
par Patrick Mbeko
La République démocratique du Congo (RDC) a confirmé qu'elle allait déplacer son ambassade en Israël de Tel‑Aviv à Jérusalem. Cette décision concrétise un engagement pris par le président Félix Tshisekedi en 2023, à la suite d'une rencontre avec le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, dont le gouvernement est accusé de mener une politique génocidaire dans la bande de Gaza. Le choix de Kinshasa est d'autant plus surprenant qu'il s'écarte ostensiblement de la position de l'Union africaine et du consensus international sur le statut de Jérusalem. Faut-il rappeler à Tshisekedi que l'écrasante majorité des États refusent précisément de reconnaître unilatéralement cette ville comme capitale d'Israël et maintiennent, pour cette raison, leurs ambassades à Tel-Aviv ?
La décision de Félix Tshisekedi soulève donc de graves interrogations. Israël, de plus en plus isolé en raison de la guerre menée à Gaza et des violations massives du droit international qui lui sont reprochées, est désormais exposé à une contestation mondiale sans précédent. Même aux États-Unis, son principal protecteur, le soutien inconditionnel à l'État israélien est devenu un casse-tête politique et moral. Une partie croissante de l'opinion publique, du monde universitaire et des responsables politiques américains appelle ouvertement à une révision fondamentale des rapports entre Washington et Tel-Aviv. Dans ce contexte, que cherche exactement Félix Tshisekedi en faisant entrer la RDC dans le cercle très restreint des États ayant installé, ou projetant d'installer, leur ambassade à Jérusalem ? Quels avantages suffisamment importants justifieraient une rupture aussi spectaculaire avec la prudence observée par la quasi-totalité de la communauté internationale ? Kinshasa espère-t-il obtenir en échange un soutien militaire, sécuritaire ou diplomatique d'Israël ? Si tel est le calcul, encore faudrait-il expliquer aux Congolais ce que leur pays gagnerait concrètement à sacrifier une part de sa crédibilité internationale au profit d'un alignement aussi controversé.
La contradiction est d'autant plus flagrante que la RDC ne cesse de dénoncer, à juste titre, l'agression dont elle est victime de la part du Rwanda. Comment un État qui réclame quotidiennement le respect de sa souveraineté, de son intégrité territoriale et des résolutions des Nations unies peut-il, en même temps, prendre une décision qui semble cautionner la politique d'annexion et de faits accomplis conduite par Israël à Jérusalem ?
La décision de Félix Tshisekedi risque d'isoler la RDC au sein de l'Union africaine, où la quasi‑totalité des États, y compris ceux entretenant de bonnes relations avec Israël, refusent de reconnaître Jérusalem comme capitale de l'État hébreu, et où la cause palestinienne demeure historiquement associée aux combats contre le colonialisme. Elle pourrait détériorer les relations de Kinshasa avec plusieurs pays arabo-musulmans, sans qu'aucun bénéfice stratégique équivalent soit clairement identifiable. Au lieu d'élargir le cercle de ses partenaires au moment où la RDC cherche des soutiens contre l'agression rwandaise, le pouvoir congolais semble prendre le risque de froisser des États dont l'appui pourrait lui être précieux dans les enceintes internationales.
En diplomatie, il existe des lignes rouges que même les alliés les plus fervents d'un État évitent de franchir. Félix Tshisekedi, lui, fonce tête baissée. Son intention de transférer l'ambassade de la RDC à Jérusalem donne l'image d'un pays qui ne comprend pas les conséquences de ses actes et qui s'isole volontairement dans un club de pays marginaux. Au final, il ne faudrait pas être surpris de constater que pas grand monde ne s'intéresse à l'agression dont la RDC est victime de la part du Rwanda, malgré les jérémiades du pouvoir congolais. On ne peut pas réclamer la solidarité internationale tout en piétinant les consensus diplomatiques les plus sensibles.
source : Patrick Mbeko