📑 04/09/2026 ssofidelis.substack.com  7min #325570

Sanctionner un fantôme, ou le coup d'épée dans l'eau de l'Europe contre l'Iran

Par  Larry C. Johnson, le 4 septembre 2026

Le secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, a annoncé aujourd'hui que l'Union européenne a "officiellement rejoint" la campagne de sanctions américaine contre l'Iran - Operation Economic Outcast - et a présenté le choix laissé à Téhéran en termes absolus, comme à son habitude : un isolement mondial total et une économie réduite au strict minimum, ou un retour à la normalité. Cela a fait les gros titres. Mais cette annonce est vide de sens. On ne peut pas imposer un embargo à un partenaire commercial avec lequel on a déjà cessé tout échange, et c'est précisément ce qu'a fait l'Europe sur le plan économique il y a des années. Aujourd'hui, elle s'est contentée de publier un communiqué de presse à ce sujet.

Les échanges commerciaux que l'Europe menace de suspendre n'existent pour ainsi dire plus

Un seul chiffre résume toute l'affaire. En 2025, l'ensemble de l'Union européenne a commercé pour environ 3,7 milliards d'euros de marchandises avec l'Iran - disons environ 4 milliards de dollars -, contre un commerce extérieur total de l'Iran s'élevant à quelque 182,6 milliards de dollars. L'Europe représente donc environ 2 % du commerce iranien. Telle est l'étendue du levier de pression brandi aujourd'hui : un écart insignifiant déguisé en coup de tonnerre.

Et ce sont 2 % bien maigres, car les flux commerciaux sont presque exclusivement unidirectionnels. L'Europe vend encore à l'Iran un peu de machines, de produits chimiques et de produits pharmaceutiques - environ 3 milliards d'euros, soit 4 à 5 % de la facture d'importation iranienne. En contrepartie, elle n'achète pratiquement rien : les importations de l'UE en provenance d'Iran s'élèvent à 0,76 milliard d'euros, soit moins de 1 % des exportations iraniennes, puisque l'Europe n'importe plus de pétrole iranien en quantité significative. L'Allemagne, l'Italie et les Pays-Bas représentent près des deux tiers de ce maigre volume. Si l'on supprimait complètement ces importations, on porterait plus préjudice à quelques exportateurs de Stuttgart et de Milan qu'on n'affecterait le Trésor public de Téhéran.

L'influence de l'Europe a disparu il y a des années

L'effondrement que l'Europe officialise aujourd'hui s'est déjà produit, progressivement, depuis plus d'une décennie. Les échanges commerciaux entre l'UE et l'Iran ont dépassé les 27 milliards d'euros en 2011 et ont atteint 20,7 milliards d'euros en 2017, pendant la période de validité de l'accord sur le nucléaire - une période où l'Europe était un réel partenaire majeur de l'Iran, représentant entre 15 et 20 % des échanges commerciaux de Téhéran. Le retrait américain de 2018 a commencé à l'émousser. La tendance ne s'est jamais inversée. Un nouveau train de sanctions de l'UE en janvier 2026 l'a encore plus affaibli. En 2025, il s'élevait à 3,7 milliards d'euros. L'Europe a démantelé son propre pont vers l'Iran planche par planche en sept ans, et l'Iran en a construit de nouveaux depuis belle lurette - vers la Chine avant tout, qui achète la majeure partie de son pétrole, et vers les Émirats arabes unis, la Turquie et l'Irak pour le reste. Le prix du baril iranien est fixé dans le Shandong, et non à Rotterdam. L'Europe n'a plus rien à perdre.

Des sanctions lancées depuis son lit d'hôpital

Voici pourquoi ce geste est encore pire que vide de sens : l'Europe déclare la guerre économique à l'Iran au moment précis où ses propres grandes économies peuvent le moins se le permettre - et alors même qu'elles sont saignées à blanc par la guerre que l'Europe finance actuellement.

La zone euro peine à sortir du premier trimestre 2026 avec une croissance de 0,1 %, sa plus faible depuis près d'un an, l'indice PMI composite restant en phase de contraction et l'inflation énergétique avoisinant les 11 %. Ce dernier chiffre est révélateur, car il est la conséquence directe de cette guerre : le choc iranien et le contrôle du détroit d'Ormuz ont fait flamber les prix des carburants pour les économies qui, contrairement aux États-Unis, importent leur énergie. La Banque centrale européenne a averti qu'un conflit prolongé pourrait faire basculer l'Allemagne et l'Italie dans une récession technique d'ici la fin de l'année.

Les chiffres sont sans appel. L'Allemagne - premier partenaire commercial européen de l'Iran, et donc le pays qui a le plus à perdre de ces maigres échanges - est également la principale victime du continent. Elle a déjà enduré deux années consécutives de récession, son secteur manufacturier s'est contracté d'environ 15 % par rapport à son pic de 2017, dans ce que les économistes qualifient désormais de désindustrialisation pure et simple, son fleuron automobile supprimant des dizaines de milliers d'emplois, et le chômage atteignant son plus haut niveau en douze ans. Une récession en 2026 serait sa quatrième en quatre ans, un scénario sans précédent depuis la fin de la guerre. La France suit le même chemin : un déficit avoisinant 5,1 % du PIB, un cinquième Premier ministre en deux ans, des prévisions de croissance revues à la baisse à 0,4 %. L'Italie avance péniblement à à peine 0,5 %, ses consommateurs étant particulièrement exposés aux fluctuations énergétiques que cette guerre engendre.

Le tableau est donc le suivant : un bloc dont la première économie se désindustrialise sous l'effet d'un choc énergétique, dont la deuxième est ingouvernable sur le plan budgétaire, et dont la troisième n'est qu'à un mauvais trimestre de la récession, se porte volontaire pour prolonger le conflit qui fait grimper sa facture énergétique - en renonçant à un mince flux commercial qui ne coûte presque rien à Téhéran et bien plus à ses propres exportateurs. L'Allemagne met le feu à une passerelle dont elle pourrait avoir grand besoin alors que la maison toute entière est en train de brûler.

La seule réserve, et pourquoi elle échoue

Pour être honnête, l'"Operation Economic Outcast" n'a jamais vraiment porté sur les maigres échanges commerciaux de l'Europe avec l'Iran. C'est une arme de sanctions secondaires - la menace d'exclure du système du dollar toute entreprise ou nation traitant avec l'Iran - et la valeur réelle de l'Europe ne réside pas dans les marchandises qu'elle cesse de vendre, mais dans les points d'étranglement financiers et maritimes qu'elle contrôle : la compensation en euros, les banques européennes, les réassureurs et les groupes de protection et d'indemnisation qui couvrent les pétroliers. Mais ce levier vise les échanges commerciaux de l'Iran avec des pays tiers, principalement la Chine - et Bessent s'est ostensiblement abstenu de préciser si Washington va réellement sanctionner les banques chinoises car tout le monde sait ce qu'il en coûterait. L'Iran, quant à lui, a passé sept ans à reconstruire son commerce en s'appuyant sur les banques chinoises, les règlements en yuan, le troc et une flotte fantôme de pétroliers conçue pour échapper à la bureaucratie européenne. Le blocus naval américain a manifestement plus contribué à asphyxier les exportations iraniennes cette année que ne le fera jamais une quelconque liste de désignation. La participation de l'Europe augmente le risque de non-conformité pour la poignée d'entreprises européennes encore tentées par l'Iran. Elle n'a pratiquement aucun effet sur les raffineurs chinois qui constituent le véritable marché.

Une sanction prend toute sa valeur lorsqu'elle prive une cible de quelque chose qu'elle ne peut facilement remplacer. À cet égard, l'Europe n'a pratiquement plus de cartes en main : ses échanges directs avec l'Iran se sont réduits à environ 2 % du commerce de Téhéran, et concernent des marchandises que l'Iran se procure déjà auprès de la Chine, de la Turquie et des pays du Golfe. Quant au seul canal où l'Europe pourrait encore jouer un rôle, il pointe vers Pékin que Washington ne se risquera pas à défier. Ce qui rend cette initiative non seulement vaine, mais aussi légèrement autodestructrice, c'est que l'Europe l'adopte alors qu'elle est à l'article de la mort - son moteur industriel cale, ses coûts énergétiques étant aggravés par cette même guerre - pour prolonger le conflit qui les fait grimper. Cette annonce souligne l'unité occidentale et engage officiellement l'UE. En tant que coup porté à l'Iran, c'est une cartouche vide tirée d'une main tremblante.

Traduit par  Spirit of Free Speech

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