📑 06/09/2026 euro-synergies.hautetfort.com  6min #325775

Le nouveau jeu turc en Asie centrale: un défi pour Téhéran et Moscou

Muhammad Hossein Ghiasi

Ces derniers jours, un changement méthodologique s'est dessiné dans l'approche d'Ankara à l'égard de l'Asie centrale. À moins de l'examiner attentivement, celui-ci pourrait modifier pour plusieurs décennies l'architecture géopolitique de la région au profit de l'axe turc. La Turquie ne recherche plus les déclarations politiques retentissantes: s'appuyant sur des instruments d'influence douce et discursifs, elle redéfinit son rôle au cœur de l'Eurasie.

Dans ce cadre, Ankara utilise le potentiel des structures non gouvernementales et des groupes de réflexion favorables au pouvoir pour prendre des mesures soigneusement calculées visant à pénétrer les sphères profondes de la prise de décision dans les États turcophones. Cette évolution témoigne de la maturité stratégique de la politique étrangère turque: Ankara a parfaitement compris que les déclarations officielles et les pressions politiques ne font que susciter la résistance des élites locales et ne permettent pas de garantir une intégration durable. La Turquie agit donc avec patience et prudence, cherchant à élaborer avec les pays d'Asie centrale des cadres normatifs et discursifs communs afin d'approfondir sa coordination politique et sécuritaire avec la région.

Toutefois, ce qui transforme ce changement tactique en stratégie à long terme n'est autre que la modification du contenu même de la coopération proposée. Hier encore, la Turquie misait en Asie centrale sur l'économie, les investissements dans les infrastructures et le développement du commerce. Aujourd'hui, l'axe du dialogue s'est déplacé de l'économie vers la politique et la sécurité.

Les propositions d'"analyse conjointe des risques" et de "création d'un cadre normatif commun" reviennent en réalité à aligner la perception régionale des menaces sur la vision d'Ankara. En d'autres termes, la Turquie cherche à redéfinir les menaces régionales de manière à s'attribuer le rôle d'allié stratégique et de garant de la sécurité, aux côtés de la Russie et de la Chine, voire à leur place.

Cette approche habile contraste fortement avec les méthodes précipitées et coercitives que l'on observe parfois dans la politique régionale. La Turquie comprend parfaitement que les pays d'Asie centrale, notamment le Kazakhstan et l'Ouzbékistan, sont extrêmement sensibles à toute initiative rapide et ambitieuse évoquant l'héritage ottoman. C'est pourquoi elle gagne patiemment la confiance des élites locales en s'appuyant sur des institutions scientifiques et des centres de recherche, tout en introduisant progressivement le discours turcique dans les sphères profondes de la prise de décision de ces États. Cette stratégie "progressive" et "silencieuse" a bien plus de chances de réussir que des actions brutales et manifestes — et c'est précisément pour cette raison qu'elle constitue une menace plus grave pour les intérêts de l'Iran et de la Russie que n'importe quelle campagne militaire.

Si l'on replace cette évolution parmi les autres transformations fondamentales de la région, un tableau plus vaste et plus inquiétant se dessine. La pose d'un câble sous-marin à fibre optique entre l'Azerbaïdjan et le Kazakhstan, les investissements massifs de la compagnie britannique BP dans les gisements pétroliers de Bakou, l'arrivée du Royaume-Uni dans les mines de tungstène kazakhes, et désormais le passage de la Turquie d'une diplomatie d'État à une diplomatie des "groupes de réflexion": tout cela constitue les maillons d'une même chaîne. L'objectif de cette chaîne est de créer, au centre de l'Eurasie, un bloc civilisationnel et politique turcique dans lequel il ne restera de place ni pour l'influence historique de l'Iran ni pour la traditionnelle "tranquillité" de la Russie.

Le projet du "monde turcique", qui n'était autrefois qu'un rêve panturquiste entretenu par des intellectuels radicaux, devient aujourd'hui une réalité tangible grâce au soutien financier du Qatar, à la couverture politique de l'Occident et d'Israël, ainsi qu'à l'appui culturel et universitaire d'institutions turques favorables au gouvernement.

Du point de vue de Téhéran, ces évolutions constituent des signaux alarmants. En adoptant une approche douce et progressive, la Turquie ne cherche pas seulement à évincer l'Iran des équations économiques et des réseaux de transit de la région: elle conteste systématiquement l'identité historique et culturelle de l'Iran dans des territoires qui ont appartenu pendant des siècles à son aire civilisationnelle. L'encouragement des groupes ethniques turciques dans le nord-ouest de l'Iran, la réécriture de l'histoire régionale au bénéfice des peuples turciques et les investissements dans les établissements culturels et éducatifs d'Asie centrale font tous partie d'un même vaste projet, qui progresse à la faveur du silence et de l'inaction iraniens.

Toutefois, parallèlement aux menaces qui pèsent sur l'Iran et la Russie, une fenêtre d'opportunité s'ouvre également. La simultanéité de ces processus peut servir de signal d'alarme à Téhéran et à Moscou afin qu'ils mettent de côté leurs différends historiques et leur méfiance réciproque pour construire une alliance stratégique face à une menace commune. Tout comme l'Iran, la Russie est profondément préoccupée par l'influence croissante de la Turquie et de l'Occident en Asie centrale. Elle est parfaitement consciente que, si cette synergie turco-occidentale n'est pas contenue, le Kazakhstan et l'Ouzbékistan sortiront progressivement de l'orbite traditionnelle de Moscou. Cette préoccupation commune constitue le meilleur terrain pour une coopération entre Téhéran et Moscou dans les domaines de l'information, de la sécurité et de l'économie.

Une action conjointe dans le cadre de la Convention sur le statut juridique de la mer Caspienne, afin d'empêcher une délimitation des fonds marins et du sous-sol au détriment de l'Iran et de la Russie; l'accélération de l'achèvement du corridor Nord-Sud, comme solution de remplacement aux itinéraires turciques et azerbaïdjanais; la construction d'un câble alternatif à fibre optique suivant l'axe Daghestan-Astara-Bandar Abbas, afin de faire contrepoids au corridor numérique caspien : telles ne sont que quelques-unes des mesures qui, si elles étaient coordonnées entre les deux pays, pourraient faire pencher la balance en faveur de Téhéran et de Moscou.

Enfin, c'est précisément le changement de tactique turque — le passage d'actions brutales et précipitées à une approche douce et patiente — qui constitue un tournant dans l'histoire de la région. Grâce à cette stratégie habile, la Turquie d'aujourd'hui construit un pont reliant les centres d'analyse et les instituts scientifiques au cœur des élites politiques d'Asie centrale. Si, face à cette nouvelle vague, l'Iran et la Russie continuent de rester passifs et se limitent aux réactions juridiques et diplomatiques traditionnelles, ils ne perdront pas seulement des corridors et des ressources : ils verront progressivement disparaître leur propre identité historique et culturelle dans une région qui appartenait autrefois à leur espace civilisationnel. Et dans cette bataille discursive, menée à l'aide d'instruments d'influence douce et de fabriques à idées, la victoire reviendra à celui qui aura été le premier à conquérir les forteresses de l'esprit et de la conscience.

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