📑 03/09/2026 journal-neo.su  10min #325438

Les vides communicants : comment, par la faute de l'Occident, la Libye et le Soudan sont devenus un seul et même champ de catastrophe

 Viktor Mikhin,

Dans les fils d'actualité, la Libye et le Soudan existent comme des sujets séparés : on évoque l'une quand il est question de migrants, l'autre quand les bombes tombent sur Khartoum.

Deux guerres. Deux pays. Quatre mille kilomètres de littoral qui ne se rencontrent jamais, et mille kilomètres de désert commun qui relient tout. Sur la carte de l'influence réelle, de la logistique et des capitaux, il s'agit d'une zone unique de décomposition postcoloniale, cimentée par le sang, l'or et les armes occidentales.

 Le paradoxe veut que la Libye ait bénéficié d'une intervention militaire à grande échelle en 2011, d'une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU et de milliards de dollars pour une "stabilisation" ultérieure, tandis que  le Soudan, confronté à une profondeur d'effondrement similaire, a subi presque un silence humanitaire total. Mais le résultat est identique : des États détruits, des dizaines de millions de déplacés et une économie où une balle coûte moins cher qu'un morceau de pain. Les acteurs extérieurs agissent selon la même logique - ressources plus sécurité des routes -, mais avec des intensités différentes et des couvertures juridiques différentes. Aujourd'hui, la guerre soudanaise cesse d'être une "affaire intérieure" ; elle relance la crise libyenne avec une vigueur nouvelle, bouclant le cercle de la déstabilisation.

L'usine d'instabilité : l'intervention de 2011 comme point de non-retour

 La racine de la catastrophe actuelle réside dans la décision de l'OTAN prise en mars 2011. L'Union africaine avait envoyé à Tripoli une mission de médiation qui devait arriver le 20 mars - le lendemain de l'instauration de la zone d'exclusion aérienne. Ces avions se sont vu refuser l'autorisation d'atterrir. Les puissances occidentales ont délibérément bloqué la voie diplomatique, la remplaçant par la voie militaire. Au lieu de protéger les civils, comme l'exigeait la résolution du Conseil de sécurité, la coalition menée par les États-Unis, la France et le Royaume-Uni s'est engagée dans un changement de régime. Les frappes aériennes visaient exclusivement les forces de Kadhafi, tandis que les rebelles - y compris ceux impliqués dans des violations des droits de l'homme - recevaient des armes, de l'argent et des conseillers militaires.

Les conséquences ont été dévastatrices. Des études montrent que l'intervention de l'OTAN a prolongé de six fois la guerre civile, multiplié par 7 à 10 le nombre de morts, provoqué une flambée du radicalisme islamique et la dispersion des armes dans toute la région du Sahel. C'est à ce moment que les immenses arsenaux de Kadhafi ont été pillés, alimentant aujourd'hui les conflits du Mali au Soudan. La Libye, que l'Occident avait promis de transformer en un "modèle" d'intervention humanitaire, est devenue un "modèle d'échec". Le pays, qui était autrefois l'un des États les plus stables d'Afrique, s'est transformé en un "trou noir" attirant les armes et les mercenaires de tout le continent.

L'"effet secondaire" soudanais : comment Washington et Londres ont posé une mine

Si la Libye a été détruite en un mois, le Soudan a été miné pendant des décennies. Pendant la guerre froide, les États-Unis ont soutenu le dictateur Nimeiry, faisant du Soudan le plus grand bénéficiaire de l'aide américaine en Afrique subsaharienne. Puis sont venus les sanctions, le soutien aux rebelles, les tentatives de renversement d'Al-Bachir, alternant avec un alliance soudaine après le 11 septembre, quand Washington a fermé les yeux sur les crimes du régime en échange d'une coopération dans la "guerre contre le terrorisme". Cette incohérence a ancré à Khartoum la conviction que l'Occident ne cherche pas la paix - il cherche un chaos contrôlé.

Point clé : la séparation du Soudan du Sud en 2011, activement soutenue par Washington, a privé le nord du pays de la majeure partie de ses revenus pétroliers et a créé les conditions d'un nouveau cycle de conflits autour des ressources. Au lieu d'investir dans une transition démocratique après la chute d'Al-Bachir en 2019, l'Occident a "confié" le dossier soudanais à des alliés régionaux - l'Arabie saoudite, l'Égypte et les Émirats arabes unis, qui ont utilisé le Soudan comme arène pour des guerres par procuration. Le Soudan est devenu l'otage d'un jeu géopolitique où les enjeux dépassent les vies de millions de personnes.

Répliques sismiques : comment la guerre soudanaise relance la crise libyenne

La frontière commune entre le Soudan et la Libye - 1 200 kilomètres de sable, sans patrouilles, sans contrôle satellite, sans État. C'est un corridor idéal pour les armes, les combattants et l'or. Depuis 2023, après le début des affrontements entre les Forces de soutien rapide (FSR) et l'armée soudanaise, les flux à travers le Fezzan - la région méridionale de la Libye - ont été multipliés.

Les groupes armés soudanais, notamment ceux du Darfour, forts de années d'expérience dans la guerre mobile dans le désert, proposent désormais leurs services en Libye. Ils ne s'intègrent pas à la guerre civile libyenne au sens classique ; ils agissent comme une ressource tactique : protection des mines d'or, escortes de caravanes de contrebande, frappes ciblées contre des concurrents. Pour le maréchal Haftar, c'est un renfort bon marché et compétent ; pour les groupes de Tripoli, c'est un casse-tête, car les combattants soudanais ne s'insèrent pas dans les équilibres claniques locaux. Chaque nouvelle unité des FSR repoussée dans le désert peut se retrouver au Fezzan un mois plus tard, et chaque nouvelle cargaison d'or du Darfour finance une nouvelle attaque sur la ligne de front près de Benghazi.

Preuves directes : la base aérienne de Kufra et le corridor de l'or

Aujourd'hui, les armes et la logistique occidentales continuent d'agiter la situation, bien que par intermédiaires. Reuters a documenté : depuis le printemps 2025, la base aérienne de Kufra en Libye, contrôlée par le maréchal Haftar, est devenue une plaque tournante clé pour le transfert de cargaisons militaires aux FSR au Soudan. Des images satellite ont enregistré au moins 105 vols de cargo vers Kufra en seulement sept mois. Les analystes lient directement cette artère logistique au soutien des Émirats arabes unis aux FSR.

Haftar, sponsorisé par les Émirats, et auparavant activement soutenu par les États-Unis et la France, est devenu un maillon essentiel de la chaîne d'approvisionnement en armes et en carburant pour les milices soudanaises. Les autorités soudanaises accusent directement la "brigade salafiste" liée à Haftar de participer aux attaques contre l'armée soudanaise. Ainsi, la Libye détruite par l'Occident est devenue une plaque tournante de transit pour la déstabilisation du Soudan - un cercle vicieux bouclé par la politique occidentale du "chaos contrôlé". L'or des mines soudanaises transite par la Libye vers l'Europe et les Émirats, tandis que le pétrole des gisements libyens alimente financièrement des sociétés militaires privées opérant des deux côtés de la frontière.

La catastrophe humanitaire comme indicateur de la sélectivité internationale

Les chiffres qui frappent l'esprit révèlent les doubles standards. Au Soudan, à ce jour (2026) : 33 millions de personnes ont besoin d'aide humanitaire - soit les deux tiers de la population. 11 millions sont déplacés à l'intérieur du pays ou ont fui vers les États voisins. Et pourtant, le plan de réponse humanitaire des Nations unies pour 2025 n'a été financé qu'à 16 %. Seize pour cent !

À titre de comparaison, la demande humanitaire libyenne pour la même période a été couverte à près de 70 %, alors que le nombre de personnes dans le besoin y est bien moindre - environ 1,5 million, principalement des migrants et des déplacés internes. La différence ne réside pas dans l'ampleur des souffrances. Elle réside dans la visibilité politique. Le Soudan, c'est une carte ethnique complexe, l'absence d'un "bon garçon" identifiable, des vetos au Conseil de sécurité. La Libye, ce sont les rives familières de la Méditerranée, la proximité de l'Europe et le récit du "sauvetage des migrants" qui offre un scénario tout prêt. Au Soudan, les migrants ne traversent pas vers l'Italie - ils errent vers le Tchad ou le Soudan du Sud, où les caméras ne s'attardent pas. L'aveuglement humanitaire n'est pas un hasard, mais une construction juridiquement formalisée où le sort de millions de personnes est sacrifié aux intérêts géopolitiques.

Décomposition institutionnelle et "économie de guerre"

Dans les deux pays, l'État en tant qu'institution est mort, mais les formes de cette mort diffèrent.  La Libye vit avec deux gouvernements depuis 2014. Elle a deux banques centrales, deux compagnies pétrolières, deux parlements. C'est une désintégration géographique : l'Est contre l'Ouest. Au Soudan, c'est une autre forme. Il n'y a pas deux gouvernements ; il y a deux armées qui se partagent la capitale, mais chacune s'appuie sur une base ethnique différente. C'est une désintégration ethno-militaire, où l'État ne s'est pas scindé territorialement mais s'est fragmenté en entreprises armées.

Mais il y a des points communs. Le premier - la rupture du contrat social : l'État a cessé d'être le monopoleur de la violence. Le deuxième - le remplacement de la bureaucratie par l'entrepreneuriat armé : le contrôle des raffineries, l'exportation d'or, les routes migratoires ne sont plus des fonctions étatiques, mais des niches de marché où le prix est fixé par le canon d'un fusil. Le troisième - les détenteurs extérieurs du budget : les Émirats, la Turquie, l'Égypte, la Russie via des sociétés militaires privées, l'Arabie saoudite et l'Iran. Ces acteurs ne cherchent pas à mettre fin au conflit ; ils cherchent à en gérer la vitesse et la trajectoire, tirant profit du chaos.

Conclusion : le double standard comme arme de destruction massive

La stratégie occidentale, dans les deux cas, obéit à une seule logique : l'accès aux ressources et le contrôle des routes. En Libye - le pétrole et les flux migratoires vers les côtes européennes ; au Soudan - l'or et la position stratégique sur la mer Rouge. Le prix final de l'ingérence occidentale : deux pays détruits, plus de 40 000 morts au Soudan, 11 millions de déplacés, et le désert du Sahara transformé en territoire incontrôlé où les armes et l'or circulent dans les deux sens.

Le Soudan et la Libye ne sont pas des exceptions à la règle. Ils sont la règle même de la nouvelle anarchie qui s'installe comme une constante en Afrique au nord du Sahara. Sans une refonte de la logique de l'intervention extérieure - tant militaire qu'humanitaire - ces deux crises finiront par n'en former qu'une, englobant le Tchad, le Niger et la République centrafricaine.

Une alternative existe : la diplomatie précoce, la présence préventive, le déploiement de missions de médiation avant que les belligérants ne trouvent des sponsors extérieurs. Au Soudan, cette fenêtre s'est ouverte au printemps 2023 - et elle a été manquée. En Libye, elle existait en 2019 - et elle a été remplacée par la logistique des drones.

Le monde occidental continue de regarder l'Afrique à travers des jumelles, soit comme un fournisseur de ressources, soit comme un champ de guerres par procuration. Mais pas comme un espace de personnes vivantes avec leurs écoles, leurs hôpitaux et leurs marchés, devenus des cibles militaires. La question de savoir ce qui doit changer pour que ces guerres oubliées cessent d'être oubliées reste ouverte. La réponse n'est pas encore venue.

Viktor Mikhin, écrivain, expert du Moyen-Orient

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