📑 03/09/2026 ssofidelis.substack.com  11min #325457

 « Nous n'avons pas besoin de Bruxelles » : le vote sur la reprise des négociations avec l'Ue divise profondément l'Islande

L'Islande a bien fait de dire non

Par  Thomas Fazi, le 2 septembre 2026

Tout au long des années 90 et de la première décennie du nouveau siècle, l'Islande a choisi de ne pas adhérer à l'Union européenne, devenant à la place membre fondateur de l'Espace économique européen (EEE), un accord beaucoup plus souple qui garantit l'accès au marché unique sans adhésion à l'Union. Et le 29 août, les Islandais ont voté pour maintenir le statu quo, rejetant la proposition de leur gouvernement de rouvrir les négociations d'adhésion avec l'UE : 52,8 % contre, 47,2 % pour, avec un taux de participation de 82,5 %. Plus de quatre Islandais sur cinq se sont rendus aux urnes pour répondre à une question à laquelle la plupart des électorats européens n'ont jamais eu la possibilité de répondre, et leur gouvernement, il faut le reconnaître, a déclaré son intention de respecter leur décision. C'est une bonne nouvelle pour l'Islande.

Cette nation insulaire a déjà mieux défendu les arguments contre l'adhésion à l'UE que ne le ferait n'importe quel article. Lorsque la crise financière a éclaté en 2008, l'Islande a été plus durement touchée que presque tous les pays d'Europe. Quatre-vingt-dix pour cent de son système bancaire s'est effondré. Pourtant, elle s'est redressée plus rapidement et mieux que pratiquement tous les autres. Pourquoi ? Parce qu'elle disposait encore d'une chose que les pays de la zone euro ont abandonné : sa souveraineté. L'Islande a pu permettre à sa monnaie de s'ajuster. Elle a pu laisser ses banques faire faillite plutôt qu'être contrainte par la Banque centrale européenne de les renflouer aux dépens de ses citoyens. Elle a pu imposer des contrôles de capitaux de son propre chef et les suspendre selon son propre calendrier - ce qu'elle n'a fait pleinement qu'en 2017. Elle a également pu interroger sa propre population sur ses aspirations : lors des référendums "Icesave" de 2010 et 2011, les Islandais ont refusé d'assumer les dettes privées de banquiers en faillite.

Comparons ce cas à celui de la Grèce, de l'Irlande, du Portugal et de mon propre pays, l'Italie : des pays qui, piégés dans la zone euro, ont été soumis à des années d'austérité draconienne, de chômage de masse et de dévastation sociale, imposées par des technocrates non élus à Bruxelles et à Francfort. L'Islande a résisté à la tempête parce qu'elle est un pays bien plus libre. Tel est l'enseignement de 2008, et il reste aujourd'hui plus juste que jamais.

L'argument central en faveur d'un vote en faveur de l'adhésion à l'Union, avancé par tous les commentateurs europhiles qui expliquent aujourd'hui pourquoi ce résultat est une erreur, repose sur un choix illusoire. L'Islande fait déjà partie de l'Espace économique européen, aux côtés de la Norvège et du Liechtenstein. Par conséquent, selon les partisans du "oui", l'Islande applique déjà l'essentiel de la législation européenne sans avoir son mot à dire dans son élaboration. La version la plus largement diffusée de cet argument pendant la campagne en  chiffrait les effets : près de 9 000 actes juridiques de l'UE adoptés depuis 1994, soit 75 % du cadre réglementaire de l'UE, à l'exception des domaines de l'agriculture, de la pêche, des douanes et de l'euro. L'adhésion à l'UE n'apporterait qu'un droit de vote. Pourquoi refuser une place à la table où l'on est déjà assis ?

Cet argument ne tient pas la route. En 2012, le gouvernement norvégien a publié dans son rapport de 900 pages sur ses relations avec Bruxelles la conclusion selon laquelle la Norvège a adopté environ les trois quarts de la législation européenne. Mais si ce même rapport explique aussi que la Norvège a effectivement transposé environ 70 % des directives européennes, il précise qu'elle n'a adopté que 17 % des règlements européens. Ces derniers sont nettement plus nombreux que les directives. Une fois les deux catégories regroupées, ce chiffre tombe à un peu moins de 30 %, comme on pouvait s'y attendre : sur les quelque 23 000 actes de l'UE actuellement en vigueur, seuls environ 5 000 s'appliquent aux États de l'EEE.

Ce qui ne relève pas du droit européen ne constitue pas un simple détail technique. La politique commune de pêche ne s'applique pas à l'Islande qui fixe ses propres quotas dans ses eaux territoriales - une question qui a justement constitué le cœur de la campagne. Il en va de même pour la politique agricole commune (PAC), et l'Islande maintient des droits de douane agricoles parmi les plus élevés au monde, un aspect non négligeable pour l'agriculture à une latitude aussi haute. L'Islande se situe en dehors de l'union douanière et de sa politique commerciale commune, et négocie donc ses propres accords commerciaux, y compris avec la Chine - ce qu'aucun État membre ne serait autorisé à signer. Mais surtout, la fiscalité, la politique monétaire et la monnaie restent sous le contrôle de Reykjavik, tout comme la banque centrale qui les gère.

C'est dans la structure juridique même que réside la véritable différence. Les États de l'EEE ne sont pas soumis à la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE). Ils relèvent de la Cour de l'AELE, dont les avis sont consultatifs et non contraignants pour les juridictions nationales. AELE signifie Association européenne de libre-échange, le précurseur de l'EEE. Ainsi, en Islande, la législation de l'UE ne s'accompagne pas des principes de primauté et d'effet direct qui lui sont associés au sein d'un État membre. En vertu de l'article 102 de l'accord EEE, les États de l'AELE conservent un droit formel de refuser l'incorporation de toute nouvelle réglementation - un droit politiquement coûteux, rarement utilisé, mais bien réel et dont ne dispose aucun État membre de l'UE.

On a donc demandé aux Islandais de céder à Bruxelles le contrôle de leurs pêcheries, de leur agriculture et de leur politique commerciale, et - puisqu'aucun État ayant adhéré après Maastricht ne bénéficie de la clause d'exemption du Danemark - d'accepter par principe d'adopter l'euro. La Suède a démontré que cette obligation peut être reportée plus ou moins indéfiniment, mais un report indéfini toléré par les institutions ne vaut pas droit de refus.

Outre une place à la table des négociations - plus précisément, six sièges sur 720 au Parlement européen et une voix parmi les vingt-huit au Conseil -, l'Islande aurait (peut-être) bénéficié d'importations légèrement moins chères et d'un petit regain touristique, tout en devenant un contributeur net au budget de l'UE. Mais le problème plus fondamental de l'argument pro-UE réside en ce qu'il présente l'Union comme s'il ne s'agissait guère plus que d'un très vaste accord commercial - un ensemble de normes techniques régissant l'étiquetage de la confiture et la taille des fruits auquel l'adhésion ne ferait qu'ajouter une voix. Or, l'Union européenne est bien plus que cela : c'est une méga-machine politique, institutionnelle et idéologique, et son pouvoir sur les États membres va bien bien au-delà du pourcentage de transposition des directives. Comme nous l'avons constaté à la suite de la crise financière, les pays membres adoptent de fait une "constitution économique" qui les lie à un cadre néolibéral appliqué sans pitié, auquel aucun vote démocratique ne peut se soustraire.

Ce phénomène est particulièrement évident pour les pays de la zone euro. En novembre 2010, le président de la Banque centrale européenne a écrit en privé au ministre des Finances irlandais pour le menacer de couper les liquidités d'urgence destinées aux banques irlandaises si le gouvernement ne se soumettait pas à un programme d'aide financière. En août 2011, la BCE a écrit au Premier ministre italien pour lui exposer en détail la législation sur le marché du travail et les prestations de retraite que son gouvernement était tenu d'adopter. En l'espace de trois mois, ce gouvernement a été remplacé par un technocrate docile. En juin 2015, alors que la Grèce s'apprêtait à se prononcer par référendum sur les conditions de son propre programme d'austérité, la BCE a plafonné les liquidités d'urgence et suspendu le fonctionnement du système bancaire grec pendant toute la durée de la campagne. Soixante et un pour cent des Grecs ont tout de même voté "non", mais le gouvernement a néanmoins mis en œuvre une nouvelle batterie de mesures d'austérité dictées par Bruxelles.

Même les États membres ayant conservé leur propre monnaie peuvent être mis au pas grâce à divers moyens de pression. La Commission a retenu des sommes colossales auprès de deux gouvernements dirigés par des partis conservateurs nationalistes jugés hostiles à Bruxelles - près de 160 milliards de dollars pour la Pologne et environ 37 milliards de dollars pour la Hongrie, soit environ un sixième du PIB national dans chaque cas, provenant à la fois du budget annuel et du fonds de relance "Next Generation EU" - officiellement pour des raisons liées à l'État de droit. L'opposition dans les deux pays a alors axé sa campagne précisément sur ce levier : "Votez pour nous et l'argent sera débloqué". Dans les deux cas, la stratégie a fonctionné comme prévu. Lorsque les élections polonaises d'octobre 2023 ont porté au pouvoir la coalition pro-UE de Donald Tusk, les fonds ont été débloqués en quelques mois, et lorsque les Hongrois ont voté contre Viktor Orbán en avril de cette année, Ursula von der Leyen a salué ce résultat en annonçant que la Hongrie venait de choisir l'Europe, et la Commission s'est empressée de débloquer les fonds destinés au nouveau gouvernement de Péter Magyar.

L'argent n'est pas non plus le seul outil utilisé. Ces deux pays ont également été la cible de l'appareil de propagande de l'UE, principalement du programme CERV (Citoyens, Égalité, Droits et Valeurs), grâce auquel environ 46 millions de dollars ont été versés à chacun d'eux après 2021 - à des ONG, des think tanks et des municipalités - pour la promotion des "valeurs de l'UE" et, dans un certain nombre de cas, pour des actions visant directement à saper le gouvernement en place. On peut légitimement présumer que ces deux outils ont joué un rôle dans le "changement de régime" qu'ont connu ces pays - et, en effet, certains acteurs locaux impliqués l'ont  admis.

Devenir membre de l'UE était déjà une mauvaise idée il y a vingt ou trente ans, mais c'est encore plus vrai aujourd'hui. À l'heure actuelle, la machine oligarchique de l'Union - austérité, technocratie, mépris de la démocratie - s'est transformée en une véritable machine de guerre. L'UE a lancé un programme de réarmement à 927 millions de dollars, "ReArm Europe", rebaptisé à la hâte "Readiness 2030", qui complète les engagements nationaux pris lors du sommet de l'OTAN à La Haye pour porter les dépenses militaires à 5 % du PIB. Manfred Weber, chef du plus grand groupe au Parlement européen, évoque ouvertement 7 000 milliards de dollars de dépenses militaires européennes au cours de la prochaine décennie, et insiste pour que ce développement soit figé de manière à ce que, selon ses propres termes, aucun futur gouvernement ne puisse y mettre fin.

Comment tous ces coûts seront-ils financés ? Le Financial Times a dit haut et fort ce que tout le monde pense en silence : l'Europe doit réduire son État-providence pour construire un État guerrier. On pourrait objecter que l'Islande fait déjà partie de l'OTAN et ne peut de toute façon pas échapper à cette fatalité. Mais l'Islande est membre de l'alliance depuis 1949 et ne dispose toujours pas d'armée permanente : soixante-dix-sept ans d'adhésion, et pas un seul soldat islandais. L'OTAN dispose de peu de moyens pour contraindre réellement un pays à se plier à ses diktats. L'adhésion à l'UE est une autre histoire. Elle implique de céder le contrôle total de son économie à ce qui est devenu, dans les faits, le bras politique de l'OTAN - un bras qui utilisera tous les outils à sa disposition pour aligner les États membres sur la stratégie UE-OTAN.

Cela ne s'applique pas seulement aux gouvernements, mais aussi aux citoyens. Une société mobilisée pour la guerre ne peut tolérer la dissidence, et Bruxelles a commencé à sanctionner des journalistes et analystes européens critiques en raison de leur prétendus liens avec la Russie, en gelant leurs comptes bancaires et en leur interdisant de voyager sans jugement ni décision de justice. Ajoutez à cela la censure des médias russes, le dispositif de restriction de la loi sur les services numériques (DSA), les propositions permettant de scanner chaque message privé sur le continent dans le cadre du "Chat Control", l'ingérence systématique des institutions européennes dans les élections nationales, l'annulation pure et simple d'une élection présidentielle en Roumanie en 2024, sans oublier les poursuites engagées contre des figures de l'opposition tant en France qu'en Allemagne. Le tableau expose un bloc qui craint non seulement la Russie, mais aussi ses propres citoyens.

Il ne faut pas y voir la dégénérescence d'un projet autrefois respectable. Car ce projet n'a jamais été autre chose que ce qu'il est : un édifice conçu pour isoler le pouvoir de la démocratie et soustraire les décisions importantes au contrôle des électeurs. Aujourd'hui, ce pouvoir s'étend aussi bien à la guerre qu'à l'économie.

Tout au long de cette campagne, on a fait croire aux Islandais qu'une nation de 400 000 habitants ne peut faire cavalier seul dans un monde hostile, qu'à l'ère de la rivalité dans l'Arctique et de l'imprévisibilité américaine, seul le refuge du bloc peut les protéger. Force est de constater à quel point les défenseurs de l'UE parlent peu de prospérité, mais beaucoup de peur. Mais si l'on examine la situation mondiale, ce n'est pas la souveraineté nationale qui semble dépassée, mais bien l'idée européenne d'un empire supranational. Les pays qui prospèrent sont ceux qui coopèrent dans le cadre d'accords souples et respectueux de leur souveraineté. L'Islande a passé trois décennies à démontrer qu'un petit pays peut avoir pleinement accès au marché européen tout en conservant ses pêcheries, ses exploitations agricoles, sa monnaie, sa politique commerciale et son droit de décision.

Son peuple a conservé encore autre chose, et samedi en a apporté la preuve : la capacité d'être consulté et d'être entendu. Les Grecs ont été consultés en 2015, et leur réponse a été écartée en l'espace d'une semaine. Les Islandais ont été consultés samedi, et leur gouvernement a pris acte du résultat. L'Islande a montré la voie à l'Europe en 2008, et elle vient de renouveler son message.

Traduit par  Spirit of Free Speech

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