
Par Pepe Escobar pour Geopolitics Prime, le 3 septembre 2026
Le 25e sommet annuel de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Bichkek, au Kirghizistan, n'a peut-être pas été aussi spectaculaire que celui de l'année dernière à Tianjin, en Chine, mais il n'en reste pas moins remarquable à plusieurs titres.
La Déclaration finale de Bichkek peut sembler hyperdiplomatique. Mais ses points principaux n'auraient pu être soulignés avec plus de clarté.
Les membres de l'OCS condamnent à l'unanimité l'attaque américaine contre l'Iran, soutiennent la réforme du système financier international, s'engagent à faire de l'OCS un acteur clé dans les débats sur les questions mondiales, réfutent les deux poids deux mesures en matière de terrorisme, s'opposent à toute ingérence dans la souveraineté des États, et réaffirment l'indivisibilité de la sécurité.
On peut y voir un manifeste eurasien concis - aux antipodes d'un "Empire du chaos" en plein désarroi.
Parmi la vingtaine de documents signés à Bichkek, l'un d'entre eux se distingue tout particulièrement : il régit le Centre universel de lutte contre les défis et les menaces en matière de sécurité pesant sur les États membres de l'OCS, autrement dit un mécanisme destiné à contrer les guerres hybrides - et ouvertes - menées par l'empire.
De plus, l'Iran, membre à part entière de l'OCS, a souligné la nécessité urgente de mettre en place à la fois une banque de développement et un consortium énergétique.
Il est très instructif de se rappeler une fois encore comment les deux principales superpuissances de l'OCS, la Russie et la Chine, envisagent la construction complexe mais inexorable de ce qui équivaut à un nouveau système de relations internationales.
Le président Poutine a fait remarquer qu'aujourd'hui,
"l'OCS est de fait la plus grande association régionale non seulement sur notre continent eurasien commun, mais aussi dans le monde. Ses États membres regroupent près de la moitié de la population mondiale et représentent plus d'un tiers du PIB mondial".
Alors que les échanges commerciaux et les investissements mutuels ne cessent de croître à travers toute l'Eurasie, Poutine a souligné que
"les échanges commerciaux de la Russie avec les pays de l'OCS ont dépassé les 400 milliards de dollars en 2025, tandis que nos États recourent davantage aux monnaies nationales pour leurs règlements mutuels. Dans les transactions de la Russie avec les membres de l'OCS, leur part dépasse désormais 98 %".
C'est un niveau bien plus élevé que celui des BRICS - l'autre grande organisation multilatérale moteur de la multipolarité - dont le sommet annuel se tiendra dans moins de deux semaines à New Delhi.
Faisant écho au discours iranien, Poutine a souligné que la Banque de développement de l'OCS proposée est
"en cours de création" : elle devra être "aussi indépendante que possible des systèmes financiers des États qui utilisent les instruments économiques comme une arme pour obtenir des avantages unilatéraux dans les affaires internationales".

Ce qui signifie que la Banque de développement de l'OCS devra être bien plus indépendante que la NDB, la banque des BRICS, dont les statuts sont liés au dollar américain. Nous en sommes déjà à un stade avancé des consultations multilatérales concernant la charte bancaire, le montant du capital et la structure de gouvernance.
Vient ensuite le domaine de l'énergie : Poutine a fait état de la stratégie de coopération énergétique de l'OCS qui doit être mise en œuvre dans les moindres détails jusqu'en 2030.
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Le tripode qui ancre la géoéconomie chinoiseComparons maintenant cette approche à celle du président Xi Jinping, qui a d'emblée affirmé sa volonté de développement économique et de "prospérité partagée" :
"Nous devons prôner une mondialisation économique universellement bénéfique et inclusive, consolider la coopération dans des domaines traditionnels tels que le commerce, l'investissement, la connectivité, l'énergie et les ressources, et élargir la coopération dans des domaines émergents tels que l'intelligence artificielle, l'économie numérique, l'industrie verte et l'exploitation minière verte".
Xi a développé ce qui a été annoncé l'année dernière à Tianjin, définissant l'OCS comme
"un domaine prioritaire de promotion d'une coopération d'excellence dans le cadre de la Belt and Road Initiative et de mise en œuvre de l'Initiative mondiale pour le développement".
Voilà donc le triple pilier sur lequel repose la politique géoéconomique chinoise : l'OCS, les Nouvelles Routes de la Soie et l'Initiative mondiale pour le développement. En pratique, il s'agit également du plan directeur d'un nouveau système de relations internationales.
Xi a mentionné, dans le cadre de cette initiative,
- le Forum de l'économie numérique de l'OCS
- l'Exposition agricole de l'OCS
- un "centre international de coopération en matière d'applications de l'IA avec les autres pays de l'OCS" et
- l'augmentation "de la capacité installée de l'énergie photovoltaïque et éolienne de 10 millions de kilowatts chacune", comme
- la mise en œuvre de "100 projets de coopération technologique avec d'autres pays de l'OCS au cours des trois prochaines années".

La Chine insiste fermement sur la priorité accordée au
"dialogue et à la consultation", et à une "gouvernance plus équitable et plus ordonnée".
Le principe fondamental est le suivant :
"Tous les pays, quelle que soit leur taille, sont égaux, et les affaires régionales doivent être discutées par tous les pays afin de surmonter les divergences et de parvenir à un consensus".
L'Occident, collectif mais fragmenté, ne peut tout simplement pas accepter un nouveau système qui condamne résolument les sanctions unilatérales, le protectionnisme commercial qui crée des fractures entre blocs. À l'inverse, l'OCS, tout comme les BRICS et la Belt and Road Initiative (BRI), sont des fervents partisans de la connectivité.
Ces projets englobent tout, depuis le Corridor international de transport Nord-Sud (INSTC), qui relie trois pays membres de l'OCS et des BRICS (la Russie, l'Iran et l'Inde), à la construction de la ligne ferroviaire Chine-Kirghizistan-Ouzbékistan, en passant par des gazoducs transfrontaliers tels que "Power of Siberia", et toute une série de pôles logistiques et de bases d'énergie verte à l'échelle de l'Eurasie.

À Bichkek, les moments forts ont une nouvelle fois porté sur les relations bilatérales, en particulier celles impliquant le nouveau RIC (Russie, Iran, Chine). L'interconnexion entre les pays de l'OCS passe par l'INSTC, qui achemine les marchandises russes - pétrole, gaz, fret - à travers la mer Caspienne, l'Iran et le golfe Persique jusqu'en Inde, l'un des plus grands marchés de la Russie.
L'intérêt de l'INSTC réside en ce que trois pays membres des BRICS et de l'OCS peuvent effectuer l'intégralité de leurs échanges commerciaux sans passer par un seul des points susceptibles d'être bloqués par Washington. À cet égard, l'Iran joue le rôle de "portail sud" de la Russie dans le cadre d'une stratégie de contre-offensive face à l'endiguement occidental.
Construction d'un pont le long de la ligne ferroviaire Chine-Kirghizistan-Ouzbékistan à Jalalabad, au Kirghizistan, août 2026

Comme on pouvait s'y attendre, aucune fuite n'a eu lieu. Mais la guerre contre l'Iran - membre à part entière de l'OCS - a été le sujet principal de la plupart des rencontres bilatérales. Poutine a directement confirmé que la Russie aide l'Iran à faire face au blocus naval imposé par Trump :
"Nous admirons le courage des Iraniens dans cette guerre. Nous essayons de vous fournir l'aide nécessaire. Nous en avons parlé et nous vous fournirons ce dont vous avez besoin".Suivez l'argent : la feuille de route pour l'OCS
Sergueï Glaziev, sans doute le plus éminent économiste russe et actuellement chargé de gérer les relations entre l'État de l'Union Russie-Biélorussie, a mis le doigt sur ce que l'OCS devra viser ensuite :
"La menace de Washington de priver les partenaires de l'Iran de l'accès au dollar est une opportunité. La solution réside en une monnaie numérique souveraine de règlement - adossée d'abord à l'or, puis à un portefeuille de matières premières - pour que les échanges commerciaux de l'OCS ne transitent plus par le système de paiement de l'OTAN".

Glazyev souligne que pour la Russie,
"le lien avec le système du dollar n'est maintenu que par la direction de la Banque centrale, qui, pour une raison inconnue, continue de coter cette devise et d'y libeller le taux de change du rouble. Pour les autres États de l'OCS, une telle 'déconnexion' paralyserait une part significative de leurs opérations économiques extérieures. C'est le moment idéal pour présenter une proposition d'introduction d'une monnaie numérique mondiale de règlement, ce que les experts russes préconisent depuis longtemps".
Glazyev fait directement référence au projet UNIT, dont j'ai révélé l'existence il y a plus de deux ans : il s'agit essentiellement d'un
"stablecoin adossé à l'or". L'UNIT "a été présenté en marge du sommet des chefs d'État des BRICS de l'année dernière, dont la prochaine réunion aura lieu dans deux semaines".
Glazyev a lui-même proposé
"une monnaie numérique de règlement indexée sur deux catégories : les matières premières négociées en bourse (double catégorie) et les devises des pays participant à ce système de paiement". Ce serait "la réponse évidente à la menace américaine de 'déconnecter du système du dollar' les pays qui commercent avec l'un des membres de l'OCS".
Sergey Glazyev s'exprime lors d'une session consacrée à un système monétaire et financier international alternatif au Forum économique de l'Est, en 2023.

Et le temps presse :
"Tout retard supplémentaire (...) risque d'entraîner de graves pertes économiques pour tous les pays commerçant avec l'Iran, à l'exception de la Russie. La Chine, l'Inde et d'autres États de l'OCS ont désormais également un intérêt dans cette affaire (...) L'arme du dollar est le dernier instrument de l'empire. Les règlements de l'OCS en dehors de ce système font office de réponse".
Le professeur Michael Hudson, pour sa part, se concentre sur ce qui est sans doute la question la plus importante, à savoir la dette. L'"arriéré existant de dettes libellées en dollars", selon lui, doit être effacé. Et la réponse, une fois encore, doit venir de la Russie et de la Chine :
"Si la Russie et la Chine fournissent un crédit permettant à leurs partenaires commerciaux et d'investissement, y compris ceux de la Belt and Road Initiative, de se développer, il serait déraisonnable que leur apport serve à rembourser des détenteurs d'obligations étrangers pour l'énorme arriéré de prêts qui a freiné la croissance des pays les plus gravement touchés par la guerre du pétrole menée par les États-Unis, laquelle est à l'origine de l'instabilité financière et commerciale internationale actuelle".
Le professeur Hudson envisage rien de moins qu'un nouvel ordre économique financé en grande partie par les membres de l'OCS et des BRICS : la Chine, la Russie... et l'Iran :
"Cet objectif peut être atteint si les créanciers prennent une participation au capital des économies des pays dont ils financeront les infrastructures publiques par le biais de programmes tels que la Belt and Road Initiative chinoise".

Il s'agit avant tout de prêts à des fins productives - et non d'escroqueries qui contraignent les nations à rester dépendantes de la dette. Les nations les plus vulnérables sont
"les pays dépendants du pétrole et en déficit alimentaire. À savoir l'Asie et les pays du Sud. Ils devront compter sur les crédits de la Russie et de la Chine, et contracter des dettes auprès de l'Iran qui pourraient être garanties par la Chine".
C'est réaliste, affirme le professeur Hudson, car
"le système d'aide mutuelle productive sera source de bénéfices réciproques pour la Chine et la Russie".
Glazyev et Hudson proposent tous deux des solutions concrètes. Nous n'en sommes pas encore là. Mais l'OCS - et sans doute les BRICS - y travaillent.
Traduit par Spirit of Free Speech