🇵🇸 07/09/2026 reseauinternational.net  8min #325842

Gaza : quand un simple repas devient un rêve quotidien

par Shaimaa Eid

Dans ce qui subsiste de la bande de Gaza, après qu'Israël a pris le contrôle de vastes étendues de territoire et contraint des centaines de milliers de personnes à des déplacements répétés, on craint de plus en plus que la crise humanitaire n'entre dans une phase encore plus dangereuse.

La décision prise en mai par  World Central Kitchen de réduire le nombre de repas distribués dans la bande de Gaza n'était pas simplement une mesure administrative ni une réduction d'un programme humanitaire. Elle a porté un coup dévastateur à des centaines de milliers de familles qui dépendent désormais presque entièrement de ces repas pour survivre.

Dans un territoire ravagé par la guerre, où la plupart des habitants ont perdu leur emploi et leurs sources de revenus, un repas quotidien est devenu le dernier rempart contre la faim.

Aujourd'hui, alors que les opérations humanitaires continuent de se réduire et que les quantités de nourriture disponibles diminuent, le spectre de la famine plane à nouveau sur Gaza. Cette situation ravive le souvenir de certains des mois les plus difficiles que la population ait endurés pendant la guerre.

Selon les estimations humanitaires, environ 1,6 million de Palestiniens - soit environ 77% de la population de Gaza - sont confrontés à une insécurité alimentaire aiguë, alors que l'aide humanitaire diminue et que les services essentiels se réduisent de jour en jour.

Des enfants en attente d'un miracle

En tant que journaliste parcourant les camps de déplacés à travers Gaza, je suis chaque jour témoin de ce dont les chiffres et les statistiques ne peuvent pas entièrement rendre compte. Des milliers de familles s'endorment sans avoir assez à manger, et des milliers d'enfants se réveillent chaque matin sans savoir s'ils auront leur prochain repas.

Aux carrefours étroits des camps, je vois chaque jour des enfants porter des récipients vides, se déplaçant d'une tente à l'autre ou se tenant au bord de la route, dans l'espoir qu'une initiative caritative passe par là et remplisse ces récipients de suffisamment de nourriture pour apaiser leur faim.

C'est une scène qui est devenue à la fois familière et déchirante, mais qui continue de me briser le cœur chaque fois que je la vois.

Malgré l'entrée en vigueur de l'accord de  cessez-le-feu, la vie des habitants ne s'est pas améliorée comme ils l'avaient espéré. L'aide qui devait arriver en grande quantité n'a pas été acheminée à l'échelle nécessaire, tandis que les restrictions sur l'entrée des fournitures essentielles se sont poursuivies, maintenant la crise humanitaire à un niveau critique.

D'un million de repas à deux cent mille

L'organisation  World Central Kitchen a annoncé la suspension d'une grande partie de ses opérations alimentaires à Gaza en raison de l'épuisement des réserves essentielles et du carburant, des difficultés croissantes pour acheminer l'aide sur le territoire, ainsi que des pressions financières auxquelles l'organisation est confrontée.

Plus de 500 employés travaillant dans le cadre de ses programmes à Gaza ont également été licenciés.

En conséquence, le nombre de repas distribués chaque jour a chuté de manière spectaculaire, passant de près d'un million à environ 200 000. Ce recul drastique a eu un impact direct sur des centaines de milliers de Palestiniens qui comptaient sur ces repas comme principale source d'alimentation.

Pour de nombreuses familles, ces repas ne constituaient pas une aide supplémentaire ni une solution temporaire. Ils représentaient souvent le seul repas de la journée. Leur disparition ou leur réduction se traduit donc, tout simplement, par davantage de faim et davantage de souffrances.

Des prix des aliments hors de portée de la population

À Gaza aujourd'hui, l'accès à la nourriture ne dépend plus uniquement de sa disponibilité, mais aussi de la capacité à se la procurer. Préparer un repas simple pour une famille peut coûter environ 20 dollars, une somme bien hors de portée de la plupart des ménages privés de toute source de revenus depuis de nombreux mois.

Le gaz de cuisine reste rare et indisponible en quantités suffisantes, ce qui oblige de nombreuses familles à se rabattre sur le bois de chauffage. Or, même le bois de chauffage est devenu un produit coûteux pour ces familles qui ont déjà du mal à acheter du pain.

Parallèlement, les prix des légumes et d'autres denrées alimentaires ont atteint des niveaux sans précédent, rendant presque impossible pour les familles de subvenir à leurs besoins quotidiens.

Dans les camps, on voit souvent des pères et des mères assis devant leur tente pendant des heures, perdus dans leurs pensées et incapables de répondre à la question récurrente de leurs enfants : "Qu'est-ce qu'on va manger aujourd'hui ?"

Il ne s'agit pas seulement d'une crise alimentaire. C'est aussi une crise de dignité et d'humanité.

La haine du matin

En tant que personne déplacée moi-même, je connais une famille de neuf personnes qui vit près de chez moi. Le père comptait entièrement sur les repas fournis par World Central Kitchen pour nourrir ses enfants.

Lorsque je lui ai parlé récemment, il m'a dit quelque chose que je n'ai pas pu oublier : "Je n'aime plus le matin".

Ce n'était pas qu'il détestait la lumière du jour ou le lever du soleil. Il redoutait plutôt le moment où ses enfants se réveilleraient et commenceraient à réclamer à manger. Il redoutait de croiser leur regard sans avoir rien à leur donner.

Cette famille ne fait pas exception. Des centaines de milliers de familles en sont venues à redouter le matin pour la même raison. Le début d'une nouvelle journée signifie devoir faire face à de nouvelles questions auxquelles elles n'ont pas de réponse.

Les opportunités d'emploi étant quasi inexistantes, de nombreux pères partent chaque matin à la recherche d'un travail temporaire susceptible de nourrir leurs enfants, pour ne revenir le soir qu'avec une nouvelle déception.

Comment un père peut-il expliquer à un enfant de trois ans qu'il n'y aura pas de nourriture aujourd'hui ? Comment peut-il demander de la patience à un enfant qui ne comprend pas ce que signifient la guerre, le blocus ou le manque de moyens ?

Dans des moments comme ceux-là, on ressent non seulement de l'impuissance, mais aussi un profond et récurrent sentiment de désespoir. On voit un enfant pleurer de faim, sans rien pour sécher ses larmes ni apaiser sa douleur.

Et même lorsqu'on songe à demander de l'aide aux voisins, on se rend compte que tout le monde vit la même tragédie. Ici, la faim n'est plus un problème individuel ; elle est devenue une expérience collective partagée par toute la communauté du camp.

Des avertissements de plus en plus pressants des Nations unies

Dans ce contexte, les avertissements internationaux concernant la détérioration de la situation humanitaire à Gaza ne cessent de s'intensifier.

Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) a averti que le manque de financement obligeait les partenaires humanitaires à réduire ou à suspendre de nombreux services essentiels.

L'agence a déclaré que le financement du Plan d'intervention humanitaire à Gaza et en Cisjordanie n'atteignait que 15% des 4,1 milliards de dollars estimés nécessaires, ce qui menace la continuité des programmes d'aide et des services vitaux.

Les données de l'ONU montrent également une baisse significative du nombre de repas distribués quotidiennement dans la bande de Gaza, qui est tombé à environ 678 000 repas par jour, contre environ 1,5 million de repas par jour à la mi-mars.

Bien que l'accord de cessez-le-feu ait prévu l'entrée de 600 camions d'aide par jour à Gaza dans le cadre du protocole humanitaire, les organisations humanitaires affirment que les quantités qui sont effectivement entrées restent bien en deçà des besoins croissants et urgents de la population.

Une question toujours en attente d'une réponse

Aujourd'hui, les habitants de Gaza ne se posent pas de questions sur la reconstruction ou l'avenir de l'économie. La question la plus urgente et la plus fondamentale est la suivante : comment trouver de quoi manger pour juste un jour de plus ?

La communauté internationale se rend-elle compte que Gaza se trouve une nouvelle fois au bord de la famine ? Ou bien le monde attend-il que le nombre de décès dus à la faim augmente avant d'agir ?

Dans le camp où je vis, il y a un enfant de trois ans qui demande chaque jour à son père de quoi manger. Le père n'a pas de réponse, la mère n'a pas de réponse... et les voisins vivent la même situation.

Peut-être que la véritable tragédie à Gaza aujourd'hui est que cette simple question posée par un enfant reste sans réponse - non seulement de la part de son père, mais aussi de la part du reste du monde qui regarde la faim se propager jour après jour et continue d'observer en silence.

Shaimaa Eid est une journaliste indépendante qui couvre l'actualité depuis Gaza, une ville soumise aux bombardements, au siège et à la famine. Depuis le début de la guerre, elle relate, à travers des témoignages poignants, des histoires humaines méconnues de déplacement, de famine et de survie. Elle écrit pour  The Palestine Chronicle et  The Palestinian Information Center.

source :  The Palestine Chronicle

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