🧱 05/09/2026 journal-neo.su  9min #325686

Après l'Iran, Israël vise-t-il désormais la Turquie ? Ankara se protège rapidement

 Ricardo Martins,

La stratégie israélienne au moyen-Orient est en train de changer, passant d'une réponse ponctuelle aux menaces, le pays passe à une dissuasion systémique de tous les acteurs régionaux capables de le défier. Après l'Iran, la Turquie était au centre de l'attention.

Pendant des années, les guerres d'Israël ont été présentées comme des réponses à des menaces. Mais comme Gaza, le Liban, la Syrie et l'Iran l'ont montré, le schéma semble désormais plus large : éliminer ou contenir toute puissance régionale capable de remettre en cause la liberté d'action d'Israël. La Turquie entre maintenant dans l'équation. Alors que les frappes israéliennes se rapprochent de la frontière turque et que Jérusalem met en garde Ankara contre un élargissement de son rôle en Syrie, un nouveau conflit est-il en vue ?

Autrefois alliés, la Turquie et Israël émergent aujourd'hui comme des puissances rivales dont les ambitions régionales deviennent de plus en plus difficiles à concilier. De la Syrie à la Méditerranée orientale, leurs théâtres stratégiques se chevauchent tandis que les signaux militaires deviennent plus explicites. Après l'Iran, Ankara devient-elle le prochain grand adversaire régional d'Israël ?

La réponse n'est pas encore la guerre. Mais la relation est de plus en plus façonnée par ce que la théorie des relations internationales appelle un  dilemme de sécurité : les mesures prises par un acteur pour accroître sa sécurité sont interprétées par l'autre comme des préparatifs d'agression, déclenchant des contre-mesures qui rendent les deux parties moins sûres.

Dans ce cadre théorique, les efforts de la Turquie pour accroître sa sécurité, comme le renforcement de sa présence militaire en Syrie, le développement de capacités de défense autonomes et la création de nouveaux partenariats de sécurité, tel que l'accord de défense de La Mecque, peuvent être interprétés par Israël comme menaçants - ce qui pousse Israël à réagir et renforce la perception d'Ankara qu'elle a besoin de davantage de sécurité.

Le danger est d'autant plus aigu que la Turquie n'est pas l'Iran. C'est un membre de l'OTAN, une grande puissance régionale et un acteur militaro-industriel de plus en plus autonome. Elle occupe aussi une position géopolitique reliant l'Europe, le Moyen-Orient, la mer Noire, le Caucase et l'Asie centrale.

La confrontation qui se dessine dépasse donc Gaza ou les échanges de rhétorique entre Recep Tayyip Erdogan et Benyamin Nétanyahou. Il s'agit de la future structure du pouvoir au Moyen-Orient.

La Syrie est devenue la ligne de faille

Pendant près de trois décennies, la Turquie et Israël ont entretenu une relation stratégique exceptionnellement étroite. Toutes deux étaient des puissances régionales non-arabes alignées sur Washington, et toutes deux bénéficiaient d'un ordre régional où leurs intérêts stratégiques pouvaient coexister.

Cet ordre a désormais en grande partie disparu.

La chute de Bachar al-Assad a transformé la Syrie d'un tampon entre puissances rivales en un terrain de confrontation entre différents projets d'ordre régional. Ankara considère la Syrie comme centrale pour sa sécurité nationale et sa stratégie régionale plus large. Israël, de son côté, cherche à empêcher la consolidation de capacités militaires en Syrie qui pourraient menacer sa liberté d'action.

Le choc qui en a résulté s'est concrétisé le 18 août, lorsque Israël a frappé la base aérienne d'Abu al-Duhur, dans le nord-ouest de la Syrie, à environ 70 kilomètres de la frontière turque. Israël a justifié son action par des inquiétudes concernant un possible déploiement militaire turc et le transfert de capacités avancées dans la région. Ankara a rejeté cette justification et condamné l'attaque comme une violation de la souveraineté syrienne.

L'enjeu n'est pas seulement la cible mais aussi sa géographie. L'action militaire israélienne s'est rapprochée d'une zone où la Turquie possède des intérêts stratégiques directs.

C'est là que la rivalité devient structurelle, selon l'analyste turc  Barin Kayaoglu.

Israël semble de plus en plus déterminé à préserver sa liberté d'action sur ses frontières nord ; une Syrie faible sert donc ses intérêts. La Turquie, au contraire, souhaite un État syrien plus fort, capable de contrôler son territoire et de développer sa propre capacité de défense, Ankara jouant un rôle central de soutien. Les deux visions sont difficiles à concilier.

L'avertissement israélien est également devenu inhabituellement direct. Le ministre de la Défense, Israel Katz, a déclaré à Erdogan que la Turquie ne devait pas se mettre dans la position qu'occupait l'Iran, tout en affirmant que "Jérusalem n'est pas Constantinople".

La référence historique est délibérée. Constantinople, capitale byzantine, fut conquise par l'Empire ottoman en 1453. Le message de Katz dépasse donc la simple rhétorique : Israël n'accepterait pas que la Turquie puisse reconstituer une sphère d'influence ottomane au Levant ou exercer un rôle privilégié sur Jérusalem. C'est à la fois un rejet de l'imaginaire géopolitique néo-ottoman d'Ankara et une affirmation que l'Israël moderne considère Jérusalem comme définitivement hors de toute sphère d'influence turque.

Le message adressé à Erdogan était clair : l'ordre régional ne reviendra pas au passé ottoman.

La réponse d'Ankara : la dissuasion par les réseaux

La réponse de la Turquie est jusqu'ici restée remarquablement prudente. Ankara a condamné les actions israéliennes et défendu ses intérêts en Syrie, tout en recherchant des mécanismes de médiation sous l'égide des États-Unis pour éviter une confrontation militaire accidentelle. La Turquie ne peut plus compter sur l'ambassadeur américain à Ankara, Tom Barrack, comme intermédiaire, qui a été limogé à cause de ses propos, tels que "le Golan syrien occupé" ou lorsqu'il a qualifié la récente attaque contre la base syrienne d'"escalade inutile qui ne favorise pas la stabilité régionale", ont suscité de vives critiques en Israël, notamment de la part du ministre de la Défense Israel Katz, qui a publiquement réprimandé Barrack pour avoir remis en cause la politique israélienne en Syrie.

La Turquie accélère simultanément son autonomie militaire et construit des alternatives diplomatiques. Son industrie de défense, des drones et missiles au programme de chasseur KAAN, vise à réduire la dépendance aux fournisseurs étrangers et à donner à Ankara une plus grande liberté d'action.

Mais la parade la plus déterminante n'est peut-être pas technologique. Elle est peut-être institutionnelle.

Le 7 août, la Turquie, l'Arabie saoudite et le Pakistan ont signé l'Accord de défense de La Mecque. À peine trois semaines plus tard, le 31 août, l'accord était déjà en voie d'institutionnalisation: un Comité politique et de défense stratégique réunissant les ministres des Affaires étrangères, de la Défense et les chefs militaires, un secrétariat permanent en Arabie saoudite, et un secrétaire général pakistanais pour les trois premières années.

La rapidité est significative.

Le pacte ne doit pas nécessairement être interprété comme une "OTAN islamique". Sa signification la plus profonde réside peut-être dans la création d'un réseau de sécurité reliant des États qui ne souhaitent pas rompre avec Washington, Pékin ou Moscou, mais qui résistent de plus en plus à toute dépendance exclusive envers l'un d'entre eux.

Pour la Turquie, cela crée une autre forme de puissance stratégique: celle du nœud indispensable, selon l'expression du professeu r Silverio Allocca.

L'Arabie saoudite apporte son poids financier, énergétique et religieux. Le Pakistan offre une profondeur militaire, une expérience stratégique, la dissuasion nucléaire et des liens avec la Chine. La Turquie, elle, apporte sa capacité militaro-industrielle, sa géographie et ses connexions à l'OTAN, au Moyen-Orient, en Asie centrale et dans l'ensemble du monde musulman.

C'est la couverture comme stratégie géopolitique: ne pas choisir un camp, mais multiplier les relations pour rendre son isolement plus difficile.

Prochaine étape: escalade ou nouvel équilibre des puissances?

La question centrale est de savoir si Israël et la Turquie pourront contenir leur rivalité avant que le dilemme de sécurité ne devienne une prophétie autoréalisatrice.

Israël a déjà démontré qu'il était prêt à recourir à la force pour établir des lignes rouges en Syrie. La Turquie, de son côté, a tout intérêt à rester en Syrie et à approfondir sa relation avec Damas. Aucune des deux parties n'a donc de raison évidente de reculer.

Les États-Unis font face à un dilemme particulièrement difficile. Washington entretient des relations stratégiques avec les deux pays et a intérêt à éviter une confrontation israélo-turque. Mais il doit aussi gérer la liberté d'action d'Israël et l'autonomie stratégique croissante de la Turquie.

La question de l'OTAN est encore plus complexe. La Turquie est protégée par l'alliance, mais l'article 5 n'est pas une déclaration de guerre automatique dans toutes les circonstances: la défense collective exige une volonté politique des alliés. Une confrontation directe turco-israélienne créerait donc un dilemme extraordinaire pour Washington et l'OTAN: l'alliance serait-elle entraînée dans un conflit entre deux partenaires américains?

Israël, de son côté, peut penser que le soutien diplomatique et militaire américain resterait acquis en cas d'escalade. Mais supposer que Washington accepterait automatiquement une guerre à ses conditions serait risqué. Israël compte aussi sur les membres européens de l'OTAN. Ankara en est parfaitement conscient.

C'est pourquoi l'Accord de La Mecque compte au-delà de ses trois membres fondateurs.

Si cet accord reste un simple mécanisme de dissuasion limité, son effet sera modeste. Mais s'il évolue vers un réseau plus large impliquant d'autres États à majorité musulmane, de la coopération de défense, de l'interopérabilité, de la production technologique et de la coordination politique, l'équilibre régional pourrait évoluer considérablement. La possibilité d'une participation iranienne ou bangladaise compliquerait encore davantage l'équation stratégique.

Le duel qui se dessine n'oppose donc pas simplement Israël à la Turquie. C'est une lutte pour savoir qui façonnera l'architecture de sécurité qui succédera à l'ancien ordre moyen-oriental.

Israël semble résolu à empêcher l'émergence d'un pair régional capable de limiter sa liberté d'action. La Turquie, pour sa part, n'acceptera probablement pas une position subordonnée dans le Moyen-Orient post-Assad. L'Accord de défense de La Mecque rend la balance plus favorable à Ankara.

La réponse turque ne sera probablement pas une confrontation immédiate. Elle prendra plutôt la forme d'une politique de couverture, de dissuasion, d'autonomie militaire et de construction de réseaux.

Cela pourrait s'avérer plus déterminant qu'une alliance conventionnelle.

Car la question décisive, dans un Moyen-Orient multipolaire émergent, n'est peut-être plus de savoir qui commande la région.

C'est peut-être de savoir qui devient indispensable aux autres.

Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique

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