
Par Kourosh Ziabari pour Truthout, le 3 septembre 2026
Le sud de l'Iran est confronté à un blocus naval, à des pénuries d'eau, des coupures d'électricité et des perturbations du quotidien.
Après des semaines de bombardements incessants, la campagne militaire américaine contre les régions du sud de l'Iran, déclenchée par les violations du protocole d'accord du 17 juin, se poursuit de manière intermittente, la Maison Blanche cherchant apparemment à frapper l'Iran par intermittences pour maintenir le détroit d'Ormuz ouvert.
Au moins 59 Iraniens ont été tués depuis le 28 juin, a déclaré Hossein Kermanpour, porte-parole du ministère iranien de la Santé, principalement lors de la nouvelle vague de frappes aériennes lancée le 7 juillet, qui a rompu un accord de cessez-le-feu fragile négocié par le Pakistan. Ce chiffre n'inclut pas les victimes de la dernière escalade militaire américaine lancée le 31 août après une trêve d'un mois. Le 1er septembre, au moins cinq personnes, dont un enfant de 4 ans, ont été tuées lorsque les États-Unis ont bombardé une fête de mariage dans la ville de Kuhestak, dans la province d'Hormozgan, à environ 50 km au sud de Minab.

Conformément à ses menaces antérieures, le président Donald Trump a ordonné en juillet des frappes sur les infrastructures civiles iraniennes, visant des ponts, des aéroports, des usines de desalinisation et des réseaux ferroviaires, principalement dans les provinces méridionales du Khuzestan, de Bushehr, d'Hormozgan et du Sistan-Baloutchistan. En mars, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a affirmé que l'armée américaine ne cible pas les civils. Le Pentagone a déclaré aux médias que les frappes de juillet ont été menées sur des "infrastructures logistiques militaires", sans fournir de preuves attestant que ces infrastructures étaient effectivement militaires ou qu'elles constituaient la cible visée.
Au-delà des dégâts environnementaux et des dégâts matériels qu'elles ont causés, ces frappes aériennes ont ravivé chez les habitants du sud de l'Iran le souvenir de la guerre Iran-Irak, qui a duré huit ans dans les années 1980. Au cours de cette guerre, l'ancien dirigeant irakien Saddam Hussein a envahi certaines régions du sud pour tenter de renverser la République islamique naissante. Selon certaines estimations, 750 000 Iraniens ont été tués au cours de cette guerre, durant laquelle l'armée de Saddam Hussein a bombardé des milliers de maisons dans des villes comme Abadan, Dezful et Khorramshahr. Au moins 500 000 Irakiens ont également trouvé la mort dans ce qui est devenu la plus longue guerre conventionnelle du 20e siècle.
La corruption du gouvernement et l'isolement économique ont empêché une reconstruction à grande échelle dans les années qui ont suivi, et les provinces du sud sont restées sous-développées malgré leurs vastes réserves naturelles et pétrolières. Selon les derniers rapports nationaux sur le bien-être, le Sistan-Baloutchistan, l'Hormozgan et le Khuzestan se classaient respectivement premier, troisième et 14e parmi les 31 provinces iraniennes en termes de taux de pauvreté.
Aujourd'hui, alors que les Iraniens doivent composer avec la réalité d'une vie marquée par les menaces persistantes des États-Unis et d'Israël et par une guerre qui sévit encore, les ressources déjà mises à rude épreuve du sud pourraient ne pas résister à un blocus naval, à un stress hydrique croissant, à des coupures d'électricité répétées et à la perturbation des moyens de subsistance qui dépendaient largement du commerce côtier et de l'économie maritime.
Selon les autorités de la province d'Hormozgan, près de 30 bateaux en bois de type "Lenj" naviguant dans le golfe Persique ont été détruits depuis le début de la guerre. Ces bateaux traditionnels sont des embarcations construites à la main dont l'assemblage peut prendre jusqu'à deux ans. Leur conception robuste leur assurent une longévité de plusieurs décennies, ce qui explique leur coût parfois très élevé.

Le savoir-faire indispensable à la construction et à la navigation des bateaux Lenj, qui s'inscrit dans une tradition vieille de 3 000 ans, a été inscrit en 2011 sur la Liste du patrimoine culturel intangible nécessitant une sauvegarde urgente de l'UNESCO. Cette tradition englobe non seulement le savoir-faire nécessaire à la fabrication des bateaux, mais aussi la musique populaire, les rituels et les fêtes associés à ce processus minutieux, souvent réalisé par des villageois pauvres qui ont hérité de ce savoir-faire de leurs ancêtres.
On estime que, dans la seule province d'Hormozgan, un total de 423 bateaux de pêche de différents types ont été endommagés ou détruits depuis le 28 février, date à laquelle les frappes aériennes non provoquées menées conjointement par les États-Unis et Israël ont déclenché la guerre. Les responsables provinciaux affirment que chaque bateau pouvait subvenir aux besoins de jusqu'à quatre foyers, et ce sont actuellement 14 000 bateaux exploités par des professionnels du secteur privé dont la principale source de revenus est la pêche commerciale et artisanale.
L'île de Qeshm, dans la province d'Hormozgan, une localité à majorité sunnite de 150 000 habitants, qui a été mentionnée dans les écrits du navigateur grec Nearchus comme la première île habitée du golfe Persique, a également été gravement touchée. Une marée noire s'étend progressivement autour de l'île et a désormais atteint les forêts de mangroves de Hara. Par ailleurs, les frappes aériennes américaines sur le canyon de Chahkooh, le 30 juillet, ont endommagé et détruit au moins 47 habitations.

Trois membres d'une famille de cinq personnes ont été tués lors de ces frappes aériennes, dont le chauffeur de taxi Qeisar Jafari, âgé de 40 ans, son épouse Zahra Jafari et leur fils Sina, âgé de 2 ans. Leurs deux autres enfants, désormais orphelins, ont survécu au bombardement. Une enquête du New York Times a révélé qu'une bombe américaine d'une tonne, connue sous le nom de Mark-84, a été utilisée lors de ces attaques, creusant un cratère de 9 mètres de large et forçant 20 foyers vivant à proximité à se déplacer.
L'armée américaine aurait selon les estimations dépensé 47 milliards de dollars en munitions pendant la guerre contre l'Iran, incluant le Precision Strike Missile (PrSM), une arme intelligente de pointe développée par Lockheed Martin en 2023 et utilisée pour la première fois au combat le 28 février, visant un gymnase et une école primaire adjacente dans la ville de Lamerd, dans le sud-ouest du pays. Ces frappes ont tué 21 civils.
Au cours de la première semaine de guerre, l'usine de désalinisation par distillation à effets multiples de Qeshm a été bombardée lors de frappes aériennes que l'Iran a attribuées à l'armée américaine, même si Trump n'a pas revendiqué la responsabilité de ces attaques. L'approvisionnement en eau de 30 villages de l'île a été interrompu.
"Les dommages causés aux réseaux d'eau, aux routes, aux logements, aux ports ou aux infrastructures énergétiques ne se limitent pas à des incidents isolés. Dans les communautés déjà confrontées à la pénurie d'eau, à la dégradation de l'environnement, à des pressions économiques et à des infrastructures inégales, chaque perturbation supplémentaire réduit la résilience",
a déclaré à Truthout Nima Shokri, codirecteur du Centre de l'Université des Nations Unies sur l'ingénierie face au changement climatique.
"Un réseau d'adduction d'eau endommagé entraîne une augmentation des coûts pour les ménages et un approvisionnement aléatoire. Les transports endommagés affectent l'accès à l'emploi et aux services. La pollution nuit à la pêche et aux moyens de subsistance côtiers", a-t-il ajouté. "Les conséquences environnementales s'inscrivent donc comme une composante des répercussions civiles et économiques du conflit, plutôt que comme une question distincte à traiter a posteriori".
M. Shokri, qui travaille actuellement à la documentation de l'impact des marées noires affectant la biosphère de la mangrove de Hara, affirme qu'un soutien technique de qualité peut contribuer à atténuer la crise, même si l'Iran dispose, selon lui, d'une expertise significative en sciences marines et en intervention face aux marées noires.
Marée noire sur l'île de Queshm le 13 août 2026 © Amirhosein Khorgooi/ISNA via AP

"Qeshm est un géoparc mondial de l'UNESCO depuis 2017. Son importance géologique et écologique dépasse donc les frontières de l'Iran. Une aide internationale pourrait soutenir une évaluation environnementale indépendante, la restauration des écosystèmes endommagés, les infrastructures hydrauliques et la surveillance scientifique", a-t-il précisé.
Lorsque Trump a mis à exécution sa menace de s'en prendre aux infrastructures civiles iraniennes - ce qui, selon les experts en droit international, constitue un crime de guerre -, les ponts et le réseau ferroviaire de la province d'Hormozgan ont été les premières cibles. Les 16 et 17 juillet, au moins six ponts à Bandar Khamir ont été bombardés, faisant, selon les informations disponibles, huit morts. La gare de jonction reliant Bandar Abbas au port de Shahid Rajaee a également été bombardée, perturbant le trafic pendant au moins une journée.

Un chercheur en architecture de l'université de Cornell établit un parallèle entre les récentes expériences de conflit dans le sud de l'Iran et ce que ces régions ont enduré pendant la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988.
"La continuité historique est évidente. Le sud de l'Iran est à nouveau attaqué dans des régions qui ont déjà subi certaines des destructions les plus lourdes de la guerre Iran-Irak", a déclaré Farzin Lotfi-Jam à Truthout.
"Une mission d'après-guerre de l'ONU a constaté que 80 % des rues de Khorramshahr et 40 % de celles d'Abadan ont du être remises en état ou resurfacées en raison des dégradations causées par la guerre et de l'interruption de l'entretien",
faisant référence aux coûts considérables de cette guerre de huit ans.
"Concernant le réseau électrique du Khuzestan, l'ONU a constaté que les deux tiers de la reconstruction dépendaient de matériaux détournés de projets de développement menés ailleurs, tandis que les améliorations prévues pour les réseaux électriques d'Abadan et de Khorramshahr n'ont pas été achevées en raison de la guerre", a-t-il ajouté.
Lotfi-Jam, lauréat du Prix 2022 de l'Architectural League of New York, affirme que ces chiffres, qui résument l'impact de la guerre avec l'Irak, montrent à quel point les guerres ont des répercussions sur l'avenir. Il soutient que les infrastructures constituent du "temps social accumulé" et que leur destruction oblige une société à consacrer deux fois plus de temps à leur reconstruction.
"La reconstruction consomme de l'acier, du béton, des compétences en ingénierie, des fonds publics et des années de travail qui auraient pu être consacrés à la construction de nouveaux logements, à des infrastructures, à la restauration de l'environnement, à l'éducation ou aux services publics", a-t-il ajouté.
Certains des styles architecturaux uniques, des habitats fauniques et des sites historiques de l'Iran se trouvent dans les provinces du sud qui ont été la cible d'attaques américaines. Du vaste site archéologique de l'âge du bronze Shahr-i Sokhta, dans la province du Sistan-et-Baloutchistan, au système hydraulique historique de Shushtar, dans le Khuzestan, ces vestiges de l'Antiquité ont été préservés au fil des siècles malgré les bouleversements politiques et les invasions étrangères.

Système hydraulique de Sushtat...

Pour de nombreux observateurs, notamment des universitaires irano-américains au service de leurs communautés aux États-Unis, les menaces qui pèsent sur les infrastructures civiles iraniennes sont profondément préoccupantes.
"Lorsque j'entends les informations sur ces attaques, je ressens bien sûr de la peine pour les personnes touchées, mais en tant qu'historien de l'architecture, je pense également à ces sites culturels et à d'autres dans la région",
a déclaré Farshid Emami, maître de conférences en histoire de l'art à l'université Rice.
M. Emami a confié à Truthout qu'il est aussi personnellement préoccupé par ces menaces.
"Ma mère est ingénieure en mécanique, et l'un des derniers projets auxquels elle a participé concernait le réseau d'approvisionnement en eau des nouvelles villes industrielles de l'île de Qeshm. Les infrastructures iraniennes ont été développées grâce aux efforts d'ingénieurs comme ma mère.
"Elles appartiennent au peuple iranien, et non à un quelconque gouvernement", a-t-il ajouté.
La province côtière de Bushehr, qui borde le golfe Persique, a également été touchée par la dernière vague d'attaques américaines. Les frappes aériennes du 9 juillet sur le quai du village de Bonud ont réduit en cendres dix bateaux appartenant à des pêcheurs locaux. Plus tôt, en mars, des frappes aériennes américano-israéliennes ont détruit cinq navires marchands amarrés au terminal maritime de Shahid Haghgoo, dans le quartier de Solhabad à Bushehr.
Le bilan de la guerre à Bushehr a été particulièrement lourd, car la province était l'une des principales cibles de la campagne américano-israélienne. Le plus grand gisement de gaz naturel offshore au monde, South Pars, que l'Iran partage avec le Qatar, est situé au large des côtes de la province de Bushehr. Le centre de traitement de la ville d'Asaluyeh a été touché le 18 mars par des frappes aériennes qui ont réduit de près d'un tiers la production énergétique iranienne.

Plus de 8 000 bâtiments commerciaux et d'habitation ont été endommagés à Bushehr au cours des six derniers mois, selon les autorités locales, et les attaques menées le 22 juillet par l'armée américaine ont détruit des machines agricoles dans le comté de Dashti. L'Organisation météorologique iranienne a aussi indiqué que sur ses dix radars de surveillance météorologique, deux ont été rendus inopérants, dont un à Bushehr.
Les radars météorologiques nécessitent une technologie complexe, ainsi qu'un savoir-faire en matière d'installation et de maintenance, et bien que des dizaines de pays en exploitent, ils ne sont pas très courants au Moyen-Orient. L'Organisation météorologique mondiale répertorie neuf radars météorologiques en Iran, ce qui diffère du chiffre officiel, mais cela fait tout de même de l'Iran le sixième pays asiatique comptant le plus grand nombre de tels systèmes actuellement en service.
L'aéroport international de Bushehr est l'une des principales victimes de la guerre. En service depuis 1919, lorsqu'il servait initialement de point d'escale pour les avions de la Royal Air Force britannique, le terminal principal de l'aéroport aurait selon certaines sources été rasé. Au moins un avion de ligne commercial récemment acquis, stationné sur l'aire de stationnement, a pris feu et a été détruit lors des frappes aériennes de mars, et 11 tronçons de ses deux pistes ont été bombardés à différents moments.
La dernière phase de l'agression américano-israélienne contre l'Iran a également touché des régions du sud moins connues à l'échelle mondiale. L'estuaire d'Azini, près de la petite ville de Bandar-e Sirik, est l'un des rares lieux au monde où deux espèces de mangroves, à savoir l'Avicennia marina et le Rhizophora mucronata, coexistent. La région de Bandar-e Sirik a été bombardée à plusieurs reprises depuis la rupture du cessez-le-feu.


Ari Honarvar, écrivaine irano-américaine et auteure du roman de 2021 A Girl Called Rumi, a lancé sur les réseaux sociaux une série au titre ironique : "Découvrez les gens et les lieux que vous bombardez". Au travers des 19 épisodes publiés à ce jour, elle a proposé des guides visuels sur les villes iraniennes victimes de bombardements sans que cela ne suscite la moindre indignation internationale. Elle a déclaré à Truthout que cette série "est née d'un acte d'empathie radicale et de réhumanisation".
"Si vous soutenez une guerre, ou si vous la financez avec vos impôts, le moins que vous puissiez faire est de savoir qui et quoi vous bombardez", a-t-elle déclaré. "Découvrez leur histoire, leurs poètes, leur cuisine, les prénoms de leurs enfants. C'est la déshumanisation et l'anonymat d'un ennemi nébuleux qui permettent les atrocités".data:text
Selon Mme Honarvar, qui organise aussi des ateliers de résilience pour les réfugiés issus de régions ravagées par la guerre, ce sont souvent les communautés vulnérables qui paient le plus lourd tribut en période de tensions géopolitiques et environnementales. Les événements de ces derniers mois ne constituent pas un nouveau traumatisme, mais marquent la "réouverture d'une plaie jamais cicatrisée", a déclaré Mme Honarvar.
"Les communautés du sud de l'Iran ne se sont jamais complètement remises de la guerre Iran-Irak", a ajouté Mme Honarvar. "La reconstruction est inachevée, le traumatisme n'a pas été surmonté, et les communautés minoritaires comme les Arabes, les Baloutches et les Bandaris ont supporté un fardeau trop lourd".
Traduit par Spirit of Free Speech