📑 07/09/2026 arretsurinfo.ch  7min #325852

Illusions allemandes - ou: Qui veut réellement que la Russie perde?

L'auteur décrit la perception que les Allemands ont de leur engagement en faveur du gouvernement ukrainien de Zelensky et souligne les conséquences contradictoires qui en découlent pour l'Allemagne.

GRAFENWOEHR, Allemagne - Les chars américains M1A1 Abrams arrivent à Grafenwoehr,. Allemagne, 12 mai 2023. Les chars M1A1 seront utilisés pour l'entraînement du personnel des forces armées ukrainiennes. Photo de l'armée américaine prise par le spc. Adrian Greenwood, domaine public, via Wikimedia Commons.

Illusions allemandes - ou: Qui veut réellement que la Russie perde?

Par  Gert Ewen Ungar

La Russie a envahi l'Ukraine", tel est le discours allemand sur la guerre en Ukraine. Cet acte était malveillant, la Russie doit perdre. Implicitement, on part du principe que cette opinion est partagée dans le monde entier. C'est un sophisme aux conséquences désastreuses. L'Allemagne vit dans une illusion.

L'Allemagne du "bon" côté

En Allemagne, on est convaincu qu'en exigeant que la Russie perde la guerre en Ukraine, on se situe du bon côté de l'histoire. Le 24 février 2022, la Russie a brutalement envahi l'Ukraine sans aucune raison et en violation du droit international. Par sa guerre d'agression, la Russie poursuit des objectifs impérialistes: elle veut annexer l'Ukraine, puis envahir les pays de l'OTAN. Il faut donc mettre un frein à la Russie. On y parvient en renforçant l'armement de l'Ukraine, qui doit vaincre la Russie. La solidarité, sous forme de financement et de livraisons d'armes à l'Ukraine, s'impose déjà au nom de l'engagement allemand en faveur de la justice et du sens moral. L'Ukraine a été envahie et a besoin de tout le soutien de l'Occident pour pouvoir remporter une victoire sur l'agresseur.

Tel est, en substance, le récit du complexe politico-médiatique allemand concernant la guerre en Ukraine. Ce récit pose au moins deux problèmes. Le premier est le suivant: ce récit est fortement simplifié, il présente de manière erronée les événements qui ont conduit à la guerre et empêche ainsi l'Allemagne d'apporter une contribution à la résolution du conflit, car ses causes ne sont pas du tout saisies de manière adéquate.

Alors qu'en Allemagne, cette présentation erronée des événements historiques fait l'objet d'un débat, au moins à titre embryonnaire, mais bien sûr pas à une échelle suffisante, le deuxième problème reste totalement ignoré. Il est le suivant: qui, en dehors de la bulle allemande et d'Europe occidentale, adhère au discours occidental sur la guerre en Ukraine et soutient l'objectif de voir la Russie perdre cette guerre ? La réponse à cette question est simple: personne.1Aucun pays au monde
n'a intérêt à ce que la Russie perde

Aucun pays en dehors de l'Occident collectif n'a intérêt à ce que la Russie perde cette guerre. Pour le dire plus clairement: aucun pays en dehors de l'Europe occidentale n'a intérêt à ce que l'Occident gagne cette guerre. En Allemagne, on n'a même pas encore pris conscience de ce problème. C'est dramatique.

La raison en est simple à comprendre. La guerre en Ukraine est le symptôme d'un ordre géopolitique en mutation. L'Occident perd de sa puissance et n'est plus en mesure de dicter ses conditions. Le conflit ukrainien en est l'expression. Ce conflit trouve son origine dans le fait que l'Occident collectif a supposé que la Russie continuerait à se laisser imposer des règles qu'elle devait accepter, mettre en œuvre et respecter. Ce n'est pas le cas, comme le montre sans équivoque le déclenchement de la guerre.

L'Occident s'est surestimé - l'Ukraine saigne à blanc

L'Occident a surestimé sa force normative et sous-estimé le potentiel de la Russie. Le fait que les Européens occidentaux s'obstinent à s'en tenir à la cause du conflit, à stationner leurs troupes en Ukraine et à vouloir intégrer le pays à l'OTAN montre qu'ils n'ont toujours pas compris les nouveaux rapports de force, même après plus de quatre ans de guerre, et qu'ils ne sont pas prêts à s'y adapter. Cela se fait au détriment de l'Ukraine, car c'est elle qui paie le prix le plus fort pour cette obstination: la destruction de son Etat, le déclin économique et l'extermination d'une génération entière d'hommes par la guerre. L'Ukraine se vide de son sang à tous les égards.

La guerre en Ukraine comme symptôme

La guerre en Ukraine est le symptôme d'un nouvel ordre géopolitique en train de se dessiner. Ce nouvel ordre remplace l'ordre fondé sur des règles, perçu comme injuste par la majorité des Etats du monde. En Allemagne, on ne réfléchit absolument pas de manière adéquate à ce fait ni aux conséquences qui en découlent pour le conflit ukrainien. La Russie ne doit pas perdre la guerre en Ukraine, car cela signifierait que l'ordre fondé sur des règles tant détesté, c'est-à-dire l'hégémonie occidentale, resterait ancré pour plusieurs décennies encore. C'est le point de vue qui prévaut notamment dans les pays du Sud, au sein des pays du BRICS, en Afrique et en Amérique latine, ainsi que dans les Etats membres de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS).

La Russie bénéficie d'une solidarité sans faille, contrairement à l'UE et à l'Europe occidentale. Si la Russie venait à perdre la guerre en Ukraine, un centre de pouvoir majeur de l'ordre multipolaire serait affaibli avant même que ce nouvel ordre ne puisse déployer sa force stabilisatrice. Cela n'est pas dans l'intérêt de la grande majorité des Etats du monde. Il est dans leur intérêt que l'Occident perde cette guerre par procuration, dont le volet militaire se déroule en Ukraine et qui, par le biais de sanctions contraires au droit international, a des répercussions négatives sur l'ensemble de l'économie mondiale.

Soit dit en passant, ces sanctions montrent très clairement que l'Occident ne se sent pas lié par le droit international. Il n'existe qu'une seule instance habilitée à imposer des mesures coercitives à l'encontre d'Etats: le Conseil de sécurité des Nations Unies. L'UE s'est elle-même octroyé le pouvoir d'imposer un régime de sanctions et les applique désormais également à des pays [et des personnes, ndlt.] qui s'opposent aux directives de Bruxelles. Ce n'est bien sûr pas ainsi que l'on se fait des amis. Au contraire, cela ne fait que renforcer le désir de voir cet ordre répressif disparaître.

La transition vers un ordre mondial multipolaire est souhaitée, elle s'opère naturellement et est irréversible. L'espoir qui y est associé et la promesse qu'elle recèle sont immenses. L'ordre fondé sur des règles doit être remplacé par la démocratisation des relations internationales. Cela signifie que les Etats souverains règlent leurs différends entre eux par la voie diplomatique, sur la base de la Charte des Nations Unies. L'ordre mondial occidental, colonial et impérialiste, toucherait alors à sa fin. De nombreux pays y verraient un acte de libération. L'hypothèse implicite selon laquelle ces pays partagent le point de vue allemand sur la guerre en Ukraine est donc tout à fait  naïve.1

Pour l'Allemagne et sa politique de soutien à l'Ukraine, il est important de comprendre ce contexte. C'est essentiel pour pouvoir évaluer correctement les rapports de force et les intérêts en jeu dans ce conflit. Personne en dehors de la sphère d'influence de la propagande occidentale ne croit au récit d'une Ukraine innocente, aspirant à la démocratie et à la liberté occidentale, qui serait envahie par une Russie antidémocratique et empêchée de se développer. C'est tout le contraire.

En dehors de l'Occident, on voit clairement que la guerre en Ukraine traduit la volonté de l'Occident de conserver sa suprématie et de continuer à dicter ses conditions. Or, les Etats souverains n'ont pas leur place dans l'ordre occidental.

L'Allemagne se positionne mal

Une chose est donc claire: l'Allemagne se trompe une nouvelle fois de position, comme par le passé. Il y a très peu de chances que l'ordre auquel l'Allemagne s'accroche survive aux conflits actuels. Trop nombreux sont les Etats qui tireraient profit d'un déclin de l'ordre occidental. La position allemande dans le conflit ukrainien, le refus de la diplomatie associé à l'insistance pour que la Russie se plie aux exigences occidentales et allemandes, relève donc d'un immense manque de vision à long terme. En fin de compte, cela nuit non seulement à l'Ukraine, mais aussi et surtout à l'Allemagne. La politique allemande s'accroche à un ordre en voie de disparition et passe ainsi à côté de l'occasion de contribuer à façonner celui qui est en plein essor.

Par  Gert Ewen Ungar

Gert Ewen Ungar, né en 1969, a étudié la philosophie et la philologie allemande à Francfort-sur-le-Main; il vit à Berlin et travaille comme éducateur en psychiatrie sociale. Depuis 2014, il se rend régulièrement en Russie et rend compte de ses expériences sur place. Il écrit régulièrement pour RT Deutsch.

Source:  freidenker.org, (Traduction "Point de vue Suisse")

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