
par Assi Mounir
Pourquoi nous vivons tous dans une oligarchie déguisée (et comment on nous a volé le mot).
Vous êtes-vous déjà arrêté sur ce mot ? Démocratie. Demos (le peuple) + Kratos (le pouvoir). Le pouvoir, physique, direct, exercé par le peuple lui-même.
Pourtant, dans les faits, aucun peuple, depuis la chute de Rome, n'a jamais exercé ce pouvoir direct. Pas une fois. Pas un seul État-nation. Alors pourquoi 99% d'entre nous utilisent-ils ce mot comme une évidence ?
Avant de crier à la "stupidité des foules" - ce serait trop facile et, surtout, faux (par pudeur) -, je m'arrêterai sur le plus beau mensonge institutionnel de notre ère.
1. La Grèce antique : un mythe fondateur (et très exclusif)Le mot est né à Athènes au Ve siècle avant J.-C. Il signifiait : le peuple vote et décide de tout en mains propres. Pas de représentants. Les magistrats étaient tirés au sort, car l'élection, elle, était vue comme un truc d'aristocrates (les "meilleurs" se font élire, la plèbe se tire au sort).
Mais attention : ce fameux demos ne représentait que 30 000 citoyens sur 300 000 habitants. Pas de femmes, pas d'esclaves, pas d'étrangers. Une micro-oligarchie locale, en réalité. Et surtout, aucun grand État moderne ne peut fonctionner ainsi - Rousseau lui-même l'avait admis.
2. Rome : une République, pas une démocratieErreur monumentale : croire que Rome fut démocratique. Rome était une Res Publica ("chose publique"), un système mixte : des consuls (monarchie), un Sénat (aristocratie) et des comices (plèbe). L'historien Polybe voyait là un équilibre des pouvoirs, pas un pouvoir au peuple.
Sous l'Empire, le Sénat n'était qu'une chambre d'enregistrement. Le peuple romain acclamait, mais ne détenait aucun Kratos. Le pouvoir était aux légions et aux patriciens.
3. Le coup d'État sémantique des Lumières (1789-1787)Voici le moment clé. Quand Locke, Montesquieu et les Pères fondateurs américains élaborent nos régimes modernes, ils haïssent la démocratie directe.
James Madison, dans le Federalist n°10, est d'une franchise chirurgicale :
"Les démocraties ont toujours été des spectacles de turbulence et de discorde".
Ils inventent donc la république représentative - un système où le peuple délègue son pouvoir à des élus.
Mais alors, pourquoi avoir récupéré le mot "démocratie" ? Par pur opportunisme politique. "République" sentait le marbre antique et l'élitisme. "Démocratie" fleurait bon la justice sociale et la flamme populaire. Ils ont vidé le mot de son sens direct pour le remplir d'un sens procédural : le vote périodique.
4. Aujourd'hui : une ploutocratie à visage humainRegardez la réalité en face. Dans nos "démocraties" occidentales, le peuple ne détient aucun Kratos. Il détient une procuration révocable tous les 4 ou 5 ans.
Entre deux élections, qui décide vraiment ?
- Des banques centrales indépendantes (non élues)
- Des lobbies et multinationales (non élues)
- Des technocraties administratives (Bruxelles, Washington, Bercy)
- Des médias concentrés en 5 ou 6 mains
Nous vivons dans ce que le politiste Sheldon Wolin appelle une "démocratie inversée" : une oligarchie électorale où le rituel du vote légitime une élite qui se renouvelle par cooptation.
Vous votez pour un candidat ? Il appliquera les directives du FMI et du Medef. Vous n'avez pas votre mot à dire sur la loi de finances, la politique monétaire, ou les traités internationaux. Le peuple est consulté, jamais souverain.
5. Et la "stupidité" des peuples, alors ?Je parlais de stupéfaction face à la crédulité des masses. Le peuple est-il stupide ou est-il formaté ?
Pierre Bourdieu appelait doxa l'évidence naturalisée. Pendant deux siècles, les institutions - écoles, médias de masse, discours officiels - ont construit et répété une équivalence simplificatrice : voter, c'est régner ; déposer un bulletin, c'est détenir le Kratos. Les manuels scolaires, les journaux, les discours présidentiels l'ont martelé.
Ce formatage ne relève pas d'un défaut individuel ou d'une supposée paresse intellectuelle ; il est la conséquence d'un monopole structurel sur la définition du politique. Si le mythe tient, c'est parce que les appareils d'État et les grandes rédactions en ont verrouillé les cadres interprétatifs, rendant l'alternative - la souveraineté directe - quasiment impensable dans l'espace public. Le discours dominant s'impose comme une seconde nature, non parce qu'il est vrai, mais parce qu'il est répété sans contradiction.
Ce n'est donc pas une défaillance génétique, c'est une victoire politique du conditionnement.
En conclusion : la prochaine fois que vous entendrez "démocratie"...Traduisez mentalement :
"Système de sélection des dirigeants par compétition électorale, avec confiscation du pouvoir réel par l'appareil d'État, les marchés financiers et les médias".
Le scandale n'est pas que le peuple y croie. Le scandale, c'est que les élites - qui lisent Platon, Madison et Polybe dans leurs grandes écoles - savent pertinemment que ce mot est un leurre, et continuent de l'utiliser pour endormir votre vigilance.
La Démocratie (avec un grand D) n'existe pas. Elle n'a jamais existé depuis la Grèce antique. Sommes-nous des peuples stupides ou sommes-nous des peuples trahis par le dictionnaire ?