💻 07/09/2026 reseauinternational.net  6min #325823

Ia : au-delà du mur

par Vincent Le Mercier

Frédéric Lordon - dont on saluera la réapparition toujours salutaire et l'acuité théorique inégalée dans les colonnes du Monde diplomatique - vient de dresser dans son excellent billet " IA : le mur" le procès en insoutenabilité financière de l'intelligence artificielle.
(Lecture vivement recommandée.)

Avec la rigueur conceptuelle et la vivacité d'esprit qu'on lui connaît, son constat est implacable : la fée numérique n'est qu'une vulgaire et monstrueuse bulle spéculative, un château de cartes baroque et précaire d'engagements croisés et de dettes colossales masquées, promis à une collision brutale avec le mur de la réalité comptable.
Impact dans 3, 2, 1...

Dont acte. Mais une fois le krach advenu, une fois les valorisations ridicules, fictives et surgonflées de la Tech enfin purgées par la vérité des bilans, que croit-on qu'il adviendra ?
Assistera-t-on sagement au grand soir de la déchéance des géants du silicium ?
Verra-t-on les supercalculateurs et les hangars géants des data centers abandonnés aux rouilles de l'histoire comme de vulgaires friches industrielles du XIXe siècle ?

Ce serait faire preuve d'une immense et tragique naïveté quant aux ressorts du capitalisme tardif et à sa docilité coutumière dès lors qu'il s'agit d'appeler l'État à la rescousse...
Je pense que la véritable comédie ne jouera pas sa fin sur le parquet de Wall Street, mais dans les couloirs obscurs et feutrés des ministères de la Défense, et (pour nous) à Bruxelles où se trouve accessoirement le siège de l'OTAN.

Car lorsque le capitalisme des grands cartels monopolistiques arrive en fin de course, étouffé par ses propres suraccumulations et l'absence de rentabilité commerciale, il retrouve toujours son réflexe historique le plus violent : la conversion vers l'économie de guerre et la commande d'État.
Nous y sommes déjà ; le reste du développement vers la guerre ne tient plus qu'à quelques mécanismes inertiels.

Regardons qui tient les manettes de cet écosystème de l'IA :

Alex Karp, le patron de Palantir, ne s'embarrasse plus d'oripeaux démocratiques - il incarne la figure d'un autoritarisme technologique assumé, prônant sans détour l'hégémonie de la force brute et du ciblage algorithmique. Même si le terme est galvaudé, moi j'appelle ça un fasciste patenté.

Quant à Sam Altman, sous ses airs de faux messie évangéliste du silicium et ses discours lisses sur "le bien de l'humanité", il ne fait que négocier en coulisses l'adossement d'OpenAI à l'infrastructure militaire étasunienne.

La posture messianique et la philanthropie de façade de ces VRP du capital technologique ne servent qu'à masquer la même ambition prédatrice : verrouiller les marchés publics et vendre leurs architectures aux complexes sécuritaires avant que la bulle ne leur explose à la figure. Et la suite est à l'avenant.

Quant aux prétendus "laboratoires éthiques" comme Anthropic, qui se gargarisaient hier encore de sécurité et de prévention des risques, le masque du safety washing est tombé : leurs modèles infusent déjà partout dans les appareils de renseignement occidentaux.

Le ciblage militaire autonome par l'IA, la désignation automatisée d'objectifs (y compris humains) sur les théâtres d'opérations et la surveillance comportementale de masse constituent déjà la routine opérationnelle, froide et méthodique des forces armées ou des services (publics ou privés) de renseignement.

Lorsque les investisseurs privés refuseront de payer la facture (d'électricité) colossale et absolument démesurée des data centers amnésiques, obsolètes et non rentables, quel narratif miracle viendra alors opportunément se substituer à la fable du "progrès" universel ?

Celui de la menace existentielle, évidemment.

L'État (sous influence) ne se contentera pas d'éponger financièrement ces pertes : il sanctuarisera l'accès même aux ressources énergétiques, garantissant l'alimentation des méga-serveurs militarisés, au détriment direct des besoins civils et de la population.

Dans cette perspective, la "fenêtre d'opportunité" politique - qui se dessine à l'approche de l'élection présidentielle française de mai-juin 2027 et d'une possible alternance à gauche (telle que l'évoque M. Lordon dans cette excellente vidéo ) - apparaît finalement infiniment plus étroite, dérisoire voire illusoire (pour le peuple de France) qu'elle ne le sera pour la haute finance toujours religieusement tenue à l'abri de toute possibilité de régulation, surtout dans le cadre d'une UE qui est précisément l'outil légalisant les pratiques mafieuses ou fascisantes de ladite finance internationale et du très sain(t) Marché.

Je ne veux bien entendu pas tuer l'espoir, mais face à des enjeux financiers de plusieurs centaines ou de milliers de milliards de dollars (dites : "billions" ou "trillions" selon de quel côté de l'Atlantique vous vous situez - à ces échelles-là, franchement on s'en fout) engagés par les piliers du grand capital et du complexe militaro-industriel, croit-on vraiment qu'une marge de manœuvre sera laissée à un gouvernement rétif pour contester le remboursement de cette méga-dette là ?

Pour imposer cette prise en charge par les budgets souverains et l'OTAN, l'exploitation opportuniste ou la fabrication d'incidents sécuritaires (dites : "false flag" ou "Psy-Op") devient alors un levier systémique.
L'agitation autour de l'incident de Leipzig en offre l'illustration : le gonflement médiatique d'une (prétendue) menace permet de faire accepter sans préavis des budgets militaires délirants et d'éteindre instantanément toute contestation, comptable ou autre, en Allemagne comme ailleurs.

La crise sécuritaire décrétera l'urgence absolue, et verrouillera le transfert de la dette spéculative délirante de l'IA vers les ministères de la Défense.
Ce basculement prépare la gestion d'une société sous contrainte stricte.

Pour administrer la rareté énergétique (que la crise d'Ormuz exacerbe), et pour contenir les contestations sociales issues de cette austérité budgétaire perpétuelle, l'appareil d'État s'appuiera - outre sur un narratif déjà fallacieux - sur l'infrastructure de contrôle déjà mise en place :
Voilà l'interconnexion entre l'identité numérique (introduite par les "pass sanitaires") et les projets de monnaie numérique de banque centrale.

Cette fusion offre la perspective d'une gouvernance algorithmique totale, où la capacité d'action ou de dépense d'un citoyen dissident peut être modulée ou suspendue d'un simple clic, au nom de l'effort national.

Frédéric Lordon a magistralement raison sur le diagnostic d'effondrement financier.
Mais la véritable urgence à mes yeux est d'extirper le débat de la seule sphère économique :
La gigantesque bulle financière de l'IA ne crèvera pas tranquillement dans son coin, elle cherche à se dissoudre dans ce qui subsiste de l'État fort.

Il s'agit désormais de briser l'illusion d'une "fatalité technologique" pour affronter la réalité d'un capitalisme d'exception qui préférera militariser ses ruines financières plutôt que de consentir à sa propre déchéance.

"Aux armes" (etc.) dit la chanson...

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