'Ouest" aux États-Unis ou, plus récemment, au "peuple sans terre et une terre sans peuple" en Palestine. Ce sont les terres spoliées des indigènes dans le dernier tiers du XIXe siècle qui sont à l'origine des fortunes de l'oligarchie argentine qui, pour bonne part, reste aujourd'hui propriétaire du pays.

Les sachants, tout aussi perméables que les autres à la propagande IA.

Les personnes les plus surprises par le phénomène de la haine, subite et totale, contre l'Argentine ont probablement été celles, argentines vivant à l'étranger, de milieux socio-professionnels relativement élevés -typiquement, les universitaires - car elles croyaient leurs collègues à l'abri des stéréotypes massivement véhiculés par les algorithmes. En gros, elles pensaient que leur degré d'éducation les protégerait. Ce n'est pas le cas. S'il y a une accumulation de connaissances, celles-ci sont réinterprétées par les biais qui découlent des vidéos et autres contenus consommés du fait des algorithmes. Ces connaissances ne servent pas à déjouer le piège mais, au contraire, sont mises au service du schéma de pensée binaire produit les réseaux antisociaux.

Cela confirme que l'éducation ne suffit pas à se protéger de la propagande (on le sait depuis la première grande vague des propagandes professionnalisées des années 20 et 30 du XXe siècle). Une très bonne instruction sans une vigilance particulière face à la propagande ne permet pas de s'y soustraire. À la rigueur, c'est l'inverse : l'éducation sert alors à devenir un meilleur propagateur de la fausse information, car elle est un outil pour améliorer l'efficacité de son impact.

La mise en abîme de la case de l'oncle Tom

Peut-être que le message le plus offensant, ou le plus irresponsable, fut celui de Samuel L. Jackson. La star d'Hollywood a décrété que l'Argentine était "le pays le plus raciste du monde".

Voilà quelqu'un qui vit dans un pays dont l'une des polices est entièrement dédiée à pourchasser des basanés, dont le président se félicite de voir des alligators dévorer des migrants, dont un État avait une loi ségrégationniste jusqu'en 2000 (l'Alabama interdisait officiellement le mariage interracial), bref, voilà un citoyen des États-Unis, pays qui fut un modèle pour l'Allemagne nazie , accusant un autre pays d'être plus raciste que le sien.

Cette concurrence entre racismes (le pays le plus ou le moins raciste du monde) est assez répugnante, mais il est certain que les États-Unis occupent le haut du podium, très, mais très très, loin devant l'Argentine -et cela ne veut certainement pas dire que le racisme ne soit pas virulent en Argentine, où les expressions les plus crues y sont monnaie courante.

Aussi, qu'un Noir étatsunien vienne dénoncer un autre pays que le sien à quelque chose de très malsain. Il est difficile de ne pas y voir un Oncle Tom, protégeant ses propres Blancs en pointant ceux d'autres pays. Ainsi, la photo qu'il a partagée, de lui-même dans le rôle d'une sorte d'oncle Tom version Tarantino, en disant qu'il voit les Noirs qui soutiendraient l'Argentine comme défenseurs de leurs racistes, se retourne contre lui. Il est exactement ce qu'il représente, sauf que le maillot ne devrait pas être argentin, mais étatsunien.

Autrement dit, dans cette mise en abîme de la case de l'oncle Tom, Samuel L. Jackson doit être pris au premier degré, comme personnage de Tarantino protégeant son maître. Et peu importe les causes qu'il a défendues aux États-Unis. Ou, plus exactement, ces causes importent dans la mesure où c'est son affichage comme progressiste et, même, admirateurs des révolutionnaires afro-étatsuniens qui donne du poids à son message.

Le pays que Milei souhaite, les progressistes du monde entier lui offrent

Le plus énervant dans cette campagne indiscriminée contre "les Argentins" a été son angle progressiste. C'est au nom de l'anti-racisme (voire de l'anti-impérialisme, j'y viendrai) que, du jour au lendemain (et à partir de contenus "suggérés" par algorithmes), il est devenu légitime -bon et bien- d'insulter les Argentins dans la rue et les réseaux antisociaux.

Ces progressistes ont été enivrés par le système de suggestion des réseaux antisociaux. Le fonctionnement de l'algorithme est bien connu : vous voyez apparaître une vidéo, où l'on voit une raclure de supporter avec le maillot argentin agresser une personne noire en imitant un singe. Si vous la regardez entièrement, quelques secondes plus tard, apparait une autre vidéo montrant encore des supporters argentins se comportant comme des porcs -qu'ils sont. Et ainsi de suite, et crescendo dans le gore afin que vous restiez scotcher à votre écran (avec, dorénavant, mélangés à ces vidéos d'autres générées par IA).

Le gavage de ces contenus vous laisse une impression claire : ces Argentins sont des crapules. Et si vous avez la conscience ou l'intelligence d'un Samuel L. Jackson, alors vous en concluez que vos porcs à vous (les porcs étasuniens, en l'occurrence) sont relativement mieux éduqués que ceux de cette saloperie d'Argentine.

Les contenus les plus choquants proviennent de secteurs en rien représentatifs de la société argentine. Ce sont des supporters du Mondial, c'est-à-dire une infime minorité issue des classes moyennes supérieures et des riches, voire des très riches, en mesure de se payer un tel voyage et les entrées. Ce sont là des secteurs qui ne détestent pas seulement les "Noirs" africains ou afro-descendants, mais avant tout les "Noirs" argentins -qui désigne une classe sociale. Pour un parallèle français, ce serait les habitants du XVIe art. de Paris qui votent Zemmour (plus de 17% aux élections de 2022), porteurs d'une violence raciste sans équivalent dans le reste de la société française. Autrement dit, cette campagne serait comme si nous filmions les attitudes de la fraction la plus radicalisée de la bourgeoisie raciste en la présentant comme l'archétype "des Français".

L'un des effets de cette campagne internationale, surtout véhiculée par les progressistes, pourrait parfaitement être un bénéfice net pour Milei, à travers une extrême-droitisation de la société.

Le piège du syndrome israélien ou le délire de persécution

Cette campagne laisse une impression aux Argentins (cette fois, la généralisation est justifiée car c'est l'intégralité du corps social qui a été visé en tant qu'Argentin) d'avoir été injustement attaqués par le monde entier (à la fois les pays centraux-occidentaux et les pays périphériques, y compris latinoaméricains). Ce sentiment d'isolement, de mise au ban injustifié, est extrêmement dangereux. Instrumentalisé par l'extrême-droite locale -au pouvoir-, il peut facilement mener à une fuite en avant.

Le mécanisme est bien connu des Israéliens : partir du postulat d'être haï par tous, c'est-à-dire d'être en danger permanent, auquel il faut répondre par une "défense", on légitime n'importe quel crime, y compris de tirer délibérément sur les enfants. Dans le fonds, la logique génocidaire est toujours défensive. La mentalité d'un génocidaire est celle d'un assiégé, que ce soit l'Aryen faisant face au danger biologique que constitue la race juive, le Hutu convaincu de sauver son existence en massacrant, ou l'Israélien qui veut détruire les mères car elles couvent les serpents qui, demain, le mordra. Le génocide suit une logique préventive.

En Argentine, nous n'en sommes pas là. Ce piège est loin d'être la seule option pour la société argentine, mais il lui faut désormais le déjouer. Cela sera d'autant plus difficile que le gouvernement, avec ses puissants moyens de communication, a tout intérêt à diriger cette société dans ce piège du délire de la persécution.

Ce piège montre aussi le degré d'injustice faite à la société argentine. Il ne s'agit pas du tout de celle d'Israël qui fait bloc, avec des taux dépassant les 85% rejetant la moindre empathie pour le sort des Palestiniens. Nous parlons d'un électorat très partagé, avec une courte majorité ayant voté pour Milei, et d'une société encore plus diverse.

Netanyahou veut un maillot à la Coupe du Monde, les anti-impérialistes le lui offrent

Netanyahou se retrouve dans le maillot argentin, l'Argentine est donc sioniste et mérite tout notre mépris. Dans ce cas, Netanyahou s'approprie du Sud Liban, et le Sud Liban prend le même statut qu'Israël légalement reconnu par l'ONU. Netanyhou se dit le représentant des Juifs, et tous les Juifs du monde sont donc sionistes soutenant l'extermination des Palestiniens.

Précisément parce que Netanyahou a pris le maillot argentin, les anti-impérialistes auraient dû le lui enlever des mains, le retourner, en faire une bannière contre tous les colonisateurs et, donc, contre lui. Ce que ces anti-impérialistes ont fait, c'est non seulement laisser cette bannière dans les mains de notre ennemi, mais en plus ils ont avalisé l'image que les Milei veulent projeter de l'Argentine. Ce n'est plus du manque de solidarité, c'est de la trahison pure et simple. C'est renforcer l'ennemi.

Netanyahou voulait participer à la Coupe du Monde, ces anti-impéralistes lui ont offert une équipe de choix (rien moins que les champions alors en titre), alors que rien n'était plus simple que de lui interdire l'accès au stade.

Ces anti-impérialistes ont tout de même réussi l'exploit d'arriver en demi-finale tous unis contre l'Argentine. Ses concurrents étaient la France, l'Angleterre et l'Espagne. Ce n'est pas que Trump qui inverse le réel.

Amis anti-impérialistes parisiens, expliquez à un joueur de foot ou son supporter, tous deux issus de banlieues pauvres de Buenos Aires, comment il faut se positionner. Ça fait rire tout le monde et les occasions de rire se font rares.

Plus sérieux sont les mêmes types de critique (c'est-à-dire les mêmes images caricaturales qui ont circulé) parmi les autres pays du Sud. Là, d'une part, il y a une critique à prendre en compte par les Argentins, car des formes de se comporter vis-à-vis des autres Sud expliquent en bonne part cette perception. Donc, ce serait l'occasion d'une introspection, notamment sur la profondeur -et la naturalisation- du racisme en Argentine.

Mais, d'autre part, cette image d'une Argentine suprématiste, véhiculée par des secteurs qui se veulent de gauche d'un peu partout, est dramatiquement contre-productive politiquement. En effet, elle accrédite une Argentine qui est exactement celle que souhaite voir -et en partie représente- Milei et les autres droites du pays. Quelles qu'en soient leurs raisons, ceux qui ont participé à cette campagne de dénigrement du pays, projetant une Argentine blanche et raciste, ont validé -et véhiculé- l'image que Milei souhaite projeter.

Une polémique lave l'autre, le temps du présent perpétuel

J'ai mis bien plus de temps que prévu pour rédiger ce texte un peu chaotique. Entre interruptions de la vie quotidienne, aspects du phénomène qui m'interloquaient et quelques textes publiés au cours de la semaine qui offraient des réponses à mes questionnements (et donc qui demandaient à être lu avant de poursuivre), plusieurs jours sont passés, la semaine s'est achevée. Et ce qui était d'une intensité insoutenable lundi est, aujourd'hui, quelque chose d'un peu suranné, froid et passé.

Je me demande si ce n'est pas là le plus effroyable de nos nouveaux temps : tout passe à une vitesse ahurissante. Subitement l'Argentine est le pays le plus raciste du monde et, trois jours plus tard, c'est autre chose ailleurs, et la réponse à cet énoncé honteux n'a plus aucune importance. Samuel L. Jackson, ou un autre, pourra dire, demain, que tel autre pays est le moins raciste du monde ou n'importe quelle autre connerie, qu'importe ?

Impunité et vitesse du temps qui recouvre chaque mot par des pelletés d'autres mots, puis tout s'inonde, disparaît, pour que le terrain soit prêt, plat et nikel pour recevoir la nouvelle polémique du jour. Untel est négrophobe, unetelle antisémite, et c'est reparti. L'Argentine ? C'est où ça ?

Pour qui lit en espagnol, je recommande très vivement un entretien de  Martín Mosquera, le texte le plus complet et intelligent sur cette affaire (une traduction vers l'anglais est en cours, espérons qu'il soit bientôt disponible en français aussi).  "Cómo se inventó el país más racista del mundo", Jacobin Latino

Le texte de Ezequiel Adamovsky cité dans le corps du texte est aussi recommandable, ainsi et surtout que son ouvrage sur la culture afro-argentine : " La fiesta de los negros. Una historia del antiguo carnaval de Buenos Aires y su legado en la cultura popular", ed. Siglo XXI, 2024.

PS J'utilise systématiquement l'expression "réseaux antisociaux" en suivant le journaliste Horacio Verbitsky, pas précisément un homme né avec ces réseaux, ni avec Internet (il est né en 1942), mais qui a immédiatement parfaitement saisi le potentiel destructeur de ce dispositif.

Jérémy Rubenstein* pour  Le Graphomane

 Le Graphomane. Paris, le 26 juillet 2026.

*Jérémy Rubenstein. Docteur en Histoire Contemporaine de l'Université Panthéon-Sorbonne et chroniqueur au quotidien, est un spécialiste de l'Argentine et de la violence politique. Auteur notamment de " Terreur et Séduction" (La Découverte, 2022) sur les méthodes de contre-insurrection. Une vie entre l'Europe et l'Amérique Latine.  @rubenstein1974

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Et en guise de cadeau de la part d'El Correo pour ceux qui ne connaissent pas
le Río de la Plata, un hommage à Rubén "NEGRO" Rada

TOCA CHE NEGRO RADA BAROCK 1982

Comparsa Negros Argentinos
dans la ville de Navarro

Notes

[1] Les ingénieurs du chaos

 elcorreo.eu.org