
par Raphaël Besliu
L'Europe entre dans cet automne avec une accumulation de vulnérabilités stratégiques : tensions militaires à l'Est, pression migratoire au Sud, relations commerciales difficiles avec Washington et instabilité politique intérieure. Dans ce tableau déjà chargé, une faiblesse mérite une attention particulière parce qu'elle est à la fois structurelle et largement invisible : la dépendance numérique du continent envers les États-Unis.
Les chiffres avancés par Cinco Días sont spectaculaires. Citant Oliver Wyman, le quotidien affirme que 92% des données occidentales sont hébergées dans des infrastructures américaines. Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud dominent largement le marché mondial du cloud et occupent une place centrale dans l'activité numérique des entreprises et institutions européennes. Une grande partie des logiciels, des outils d'intelligence artificielle et des capacités de stockage utilisés sur le continent dépendent également d'entreprises soumises au droit américain. Même lorsque les données sont physiquement hébergées en Europe, le CLOUD Act américain peut imposer certaines obligations aux fournisseurs américains. La question dépasse donc largement la technique : elle touche directement à la souveraineté.
Une dépendance que Washington sait utiliserL'administration Trump a déjà montré qu'elle pouvait recourir à ce levier technologique. Le 12 juin dernier, le gouvernement américain a soumis les modèles les plus avancés d'Anthropic, Fable 5 et Mythos 5, à des contrôles à l'exportation interdisant leur accès aux ressortissants étrangers, y compris à ceux présents aux États-Unis. Anthropic, incapable de vérifier immédiatement la nationalité de chaque utilisateur, a suspendu temporairement l'accès à ces modèles. Les restrictions ont finalement été levées le 30 juin. L'épisode n'a duré que quelques semaines, mais le signal envoyé était clair : Washington considère désormais certaines capacités d'intelligence artificielle comme des actifs stratégiques dont il peut restreindre l'accès au nom de la sécurité nationale.
Le cas du juge français Nicolas Guillou, magistrat à la Cour pénale internationale, rend cette puissance beaucoup plus concrète. Washington l'a inscrit sur sa liste de sanctions dans le cadre des mesures américaines visant certains responsables de la CPI impliqués dans des procédures concernant des personnes protégées par le décret américain sur la Cour. Ces sanctions ont eu des conséquences immédiates sur sa vie quotidienne, notamment son accès aux moyens de paiement américains.
"J'ai perdu toute possibilité d'avoir une carte de crédit, ce qui signifie que, dans les faits, je ne peux souvent pas payer. On retourne à la préhistoire".
Ce témoignage montre à quel point les systèmes de paiement constituent eux aussi une infrastructure de puissance. Les sanctions américaines peuvent entraîner la coupure de services fournis par des réseaux et entreprises dépendant de la juridiction américaine. Visa et Mastercard occupent une place considérable dans les paiements européens, et l'affaire Guillou a précisément ravivé à Bruxelles le débat sur l'euro numérique et sur la nécessité de disposer de solutions indépendantes. La dépendance technologique ne concerne donc pas seulement les données ou les logiciels : elle touche aussi la capacité élémentaire d'effectuer une transaction.
La question n'est pas d'affirmer que Washington s'apprête à couper brutalement l'Europe des services numériques américains. Rien ne permet de le dire. Le problème est que le rapport de force existe. Une restriction importante de l'accès aux principaux services américains de cloud, de logiciels ou d'intelligence artificielle aurait des conséquences considérables pour l'économie européenne, tant leur utilisation est devenue structurelle. Se tourner massivement vers les technologies chinoises ne réglerait d'ailleurs rien au problème de fond : l'Europe remplacerait simplement une dépendance par une autre.
L'enjeu du cloud souverain : entre ambition réelle et retard structurelBruxelles a désormais pris conscience du problème. Selon Cinco Días, l'idée qui gagne du terrain consiste à disposer de suffisamment d'alternatives européennes pour pouvoir choisir entre plusieurs fournisseurs, négocier dans de meilleures conditions et, lorsqu'une technologie est jugée critique, être capable de se passer d'un prestataire étranger. L'objectif paraît élémentaire en matière de souveraineté. Sa réalisation est beaucoup plus difficile compte tenu du retard accumulé.
Dans le cloud, des acteurs européens existent : OVHcloud et Scaleway en France, Ionos, Hetzner, Stackit ou Polarise en Allemagne, Aruba en Italie. Mais aucun n'atteint aujourd'hui la taille des hyperscaleurs américains. Le même déséquilibre apparaît dans l'intelligence artificielle. Mistral, l'un des principaux acteurs européens du secteur, était récemment évoqué autour d'une valorisation de 20 milliards d'euros dans le cadre de discussions de financement. Cinco Días compare ce montant aux quelque 880 milliards de dollars alors estimés pour OpenAI. Même en tenant compte du caractère mouvant de ces valorisations, l'écart illustre brutalement la différence d'échelle entre les écosystèmes technologiques européen et américain.
C'est dans ce contexte que Deutsche Telekom, par l'intermédiaire de T-Systems et de T Cloud Public, tente de se positionner comme l'un des piliers d'une infrastructure européenne. Ferri Abolhassan, directeur général de T-Systems, déclarait en février : "Nous ne construisons pas seulement un cloud souverain ; nous construisons le socle numérique d'une Europe compétitive et libre". Deutsche Telekom a même créé un poste de directrice de la souveraineté, confié à Christine Knackfuss. Celle-ci reconnaît toutefois la difficulté économique du projet : "Un marché 100% souverain est économiquement difficile pour les fournisseurs d'infrastructure. Cela peut changer si la demande augmente. La situation géopolitique actuelle fait augmenter cette demande et crée une opportunité".
Les opérateurs télécoms européens cherchent désormais à profiter de cette nouvelle priorité politique. Selon Cinco Días, le secteur propose de manière informelle à Bruxelles une forme de pacte : assouplir les règles de concurrence afin de permettre davantage de consolidation entre opérateurs, notamment en facilitant le passage de quatre à trois grands acteurs par pays, en échange d'investissements accélérés dans les infrastructures nécessaires à la souveraineté numérique européenne. Marc Murtra, président de Telefónica, résume cette logique : "Permettez-nous de gagner en taille dans le cadre d'un contrat social plus large et, en échange, nous investirons dans la technologie".
La proposition mérite d'être examinée sans naïveté. Permettre une concentration accrue des télécoms peut favoriser l'investissement et créer des acteurs plus puissants, mais cela peut également réduire la concurrence et peser sur les consommateurs. Surtout, aucune consolidation ne suffira à elle seule à produire une indépendance technologique complète : même un cloud européen continuerait à dépendre de logiciels, de puces et d'équipements conçus ou produits en partie hors du continent. Cinco Días rappelle d'ailleurs que T-Systems travaille elle-même avec Nvidia sur son projet Industrial AI Cloud à Munich. La souveraineté numérique ne signifie donc pas nécessairement l'autarcie, mais la capacité à ne plus être entièrement captif d'un seul fournisseur ou d'une seule puissance.
Car la dépendance numérique est désormais une question de puissance au sens strict. Un continent qui dépend massivement d'acteurs étrangers pour héberger ses données, faire fonctionner ses logiciels, développer ses modèles d'intelligence artificielle et assurer une partie essentielle de ses paiements dispose nécessairement d'une autonomie limitée. Les sanctions contre Nicolas Guillou et les restrictions temporaires imposées aux modèles d'Anthropic ont fourni deux démonstrations très différentes d'une même réalité : lorsqu'une infrastructure stratégique appartient à une autre puissance, celle-ci conserve un levier que l'utilisateur ne contrôle pas.
Reste donc la question centrale : l'Union européenne peut-elle construire suffisamment rapidement des capacités propres pour réduire cette dépendance, ou sa fragmentation réglementaire, son retard technologique et la faiblesse relative de ses entreprises condamneront-ils encore longtemps sa souveraineté numérique à rester un slogan ? Bruxelles a longtemps cru qu'il suffisait de réglementer les géants américains. Le défi est désormais autrement plus difficile : il faut aussi être capable de leur opposer de véritables alternatives européennes.
source : Géopolitique Profonde