
Rémy HERRERA
Déclaration rédigée en vue d'être présentée oralement par le Centre Europe-Tiers Monde (CETIM), organisation non gouvernementale bénéficiant du statut d'observateur de catégorie générale auprès du Conseil économique et social de l'ONU, lors de la session de septembre 2026 du Conseil des Droits de l'Homme de l'ONU à Genève.
1. Le 29 janvier 2026, en violation des principes du droit international et de l'esprit de la Charte des Nations unies, le président Donald Trump décréta un blocus énergétique contre Cuba et avertit qu'il sanctionnera de tarifs douaniers prohibitifs tout pays qui enfreindrait ce diktat. Depuis lors, l'approvisionnement en hydrocarbures de l'île est bloqué par les forces armées étasuniennes. Le prétexte invoqué est que Cuba - petit pays du Sud avec peu de ressources naturelles et sous embargo économique depuis bientôt sept décennies -, constituerait une "menace extraordinaire" pour la sécurité nationale des États-Unis - l'hégémonie du système mondial capitaliste. L'administration étasunienne avait préalablement inscrit Cuba sur la liste des "États soutenant le terrorisme" et, de surcroît, le 20 mai 2026, l'US Department of Justice lança un mandat d'arrêt contre l'ancien président Raúl Castro, âgé de 95 ans, pour "meurtres de citoyens étasuniens" - deux accusations calomnieuses que dément catégoriquement La Havane, qui dénonce au contraire les récurrentes attaques terroristes sponsorisées par les États-Unis sur l'île. En plaçant Cuba au "rang 1" (avec l'Iran, la Russie ou la Chine) du Cadre des Priorités du Renseignement national (National Intelligence Priorities Framework) et en renforçant la "cellule opérationnelle secrète Cuba" de la CIA, D. Trump laisse planer un risque de guerre militaire ; risque d'autant plus crédible que l'US Navy occupe toujours illégalement la base de Guantánamo que Washington refuse de restituer et dont la prison est célèbre pour être une authentique zone de non-droit. De ce fait, Cuba se trouve obligée de mobiliser une part significative de ses ressources, pourtant considérablement réduites, afin de préparer sa défense - et ce dans des conditions très asymétriques.
2. Ce blocus étasunien vise à infliger un maximum de souffrances à la population cubaine dans son ensemble et à exacerber en son sein les mécontentements et tensions - sur fond d'aggravation des difficultés de la vie quotidienne, d'épuisement physique et psychologique, de budgets de l'État contraints à l'extrême et d'inégalités sociales accrues - dans le but de désespérer l'opinion publique locale et de la tourner contre le gouvernement révolutionnaire. L'objectif est de briser la cohésion d'un peuple, de dissoudre les liens d'entraide qui l'unissent en instaurant l'individualisme par la pénurie et en poussant au chacun pour soi, mais également, sous l'aiguillon d'une propagande haineuse orchestrée sur les réseaux sociaux, de provoquer des heurts et manifestations de rue - si possible violents -, de déclencher une "répression" - elle aussi espérée violente - de la part des autorités cubaines, et de pouvoir ainsi "justifier" une intervention militaire des États-Unis, qui serait ex post maquillée en opération "légitime", à défaut d'être légale ex ante.
3. De plus, le contexte international de cette agression étasunienne est des plus préoccupants. Donald Trump appuie la politique colonialiste-ségrégationniste contre le peuple palestinien et la stratégie d'expansion guerrière contre ses voisins (Syrie, Liban, Iran) que mène le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou - présumé criminel de guerre par la Cour internationale de Justice pour le génocide en cours à Gaza. Il poursuit, par l'intermédiaire de ses vassaux européens et de l'OTAN, une guerre par procuration que ses prédécesseurs ont engagée en Ukraine contre la Russie. Il a clairement désigné la Chine populaire comme étant l'ennemi principal à abattre. Il a affirmé vouloir s'emparer du Groenland et du canal de Panama, lancé l'armée étasunienne plusieurs fois hors du Moyen-Orient (Nigéria, Pakistan), fait enlever le président du Venezuela Nicolas Maduro et confisqué les richesses de cette nation, projeté d'implanter de nouvelles bases militaires en Amérique latine (au Pérou, entre autres), menacé d'envahir des pays (le Mexique, notamment) et d'agresser des chefs d'État (dont l'ex-président colombien Gustavo Petro). Aux États-Unis, la situation intérieure se dégrade - ce qui les rend plus dangereux à l'extérieur. Le sort réservé aux migrants, entre violences de l'Immigration and Customs Enforcement et brutales expulsions de sans-papiers, plonge un pays dans la division. La communauté cubaine y résidant, elle-même divisée, n'apporta qu'un soutien fluctuant aux Républicains lors des trois dernières élections présidentielles. Maints immigrés cubains, y compris ceux entrés légalement, vivent mal cette récente hostilité de l'administration à leur égard. Tous (ou presque) ont de la famille et des amis restés à Cuba, aidés plus ou moins régulièrement par l'envoi d'argent. Aucun (ou presque) ne voudrait les voir périr sous les bombes ou lors d'une invasion étrangère. La grande majorité des Cubains ayant récemment émigré aux États-Unis ont quitté l'île pour des raisons non pas politiques mais économiques - elles-mêmes dues aux innombrables problèmes causés dans la vie quotidienne par plus de deux-tiers de siècle d'embargo. Et pour les Cubains pro-Trump qui ont été ou ont vu des proches expulsés des États-Unis au cours des derniers mois par celui-là même en qui ils avaient placé leurs espoirs, l'American Dream a soudain viré au cauchemar.
4. Les importations de pétrole par Cuba ont donc été interrompues à partir de janvier 2026, juste après l'attaque éclair des États-Unis contre le Venezuela. En décembre 2025, les forces armées étasuniennes avaient préalablement reçu l'ordre d'intercepter les navires acheminant des livraisons de combustibles du Venezuela vers Cuba. Depuis septembre 2025, ces mêmes forces avaient déjà été chargées de détruire en mer des Caraïbes les embarcations soupçonnées de transporter des cargaisons clandestines de drogues à destination des États-Unis. Excité par la rage de vengeance de son Secrétaire d'État, le très réactionnaire Marco Rubio, lui-même d'origine cubaine, D. Trump multiplia alors les comminations, clama sa volonté de "prendre" l'île et déclara qu'elle est sa "prochaine cible".
5. Les effets du blocus sont extrêmement durs. L'exploitation des rares ressources naturelles de l'île (un peu de pétrole et de gaz associé) et des énergies renouvelables permet de couvrir moins de la moitié des besoins domestiques. En conséquence, le manque de combustibles affecte fortement les capacités d'offre d'électricité par les infrastructures locales. Cela provoque de très fréquentes et longues pannes du réseau électrique, voire des blackouts à l'échelle nationale (sept sur les huit derniers mois de 2026). Se trouvent dans ces conditions gravement perturbés les distributions d'eau à la population, de denrées alimentaires aux magasins, d'intrants aux laboratoires de recherche, de médicaments et d'équipements aux hôpitaux, de matériels aux écoles et universités, de matières premières et de biens intermédiaires aux unités de production. Tous les secteurs économiques sont touchés : services bancaires, transports, agriculture, tourisme, nickel, tabac, etc. Tout est devenu beaucoup plus difficile qu'"en temps normal", c'est-à-dire que sous l'embargo. Alors que, pendant la "période spéciale" des années 1990-2000, l'État disposait des instruments pour récupérer la plupart des recettes gagnées par le pays et sauvegarder ainsi les services publics, dorénavant le circuit économique a des "fuites", car, malgré la crise, prospèrent aujourd'hui des propriétaires de petites et moyennes entreprises privées, aux capitaux le plus fréquemment détenus par des Cubains de la diaspora (y compris, celle des États-Unis), qui captent les profits de ces nouvelles activités. La pénurie de biens de première nécessité et l'envolée de leurs prix transforment l'existence de millions de personnes en purgatoire. Là-bas comme ici, l'origine de cette tragédie est connue : c'est l'acharnement exterministe que les gouvernants étasuniens successifs, par un blocus se surimposant à un embargo, infligent au peuple cubain, et spécialement aux plus vulnérables : enfants, personnes âgées, malades, handicapés, femmes enceintes ; et plus globalement, la cause profonde est la dictature que ce régime étasunien au fascisme décomplexé et souriant impose au monde entier, avec la coupable complicité, rampante et tremblante, des "élites" occidentales au Nord et compradores au Sud.
6. La qualité du système de santé publique cubain, universel et gratuit, est avérée, et reconnue mondialement. Cependant, depuis huit mois, le blocus énergétique étasunien a sévèrement détérioré les conditions de soins : la fourniture d'énergie aux services médicaux non essentiels n'est plus systémiquement assurée, nombre de protocoles sont interrompus par des coupures de courant et la continuité des soins vitaux habituellement protégés par des groupes électrogènes de secours est en péril quand se produit un blackout ; près des trois quarts des quelque 400 médicaments fabriqués nationalement sont en rupture de stocks ou sur le point de l'être, tandis que les importations des autres produits pharmaceutiques sont stoppées ou très espacées ; certains équipements médicaux tombés en panne ne peuvent être réparés faute de pièces de rechange, etc. Ces pénuries généralisées obligent à rationner les traitements et - de façon tout à fait dramatique - à hiérarchiser les priorités. [1] En outre, la raréfaction des transports complique énormément les déplacements des patients comme des soignants. De nombreux professionnels, ayant fait le choix de rester à Cuba au service de leur peuple, témoignent de taux de mortalité orientés à la hausse - une première depuis 1959 (période de la pandémie de Covid-19 mise à part) - en conséquence directe du blocus. Sont spécifiquement touchés les prématurés sous couveuse, les nouveau-nés nécessitant une chirurgie, les parturientes, les femmes ayant subi une mastectomie, les personnes âgées sous respirateurs artificiels, les patients en soins intensifs et/ou atteints de cancer, d'insuffisance rénale ou de maladies chroniques, mais aussi toutes les personnes souffrant de maux initialement mineurs mais arrivant à l'hôpital avec de graves complications dues à une déshydratation ou une sous-alimentation, une infection par manque d'antibiotiques ou standards d'hygiène diminués, d'une prise en charge retardée du fait de l'indisponibilité de moyens de transports, etc. Actuellement, plus de 100 000 personnes - dont 12 000 enfants et près de 6 000 patients atteints de cancer - ont vu leurs opérations chirurgicales déprogrammées et repoussées sine die. On comprend bien que c'est tout un peuple, et d'abord ses membres les plus fragiles, que l'administration étasunienne a décidé de condamner à mort. Qui, en son âme et conscience, peut tolérer pareille sentence ?
7. En mai, puis en juillet, et de nouveau en août 2026, D. Trump émit de nouveaux décrets qui ont durci davantage encore l'embargo commercial et financier déjà impitoyable contre Cuba. Cela s'est traduit par l'interdiction intimée aux entreprises d'une série de secteurs stratégiques (tels que l'énergie, les mines, la métallurgie, la construction ou les services financiers) d'entretenir quelque relation économique que ce soit avec des entités dépendant de l'État cubain - et tout particulièrement celles appartenant au Grupo de Administración Empresarial, géré par le ministère des Forces armées révolutionnaires et supervisant une grande partie de l'économie - tourisme compris. Ces oukazes concernent aussi les firmes étrangères du fait que les autorités étasuniennes se sont octroyé un privilège d'extraterritorialité, c'est-à-dire d'application de leurs règles juridiques au-delà du territoire national. Le refus de s'y soumettre entraînerait la saisie des actifs dont ces entreprises ont la propriété sur le sol étasunien. De peur de telles représailles, plusieurs investisseurs étrangers à Cuba, notamment dans l'hôtellerie et les croisières, ont cessé leurs activités sur l'île. Ajouté à ceci, l'administration étasunienne a également informé de son intention d'assigner en justice les dirigeants de l'Instituto Cubano de Amistad con los Pueblos (ICAP, Institut cubain de l'Amitié avec les Peuples) en raison de leurs "relations idéologiques étroites avec des individus subversifs" au sein des mouvements de gauche aux États-Unis et dans le reste du monde. Par ailleurs, le 29 juillet 2026, une plainte fondée sur le Titre III de la loi Helms-Burton de 1996 a été déposée auprès du tribunal fédéral du district de Columbia à Washington contre la compagnie publique cubaine Unión Eléctrica (UNE), qui dépend du ministère de l'Énergie et des Mines, et Energas, une entreprise mixte (avec du capital canadien). Au moment où l'ile est asphyxiée par un blocus féroce, les plaignants dans l'affaire, présentés comme les "propriétaires légaux" de la Compañía Cubana de Electricidad, ancêtre de l'UNE, entendent, eux, engranger des dommages et intérêts pour la "confiscation" de ces actifs en 1960.
8. Mi-février 2026, une aide alimentaire d'urgence à destination de l'île est venue du Mexique. Le 31 mars, un pétrolier russe, brisant enfin le blocus, accosta à Matanzas, à l'est de la capitale, avec dans les soutes quelque 100 000 tonnes de pétrole brut (soit 730 000 barils). À ce jour, aucun tanker de quelle que nationalité que ce soit n'a rejoint Cuba ; nul autre État n'a donc osé, jusqu'à présent, défier l'injonction inique du gouvernement des États-Unis. Telle est la terrible réalité de l'ordre du monde actuel. Cet ordre ne pourra pas durer. Il devra changer. En attendant, il suffoque Cuba. Certes, les autorités chinoises ont fait parvenir sur l'île des dizaines de milliers de tonnes de riz et des dizaines de millions de dollars de matériel électrique (dont des panneaux solaires photovoltaïques), en conformité avec les déclarations faites en ce sens par le président Xi Jinping dès la fin du mois de janvier 2026. Des dons ont aussi été envoyés, entre autres, par la Colombie de G. Petro. Toutefois, les représentants des institutions de l'ONU à La Havane ont dit regretter de ne pas être en mesure de diffuser leur aide humanitaire d'urgence, empêchée par le blocus. Et, début août 2026, les pressions de Washington bloquaient encore des milliers de containers remplis de produits alimentaires et de médicaments dans différents ports de pays caribéens entourant Cuba.
9. Défiant le blocus, cette livraison de pétrole du 31 mars 2026 par la Russie - la première (et la seule) depuis la dernière importation enregistrée le 9 janvier, en provenance du Venezuela - n'allait provoquer de la part de D. Trump qu'un lapidaire commentaire : "Aucun problème !". Le même Trump avait pourtant précédemment affirmé ne vouloir voir "ni Russie ni Chine" sur le sol vénézuélien, sa nouvelle zone d'influence maximale en Amérique latine. Les États-Unis sont désormais engagés dans une guerre militaire perpétuelle afin de tenter de prolonger la domination de leurs oligopoles financiers géants, leur contrôle planétaire sur les ressources naturelles et leur hégémonie sur le système capitaliste mondial grâce à la suprématie du pétro-dollar (pour quelque temps encore). Il n'est donc pas étonnant qu'aujourd'hui, ils s'attaquent une fois de plus à la Révolution cubaine et veuillent en finir avec l'exemple qu'elle représente : un exemple de dignité, d'insoumission, de courage, de résistance. Car, contrairement aux réserves monétaires ou aux matières premières, le pouvoir des idées est inépuisable. Et les idées profondément éthiques de solidarité et de justice qu'a toujours défendues et que défend toujours cette Révolution, et avec elle tant d'hommes et femmes honnêtes et généreux dans le monde, sont celles qui ont fait que l'humanité est devenue humanité. Assaillie, suppliciée, très affaiblie, Cuba continue, malgré tout, de marcher avec l'histoire.
10. Le blocus énergétique actuel prive le peuple cubain de ressources indispensables à sa survie. Il coûte d'incommensurables sacrifices, d'injustifiables souffrances et d'intolérables malheurs. Il doit cesser immédiatement, inconditionnellement. En s'attaquant aux droits à l'alimentation et à la santé de toute une population, donc à son droit à la vie, les effets délétères de ces mesures coercitives unilatérales, qui organisent l'insécurité alimentaire et planifient l'absence de soins, conduisent, comme l'ont déclaré certains experts, à un "génocide silencieux" [2] - sans bombes. Quoi qu'il en soit, les leaders cubains répondent à leur manière, sereine et ferme, comme depuis des décennies, associant défense de l'indépendance du pays, volonté de poursuivre le processus révolutionnaire et paroles de paix de d'amitié adressées au peuple étasunien. S'ils souhaitent une normalisation des relations entre les deux États, ils rappellent que la souveraineté nationale et la conduite de la politique intérieure (y compris les décisions relatives à la participation du secteur privé dans l'économie) ne sont pas négociables - quand bien même l'administration étasunienne pousse au retour d'un capitalisme néocolonial sur l'île. Les choix exprimés par le peuple cubain, qui revendique son droit au développement et se réclame du socialisme, doivent être respectés. Ce n'est pas le socialisme qu'il faut désigner comme responsable des problèmes affrontés par Cuba, mais la guerre non déclarée que lui impose l'impérialisme. [3] L'île paie cher de tenir tête à ce dernier. Comme l'embargo auquel il vient se surajouter, le blocus énergétique, en plus d'être cruel et criminel, est inhumain. Face à cette punition générale, le peuple cubain continue d'agir, autant qu'il le peut, comme il sait le faire : par la solidarité, à l'intérieur - grâce au partage du peu qu'il y a - comme à l'extérieur - ainsi que l'illustrent les missions médicales internationalistes envoyées encore récemment au Venezuela (après les tremblements de terre de juin dernier) ou au Mozambique, entre autres. La résistance collective de ce peuple est héroïque. À l'heure présente, Cuba plie sous les privations et les douleurs, mais elle ne rompt pas. Elle ne se rend pas. Quant à nous, nous lui devons un soutien solidaire, actif, et urgent. Construire un autre ordre mondial est un devoir.
Rémy HERRERA
Centre national de la Recherche scientifique (CNRS), Paris
23 août 2026
[1] Voir : ohchr.org. (8 juin 2026).
[2] Voir : news.un.org (6 août 2026).
[3] Lire : Herrera, R. (2025), A People's History of Cuba : 1492-Present, Palgrave Macmillan, New York.