Par The Duran Daily - Le 4 septembre 2026
La stratégie de l'Europe à l'égard de la Russie repose sur une contradiction. Ses gouvernements parlent comme s'ils dirigeaient la confrontation, mais ils n'ont pas la puissance militaire, la capacité industrielle et l'infrastructure de renseignement nécessaires pour la soutenir de manière indépendante. L'Europe peut escalader, mais elle ne peut pas dominer l'escalade. Cela peut créer des obligations pour Washington, mais cela ne peut pas remplacer la puissance américaine.
Cette dépendance a produit une inversion dangereuse de la relation transatlantique. Les vassaux européens tentent de manœuvrer le maître américain dans une guerre dont il n'a plus l'air de vouloir. Leur objectif n'est pas nécessairement de déclencher délibérément un conflit entre l'OTAN et la Russie. C'est pour générer suffisamment de pression, d'incidents et d'engagements politiques afin que Washington finisse par trouver le retrait plus dangereux que l'intervention.
La détérioration de la position de l'Ukraine rend cette stratégie de plus en plus urgente. Les forces russes continuent d'avancer, les défenses aériennes de Kiev sont soumises à de fortes pressions, le financement européen promis reste incertain et l'État ukrainien montre des signes de tensions internes. Plus l'Ukraine se rapproche de l'épuisement militaire, plus la tentation d'élargir le conflit au-delà de l'Ukraine elle-même est grande.
L'escalade comme substitut à la stratégieLa réponse de Kiev à l'aggravation de sa situation a été de menacer d'escalade. Zelensky a exhorté les compagnies aériennes internationales à reconsidérer les vols dans l'espace aérien russe, présentant les aéroports russes comme de plus en plus dangereux. L'Ukraine a simultanément poursuivi sa campagne à longue portée contre les infrastructures énergétiques russes et tenté de grandes attaques de drones contre Moscou.
De telles opérations ne peuvent pas inverser l'équilibre sur le terrain. Leur valeur est politique plutôt que militaire. Elles montrent que l'Ukraine peut encore imposer des coûts à la Russie, perturber l'activité économique et créer des risques qui s'étendent au-delà du champ de bataille.
Mais elles provoquent aussi des représailles. Moscou qualifie de plus en plus les attaques contre les transports civils, les infrastructures énergétiques et la navigation commerciale de terrorisme ou de piraterie. Poutine a laissé peu d'ambiguïté sur le fait que la Russie possède les moyens d'élargir sa liste de cibles si elle conclut que les dirigeants ukrainiens menacent directement la vie civile russe.
L'escalade est donc devenue un substitut à une stratégie de guerre ukrainienne viable. Incapable de récupérer l'initiative de manière conventionnelle, Kiev doit créer des conséquences plus larges pour la Russie - et des obligations plus larges pour ses sponsors occidentaux.
L'Europe élargit l'arèneLes gouvernements européens renforcent cette approche.
L'Allemagne a réagi à l'incident présumé d'un drone chargé d'explosifs près de l'aéroport de Leipzig en intensifiant la pression diplomatique sur la Russie. La Pologne a attribué un incendie dans une installation liée à la production de drones ukrainiens au sabotage russe. Les fonctionnaires de la Commission européenne ont parlé de terrorisme parrainé par l'État, bien que les preuves présentées publiquement concernant ces incidents restent très limitées.
La direction politique est claire. Des incidents de sécurité ambigus sont incorporés dans un récit plus large de guerre hybride russe contre l'Europe. Une fois accepté, ce récit transforme l'escalade européenne d'un choix politique en un acte de défense collective.
La saisie par la Norvège, au Svalbard, d'un navire scientifique appartenant à la Russie étend la confrontation à un autre domaine. Cette saisie faisait suite à une ordonnance du tribunal appliquant une sentence de 4,22 milliards de dollars obtenue par la société ukrainienne Naftogaz pour compenser des actifs expropriés en Crimée. Il y a bien une base légale, mais elle établit également un précédent pour cibler les biens de l'État russe dans les juridictions occidentales. Moscou a, comme on pouvait s'y attendre, condamné l'action et menacé de représailles juridiques et politiques.
Chacune de ces mesures peut être présentée comme limitée et proportionnée. Leur effet cumulatif est différent. Les expulsions diplomatiques, les accusations de sabotage, les confiscations d'avoirs, les attaques contre les installations énergétiques et la pression sur les bateaux russe suppriment progressivement les frontières qui contenaient géographiquement le conflit en Ukraine.
L'Europe ne se contente pas de soutenir l'Ukraine. Elle construit des points de contact supplémentaires par lesquels la guerre peut se propager.
Washington commence à reculerLa difficulté pour l'Europe est que Washington semble de plus en plus réticent à en accepter les conséquences.
La décision du secrétaire au Trésor, Scott Bessent, de mettre la hausse des prix mondiaux du carburant sur le dos des attaques ukrainiennes contre les infrastructures énergétiques russes représente un changement important. Pendant des années, Washington a traité les opérations ukrainiennes comme faisant partie d'une campagne stratégique partagée tout en maintenant une distance formelle avec les décisions elles-mêmes. Bessent a maintenant commencé à attribuer à Kiev la responsabilité de leurs conséquences économiques.
C'est le langage d'un mécène qui se prépare à se séparer politiquement de son mandataire.
La campagne de l'Ukraine contre la Russie dépend fortement des infrastructures occidentales de renseignement, de surveillance et de communication. Pourtant, lorsque la perturbation qui en résulte atteint les consommateurs américains, Washington peut en faire porter la responsabilité sur l'Ukraine. Les États-Unis conservent ainsi les avantages opérationnels tout en transférant la responsabilité politique.
D'autres signaux pointent dans la même direction. Les propositions faites à l'Ukraine de fabriquer des intercepteurs Patriot sous licence ne peuvent pas résoudre sa pénurie immédiate de défense aérienne. Construire les centres de production nécessiteraient des années, des composants spécialisés et des investissements substantiels. Le soutien financier promis par l'Europe reste également limité par la pression fiscale, les divisions politiques et l'incertitude quant à l'utilisation des avoirs russes gelés.
Washington sait que l'Europe ne peut pas remplacer le soutien américain. Cela donne aux États-Unis un énorme effet de levier sur leurs alliés ; mais cela donne également aux gouvernements européens un motif pour créer des situations dans lesquelles ce soutien devient inévitable.
L'État commence à se fracturerLes institutions internes de l'Ukraine montrent quant à elles les effets d'un épuisement stratégique prolongé.
La confrontation armée à Kiev entre des officiers du SBU et ceux du service de renseignement militaire GUR aurait fait suite à une opération impliquant un ressortissant russe combattant sous supervision ukrainienne. Plusieurs officiers ont été blessés, ce qui a incité Zelensky à condamner l'incident et à renvoyer un haut responsable de la sécurité.
Les circonstances précises restent contestées. Sa réelle signification ne l''est pas. Lorsque des institutions de sécurité rivales échangent des coups de feu dans la capitale en temps de guerre, cela montre que l'équilibre interne de l'État est sous pression.
Le manque de tout intensifie la concurrence institutionnelle. Les revers militaires créent des accusations politiques. Les agences de renseignement accumulent des réseaux autonomes, du personnel armé et des intérêts économiques. Alors que la confiance dans la victoire éventuelle diminue, les factions commencent à se positionner pour garder une place dans l'ordre politique qui s'ensuivra.
C'est pourquoi la détérioration de l'Ukraine est si dangereuse pour l'Europe. Un affaiblissement de l'État ukrainien ne produira pas nécessairement de compromis. Cela peut au contraire produire des tentatives de plus en plus désespérées d'internationaliser le conflit avant que la structure militaire et politique ne se désagrège totalement.
Les dirigeants européens comprennent qu'ils ne peuvent vaincre la Russie sans les États-Unis. Ils comprennent également que les priorités de Washington changent. Leur levier restant réside dans la création d'une chaîne d'affrontements qui rendrait le désengagement américain impossible.
Le pari est que Washington interviendra avant que l'Europe ne soit contrainte de faire face aux conséquences de ses propres politiques. Le danger est que la Russie réagisse avant que Washington ne décide de restreindre ses alliés.
Les vassaux contrôlent rarement le maître. Mais ils peuvent parfois créer une crise à laquelle le maître ne peut guère échapper.
The Duran
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.
