Le nouveau groupe de réflexion de Mario Draghi, né face à la frustration vis-à-vis de Bruxelles, exclut l'Europe centrale tout en accordant une place de choix aux intérêts économiques liés aux États-Unis.
L'homme à qui l'on attribue d'avoir sauvé l'euro et relancé la discussion sur la compétitivité européenne avec son rapport pour stimuler la croissance se trouve aujourd'hui confronté à une accusation inattendue : sa nouvelle tentative pour renforcer la compétitivité européenne risque de révéler-et peut-être d'accentuer-les divisions mêmes qu'il prétend combler.
Le 24 août, Mario Draghi-ancien président de la Banque centrale européenne et ex-premier ministre italien-fonde, avec Patrick Collison, entrepreneur technologique irlandais et cofondateur de Stripe, le Rhine Group. Cette initiative, basée à Genève, réunit des personnalités issues des milieux économiques, financiers, technologiques, académiques et politiques, avec l'ambition de transformer le rapport sur la compétitivité de Draghi de 2024 en véritable plan d'action. Draghi et Collison en assurent la coprésidence, tandis que l'économiste espagnol Luis Garicano, ancien député européen, occupe le poste de directeur exécutif.
Ce groupe est né d'une frustration croissante face à l'incapacité du système politique européen à sortir le continent de la stagnation économique. Il entend servir de levier indépendant pour engager les réformes de grande ampleur que Draghi a exposées dans son rap port.
L'ambition est de taille. Selon le groupe, le modèle de croissance européen s'essouffle, la Chine s'impose comme un concurrent redoutable et l'Europe risque de devenir toujours plus dépendante des puissances extérieures. L'objectif affiché : mobiliser les talents, les capitaux et les institutions du continent pour restaurer la croissance, l'innovation et la compétitivité stratégique. Au fond, il s'agit de lutter contre le déclin existentiel européen par des actions indépendantes et des solutions industrielles concrètes pour combler le retard d'innovation.
Mais déjà, la carte de cette "nouvelle Europe" soulève un sérieux problème.
La Pologne en est absente, tout comme l'Europe centrale.
Le gouvernement polonais s'est interrogé sur la composition du groupe, reprochant à Draghi un "biais professionnel", après avoir constaté l'absence totale de représentants polonais ou d'Europe centrale. La critique va au-delà de la question de la représentation nationale : elle soulève une interrogation bien plus vaste-qui a le droit de décider de l'avenir économique de l'Europe ?
La situation est d'autant plus inconfortable que la Pologne n'est plus un acteur économique marginal : elle est devenue la sixième économie de l'UE en 2025, avec un PIB de 922,9 milliards d'euros, dépassant ainsi la Belgique et la Suède. Pour la Commission européenne, la Pologne figure désormais parmi les économies à la croissance la plus rapide du continent, avec une hausse du PIB de 3,6 % en 2025 et une prévision de +3,5 % pour 2026.
S&P Dow Jones Indices vient d'ailleurs de reclasser la Pologne, passant du statut de marché émergent à celui de marché développé, saluant sa résilience économique - une décision que le ministre polonais des Finances considère comme la reconnaissance du statut de la Pologne, économie majeure à la croissance la plus rapide de l'Union.
En observant la composition du Rhine Group, la critique se fait plus vive. On y trouve de grands entrepreneurs, financiers et décideurs européens, ainsi que des personnalités marquantes de la technologie et de la finance transatlantiques, comme Michael Miebach (PDG de Mastercard) ou Tobi Lütke (fondateur de Shopify). Figurent aussi Xavier Niel, Vittorio Colao, Niklas Zennström et Sebastian Siemiatkowski.
Rien ne prouve que le Rhine Group représente ouvertement les intérêts américains, mais la question géopolitique se pose : la stratégie de compétitivité de l'Europe est-elle désormais décidée par les élites d'Europe occidentale (y compris le Royaume-Uni) et le complexe techno-financier transatlantique, alors que l'expérience économique de l'Est du continent reste absente ?
Ce questionnement est crucial au moment où l'économie européenne voit son centre de gravité se déplacer vers l'Est. L'essor industriel de la Pologne, ses investissements dans la défense, le développement de ses infrastructures et son rôle croissant dans la sécurité du continent rendent de plus en plus difficile toute définition de l'avenir de l'Europe sans tenir compte de l'Europe centrale.
Draghi ambitionne de rendre l'Europe plus compétitive, face à la frustration vis-à-vis de Bruxelles. Ursula von der Leyen devra fournir quelques explications.
Mais, si le projet laisse de côté certaines des économies les plus dynamiques du continent, le paradoxe s'impose : comment l'Europe pourrait-elle se renforcer en laissant ressurgir l'ancienne fracture entre l'Ouest et l'Est, à l'heure où elle a plus que jamais besoin d'unité stratégique ?
Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique
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