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🇺🇸 08/09/2026 journal-neo.su  7min 16 #325982

Que cache la réaction de Trump face à la crise iranienne ?

 Mohamed Lamine KABA,

L'engrenage d'Ormuz place Trump dans un dilemme de choisir uniquement entre deux façons de perdre: y renoncer pour enterrer sa carrière ou y aller pour enterrer l'hégémonie qu'il prétend sauver.

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De toute façon, ces deux options sont intimement liées, de sorte que choisir l'une c'est implicitement choisir l'autre. Le détroit, en réalité, referme magiquement la même trappe, quel que soit le bouton qu'il presse.

Alors même que les alliances et les sommets se multiplient en dehors de l'orbite occidentale, Washington perd, à un rythme toujours plus rapide, la centralité des affaires planétaires dont il s'était auto-saisi.

À Bichkek, sous les auspices de l'Organisation de Coopération de Shanghai, il ne s'est pas tenu un simple  sommet - mais une scène presque dramatique où l'histoire, visiblement lassée de ses vieux metteurs en scène occidentaux, a décidé de changer de décor. Dans une même salle, au même moment, se sont retrouvées des architectures de puissance que l'Occident  s'obstine encore à qualifier, avec une condescendance devenue mécanique, de "périphériques" : PMSC (Pacte de la Mecque pour la sécurité collective), CRIC (Chine-Russie-Iran-Corée du Nord), BRICS+, OCS elle-même, Communauté des États indépendants (CEI), (Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC), Conférence pour l'interaction et les mesures de confiance en Asie (CICA), Commission économique eurasiatique (CEE), ASEAN (Laos et Vietnam), Union Africaine (Togo et Égypte), etc. Autant de sigles que certains éditorialistes récitent encore comme des curiosités exotiques, alors même qu'ils recomposent, méthodiquement, les lignes de force du système international. Pendant que les capitales euro-atlantiques s'agrippent à leurs certitudes fatiguées, ici s'écrit une autre grammaire du monde. Plus sobre. Plus froide. Plus lucide surtout : celle d'un ordre où l'Occident n'est plus le centre de gravité, mais un acteur parmi d'autres, parfois spectateur de ses propres illusions. Le vrai spectacle n'est pas cette convergence. C'est l'étonnement feint de ceux qui, après des décennies à dicter les règles, découvrent que la partie continue sans eux au centre de l'échiquier.

Un instinct, pas une stratégie

Désormais, Trump ne pense plus l'Iran. Il le ressent, dans sa chair. Chaque geste vers Téhéran ressemble moins à un calcul qu'à un réflexe de survie politique. Pourquoi ? Parce que l'Iran n'est plus, à ses yeux, un dossier parmi d'autres. Il est devenu le symbole d'une fuite généralisée. Le  Pacte de la Mecque, signé entre puissances régionales en quête d'autonomie sécuritaire, a fait basculer une hypothèse en certitude : le Moyen-Orient n'a plus besoin de Washington pour se sentir protégé. Riyad discute avec Téhéran pendant que le Caire regarde Pékin. Abou Dhabi diversifie ses garanties. Moscou n'est plus l'ennemi qu'on exclut, mais l'invité qu'on ménage. Chaque capitale qui s'émancipe retire une pierre à l'édifice sécuritaire bâti depuis 1945. Trump le sent avant même de le comprendre. D'où cette agressivité disproportionnée, cette obsession qui dépasse le cadre rationnel d'une politique étrangère. On ne frappe pas aussi fort un adversaire qu'on maîtrise. On frappe fort ce qui nous échappe.

Comme toujours, les faits, eux, ne mentent jamais. Depuis 2023, les rapprochements se multiplient sans que Washington n'en soit jamais l'initiateur : normalisation Riyad-Téhéran sous médiation chinoise, adhésion élargie de l'Iran à l'OCS, intégration progressive de plusieurs monarchies du Golfe aux mécanismes de paiement hors dollar portés par les BRICS+. Chacun de ces épisodes, pris isolément, semble anecdotique. Mis bout à bout, ils dessinent une tendance lourde : le Moyen-Orient ne demande plus la permission de Washington pour organiser sa propre sécurité. C'est cette accumulation, plus que tel ou tel épisode, qui nourrit chez Trump une anxiété stratégique difficile à nommer publiquement, mais visible dans chacune de ses sorties.

La chute qui ne dit pas son nom

Les annales de l'histoire indiquent que les empires ne meurent jamais d'un coup. Rome n'a pas chuté un mardi. Elle s'est vidée, province après province, allié après allié, jusqu'à ce que le centre ne commande plus rien. Vienne, en 1918, gouvernait encore sur le papier un empire que ses propres peuples avaient déjà quitté dans les faits. Washington vit aujourd'hui une version accélérée, numérique, de ce même vertige. Ce n'est plus une défaite militaire qu'il faut craindre. C'est une désertion silencieuse des alliés, un à un, sans déclaration, sans rupture officielle - juste des accords parallèles, des pactes régionaux, des monnaies qui contournent le dollar. Le Moyen-Orient d'aujourd'hui, à l'exception de l'Iran, ressemble aux provinces danubiennes d'hier : elles ne se révoltent pas, elles se détournent. Et Trump, en cela, joue un rôle qu'il n'a pas choisi : celui du dernier empereur qui croit encore commander une armée déjà rentrée chez elle.

Le dilemme trumpien

Voici le nœud, le vrai. Trump est pris entre deux fins qu'il refuse également d'envisager. La première : accepter le recul américain, gérer le déclin avec sang-froid, et risquer de passer, aux yeux de sa base, pour le président qui a "perdu" le Moyen-Orient. Politiquement, c'est un suicide. La seconde : frapper l'Iran pour rétablir par la force ce que la diplomatie ne sait plus garantir, et risquer d'ouvrir un conflit que ni son armée, ni son opinion publique, ni ses alliés fatigués ne veulent réellement porter. Militairement, c'est un pari qu'aucun état-major sérieux ne recommande sans trembler. Entre ces deux issues, Trump ne choisit pas. Il gesticule. Il menace, recule, menace à nouveau, comme pour retarder l'instant où il devra reconnaître que les deux routes mènent, in fine, au même endroit : la fin d'une hégémonie qu'aucun bombardement ne ressuscitera. La guerre contre l'Iran, s'il la déclenche, n'inversera rien. Elle accélérera simplement ce qu'elle prétendra empêcher.

Les futuribles de la guerre contre Iran

Les futurs possibles se dessinent déjà. Au regard de la détermination observée, tant au niveau des forces armées, des dirigeants politiques qu'au niveau des citoyens iraniens eux-mêmes, le conflit ouvert contre l'Iran, inscrit dans la durée, isolerait davantage Washington de ses partenaires arabes, dont certains sont déjà engagés dans le Pacte de la Mecque. Il pousserait Riyad, Le Caire et Abou Dhabi encore plus vite vers Pékin et Moscou, non par idéologie, mais par calcul de survie. Il renforcerait, paradoxalement, le  CRIC que l'Amérique prétend combattre. Chaque missile tiré sur Téhéran serait, en réalité, un missile tiré sur ce qu'il reste de crédibilité américaine à l'Est de Suez. Et à l'intérieur, une guerre longue et coûteuse achèverait ce que les divisions internes ont déjà entamé : la fin politique de Trump lui-même, emporté non par un scrutin, mais par l'épuisement d'un pays qui ne veut plus payer pour un empire qu'il ne contrôle déjà plus.

Nous arrivons donc à la conclusion que les empires finissent rarement dans le fracas qu'on leur promettait. Ils finissent dans l'hésitation de leur dernier dirigeant, incapable de choisir entre deux pertes devenues, l'une comme l'autre, inévitables. Trump rejoue, sans le savoir, la scène la plus ancienne du théâtre politique. Celle du souverain qui s'agite pendant que ses provinces, tranquillement, referment la porte derrière elles. Bichkek n'était qu'un symptôme parmi d'autres. Le prochain sommet, ailleurs, dira la même chose, avec d'autres acronymes et les mêmes conclusions.

Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine

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