
par Assi Mounir
Introduction : Le mensonge originelLe Liban n'est pas un pays qui a échoué ; c'est un pays qui a été conçu pour échouer, et que ses propres enfants ont obstinément refusé de sauver. Pour comprendre l'état de décomposition avancée dans lequel il se trouve en cette année 2026, il ne faut pas chercher des causes économiques conjoncturelles ni des complots extérieurs uniquement. Il faut remonter à la matrice : un pacte colonial, une complicité populaire et une myopie existentielle. Comme le disait le philosophe Thomas Hobbes dans Le Léviathan, "l'homme est un loup pour l'homme" ; au Liban, cette maxime est érigée en système de gouvernement, où chaque communauté est un loup tapi dans l'ombre de l'autre, guettant sa part de proie plutôt que de bâtir un bien commun. Et comme l'écrivait le poète libanais Khalil Gibran dans Le Prophète : "Votre maison n'est pas une ancre mais un mât". Mais les Libanais ont transformé leur maison en un champ de ruines, où chaque chef de clan plante son drapeau sur un tas de décombres.
Thèse : Le péché originel français et la naissance d'un État boiteuxEn 1920, la France, fraîchement mandatée par la Société des Nations, découpe le Grand Liban sur les décombres de l'Empire ottoman. Son objectif n'est pas de créer une nation cohérente, mais de se ménager une tête de pont au Moyen-Orient en s'appuyant sur une minorité chrétienne maronite, historiquement proche de l'Occident. La France donne le pouvoir politique et administratif aux Maronites, au mépris flagrant des autres composantes - sunnites, chiites, druzes, orthodoxes - qui se retrouvent brutalement annexées à une entité qu'elles n'ont pas choisie. Dès 1926, la Constitution consacre ce confessionnalisme politique, et la France, en mère complice, ferme les yeux sur l'injustice structurelle.
Cette greffe contre nature est le premier acte de complicité étrangère, mais elle n'excuse en rien la suite. Car si la France a planté la graine de la discorde, les Libanais ont arrosé cette graine avec une constance désespérante. En 1943, lors du Pacte national, ils réitèrent le compromis boiteux : un président maronite, un premier ministre sunnite, un président du Parlement chiite. Aucun de ces acteurs ne pense à l'intérêt général ; ils pensent à leur tribu. Comme l'écrivait Jean-Jacques Rousseau dans Du contrat social : "Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale". Or, au Liban, il n'y a jamais eu de volonté générale, uniquement des volontés particulières. Dès lors, les Libanais sont perdants dès le départ, non parce qu'ils sont victimes, mais parce qu'ils acceptent un État faible en échange de privilèges identitaires.
Antithèse (1) : Un peuple complice de sa propre décadenceArrêtons l'hypocrisie. Les Libanais ne sont pas des victimes innocentes de la corruption ; ils en sont les rouages quotidiens. Depuis les années 1960 jusqu'à l'effondrement de 2019, la société libanaise a bâti tout son fonctionnement sur la wasta (le piston) et le bakchich. L'employé achète son poste, le commerçant fraude le fisc, le juge rend des verdicts à la demande du parrain local, et le citoyen, au lieu de descendre dans la rue pour exiger des comptes, appelle son député pour qu'il lui débloque une bourse scolaire ou une carte de carburant. Ce système de prédation n'existe pas parce que les politiciens sont mauvais ; il existe parce que les électeurs, toutes ethnies et toutes sectes confondues, revotent pour les mêmes noms criminels depuis quarante ans.
Les Libanais méritent-ils ce qui leur arrive ? La réponse est oui, sur le plan politique. Ils sont non seulement divisés, mais ils cultivent cette division. Ils rabâchent sans cesse les plaies de la guerre civile de 1975-1990 - "qui a tué qui à Damour ?", "qui a trahi à Zahleh ?" - comme si ces comptes sanglants tenaient lieu de projet d'avenir. Ils se vautrent dans un passé morbide pendant que leurs banques s'effondrent. Quant à la spiritualité, Dieu est aux abonnés absents. On le brandit sur les drapeaux des partis, on l'invoque dans les discours des chefs, mais il n'a jamais empêché un seul massacre ni protégé un seul dépôt bancaire. La religion est devenue le paravent de l'avidité, une drogue douce pour endormir la conscience.
Cette attitude est d'autant plus pathétique que les Libanais se prennent pour un peuple exceptionnel. Ils se targuent d'être les "Phéniciens" revivifiés, les commerçants nés, les intellectuels de la région. Or, cette prétention cache une misère intellectuelle abyssale. Une personne véritablement intelligente, ayant la moindre lucidité, ne pourrait jamais permettre à son pays de sombrer dans le chaos en continuant à élire les mêmes barons féodaux. Le Libanais, dans son orgueil, est un piètre misérable sans aucune vision du futur, incapable de se projeter au-delà du prochain règlement communautaire. Comme le notait l'écrivain libanais Amin Maalouf dans Les Identités meurtrières, "l'appartenance à une communauté devient une arme pour exclure l'autre". Le Libanais ne sait pas être citoyen ; il sait être maronite, chiite, sunnite ou druze. Cette réduction identitaire est le tombeau de toute ambition nationale.
Antithèse (2) : L'arène des taureaux - Tous les fauves de la ménagerie libanaiseDans cette arène où l'on égorge les taureaux, chaque parti brandit son étendard. Il faut reconnaître à Hassan Nasrallah son mérite historique : lui et sa résistance ont, à plusieurs reprises, combattu l'occupation israélienne, notamment lors du retrait de 2000 et durant la guerre de 2006. Sur ce terrain, il a incarné la seule force de dissuasion militaire face à un ennemi bien réel. Mais cette gloire guerrière ne saurait effacer sa responsabilité écrasante dans la faillite intérieure, dont le port de Beyrouth est l'un des exemples les plus emblématiques.
Le port de Beyrouth, poumon économique du pays, illustre parfaitement cette complicité dans la faillite interne. Il n'y a pas eu de financement parallèle pour le Hezbollah par le biais du port, mais une protection de ses armes pour lutter contre Israël. En contrepartie, Nasrallah a cédé le port à la compagnie maritime CMA CGM, un accord signé sous l'égide du président français Emmanuel Macron. Cette mainmise sur les infrastructures douanières, couplée à la protection des arsenaux de la Résistance, a affaibli davantage l'État libanais en privatisant de fait l'un de ses derniers leviers économiques, tout en installant une emprise stratégique qui a échappé à tout contrôle institutionnel. C'est un exemple flagrant de la façon dont Nasrallah, tout en combattant l'ennemi extérieur, a participé activement à la prédation intérieure, rendant le système économique libanais otage de ses propres intérêts géopolitiques.
Parallèlement, Nabih Berri, le président du Parlement, a bâti une fortune colossale sur l'entretien de la division au sein même de la communauté chiite. Depuis les années 1980, cette communauté est déchirée entre le mouvement Amal, fidèle à Berri, et la Résistance de Nasrallah. Mais cette déchirure est savamment entretenue par Berri lui-même, car elle lui permet de se présenter comme l'interlocuteur indispensable : d'un côté, il négocie avec les Américains et les Saoudiens en se présentant comme le "chiite modéré" ; de l'autre, il pactise avec Nasrallah pour ne pas perdre son assise populaire. Ce double jeu lui a permis d'empocher des milliards de dollars en commissions sur les marchés publics, en pots-de-vin sur les contrats de reconstruction, et en racket sur les importations. Berri est le roi du vide juridique, l'escroc et le mafieux de service, mais Nasrallah, pour préserver l'unité fragile des Chiites face à l'extérieur, lui a toujours laissé les mains libres, couvrant ses exactions en échange d'une non-ingérence dans les affaires militaires. Ce pacte de non-agression entre les deux pôles chiites a verrouillé la communauté et a transformé tout le Liban en otage de leurs arrangements privés.
Les archives diplomatiques, notamment les câbles de WikiLeaks déclassifiés, apportent un éclairage saisissant sur la duplicité de Berri. En 2006, en pleine guerre de juillet entre le Hezbollah et Israël, Nabih Berri a demandé aux Américains et aux Israéliens, via des canaux secrets, de frapper la Résistance de Nasrallah pour l'affaiblir au point zéro, mais avec une instruction précise : ne pas l'éliminer complètement. Pourquoi ? Parce que Berri savait que si Nasrallah était totalement anéanti, il perdrait son prétexte pour rester au pouvoir et son levier de négociation avec les Occidentaux. Il avait besoin d'un adversaire affaibli, mais vivant, pour continuer à jouer le rôle de l'intermédiaire indispensable. Cette révélation est accablante : le chef du Parlement libanais demandait à l'ennemi israélien de bombarder ses propres compatriotes, non pas pour sauver le Liban, mais pour préserver sa propre assise politico-financière. Et Nasrallah, qui a survécu à ces frappes, n'a jamais dénoncé publiquement cette trahison, préférant enterrer l'information pour maintenir le mythe de l'unité chiite.
Mais réduirait-on le Liban à ses seuls duos chiites ? Ce serait oublier le zoo entier des fauves qui ont dévoré le pays.
Les chrétiens maronites ont fourni leur lot de prédateurs. Samir Geagea, le chef des Forces Libanaises, est un criminel de guerre notoire, condamné pour l'assassinat de 32 personnes durant la guerre civile, gracié en 2005 pour des raisons politiques, et depuis, il s'est réinventé en tribun de la chrétienté tout en continuant à accumuler une fortune personnelle considérable sur le dos de l'État. Il est l'homme des élections truquées, des alliances contre-nature avec l'Arabie saoudite, et des appels à la confrontation sectaire dès que son assise est menacée.
La famille Gemayel, pilier du Kataëb, a une histoire encore plus sanglante. Bachir Gemayel, élu président en 1982, était l'allié d'Israël pendant l'invasion, et a été assassiné avant d'entrer en fonction. Son frère, Amine Gemayel, lui a succédé et a présidé à une période de chaos et de corruption, avant de s'exiler puis de revenir comme une girouette politique, toujours prêt à changer d'allié pour sauver ses intérêts. La famille Gemayel, historiquement liée aux phalanges chrétiennes, a entretenu une milice qui a commis des massacres de civils palestiniens et druzes, notamment à Sabra et Chatila, en complicité avec l'armée israélienne. Leurs mains sont tachées de sang, mais ils se présentent encore comme les gardiens de la communauté maronite.
Et que dire des Patriarches maronites, ces titres sans aucune valeur que se décernent des hommes d'Église corrompus ? Le Patriarche Nasrallah Sfeir (1990-2011) a été un acteur politique majeur, usant de son autorité religieuse pour soutenir les chefs chrétiens et légitimer leurs exactions, tout en amassant des biens immobiliers et en fermant les yeux sur la dilapidation des fonds de l'Église. Son successeur, le Patriarche Béchara Raï, élu en 2011, s'est illustré par des prises de position politiciennes contradictoires - tantôt appelant à l'unité, tantôt soutenant les factions chrétiennes dans leurs guerres intestines. Sous leurs mandats successifs, l'Église maronite est devenue une machine à capter des fonds internationaux, un relais politique pour les clans, et une institution qui a béni les crimes de ses ouailles tout en prêchant l'amour du prochain. Ces patriarches, qui devraient être des figures spirituelles, sont devenus des agents de la division, rendant la religion complice de la décadence.
Les sunnites n'ont pas été en reste. Rafic Hariri, le premier ministre assassiné en 2005, est présenté comme le martyr de la liberté, mais il est aussi la première cause de la faillite économique du Liban. Sa politique de reconstruction d'après-guerre, initiée en 1992, a été fondée sur un endettement massif - plus de 40 milliards de dollars de dette publique - contractée auprès des banques locales et internationales, avec des taux d'intérêt usuraires qui ont étranglé le pays. Hariri a organisé un transfert de richesses sans précédent : les appels d'offres pour la reconstruction étaient attribués à ses propres entreprises et à ses proches, les fonds saoudiens servaient à acheter des clientèles politiques, et l'État devenait une coquille vide. Son protégé et successeur, Fouad Siniora, a été son premier ministre fantoche, protégeant le système Hariri, poursuivant les mêmes pratiques de prédation, et refusant toute réforme structurelle. Siniora est le complice qui a perpétué l'héritage toxique de Hariri, en maintenant un État en faillite tout en s'enrichissant personnellement.
Les druzes, avec Walid Joumblatt, offrent le spectacle d'une girouette politique. Ce chef de clan a changé de camps plus souvent que de chemises : allié de la Syrie dans les années 1980, il a retourné sa veste après l'assassinat de Hariri pour s'allier au 14 mars, puis a de nouveau basculé vers le 8 mars, puis a joué les équilibristes. Sa fortune, accumulée grâce à son parti, le Parti Socialiste Progressiste (PSP) - ce nom qui prête à sourire pour un mouvement devenu une entreprise capitaliste familiale - provient des rackets sur les carrières de pierre, des trafics d'armes, et des pots-de-vin sur les marchés publics. Joumblatt est l'incarnation du féodalisme moderne : il parle de progrès social mais vit dans un palais, et ses troupes votent pour lui par loyauté tribale, non par conviction politique.
Et qu'en est-il des généraux patriotes, ces figures qui ont été trahies par leur propre camp ? Michel Aoun, élu président en 2016 après avoir été le chef d'un gouvernement militaire en 1988-1990, était un authentique patriote qui a combattu la tutelle syrienne et l'occupation israélienne. Mais il a été combattu par ses propres coreligionnaires maronites - Geagea, les Gemayel, et les patriarches successifs - qui le voyaient comme un rival plutôt qu'un allié. Après avoir été contraint à l'exil en France, il est revenu en 2005 et a conclu une alliance avec le Hezbollah pour retrouver le pouvoir. Ce ralliement, dicté par la realpolitik plutôt que par l'idéologie, l'a transformé en otage de Nasrallah, et son mandat présidentiel a été marqué par une paralysie totale. Émile Lahoud, président de 1998 à 2007, est un autre exemple de patriote trahi : général loyal, il a été combattu par les patriarches et les dirigeants chrétiens qui lui reprochaient sa proximité avec la Syrie, bien que cette proximité fût la seule garantie de stabilité à l'époque. Lahoud a été la cible d'une campagne de déstabilisation menée par ses propres coreligionnaires, prouvant que, dans ce pays, la loyauté à la communauté prime sur la loyauté au pays.
Enfin, la liste des présidents escrocs est longue : Michel Sleiman (2008-2014), le candidat de consensus qui a présidé à un vide institutionnel et à l'accumulation des dettes ; Elias Hraoui (1989-1998), qui a signé l'accord de Taëf et n'a pas réussi à en faire appliquer les dispositions ; et bien sûr la famille Gemayel qui, à travers Bachir et Amine, a offert le spectacle pathétique d'une dynastie politique dont les membres ont été tour à tour héros ou escrocs selon la conjoncture.
Pendant ce temps, Israël et les États-Unis, sachant que les Libanais sont divisés, ont réduit le Liban en poussière. Les frappes de 2024 et la guerre de 2026 sont l'aboutissement logique de cette instrumentalisation. Le Liban est devenu un champ de bataille par procuration, non pas malgré les Libanais, mais à cause de leur refus obstiné de se choisir eux-mêmes. Chaque communauté a son proxy étranger : les chrétiens vers les Américains, les sunnites vers les Saoudiens, les chiites vers les Iraniens, et les druzes vers la girouette internationale.
Synthèse : La fin programmée d'un non-ÉtatArrivé à ce point, le diagnostic est clinique. Les Libanais n'ont jamais eu un pays, et ils n'en auront jamais. Car un pays ne se résume pas à une carte tracée par la France ni à un drapeau brandi lors des matchs de football. Un pays est une communauté de destin, un consentement mutuel à vivre ensemble sous des lois communes. Or, depuis 1920, chaque communauté libanaise a préféré son autonomie féodale à l'État de droit.
Pour reprendre la dialectique hégélienne, la thèse était le Liban mythique de la coexistence (1943-1975), l'"Oasis du Moyen-Orient". L'antithèse est la guerre civile, l'effondrement, la prédation généralisée incarnée par l'ensemble des fauves que nous venons de passer en revue - Nasrallah, Berri, Geagea, les Gemayel, Hariri, Siniora, Joumblatt, les patriarches, les généraux trahis et les présidents escrocs - qui ont transformé les institutions en butins de guerre. Mais la synthèse n'est pas une renaissance ; c'est la disparition pure et simple. Le Liban actuel n'est qu'une coquille vide, une entité administrative dont personne ne veut vraiment, sauf pour en tirer des rentes. Les grandes banques ont disparu, la classe moyenne a émigré, les compétences sont à l'étranger, et ceux qui restent survivent dans une économie de troc, se consolant avec des récits héroïques sur leurs ancêtres phéniciens.
George Santayana, le philosophe espagnol, écrivait : "Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter". Au Liban, c'est pire : les Libanais se souviennent du passé de manière obsessionnelle, mais ils le répètent quand même, parce qu'ils en tirent des bénéfices électoraux et identitaires. Le passé n'est pas une leçon, c'est un carburant. Ils ne construisent pas un avenir ; ils creusent un tombeau. Le port de Beyrouth est la métaphore parfaite de cette fin de règne : un cratère au cœur de la capitale, symbole d'une explosion provoquée par la négligence criminelle des élites, que la population a regardé sans jamais renverser la table.
L'intelligence politique consiste à regarder la réalité en face. Or, les Libanais, en dépit de leur réputation de débrouillards, font preuve d'une bêtise crasse dès qu'il s'agit de l'essentiel : ils votent pour leurs bourreaux, ils glorifient leurs prédateurs, ils transforment la religion en instrument de domination et la résistance en alibi de corruption. Face à cela, Israël, les États-Unis, l'Iran, la France, l'Arabie saoudite - toutes les puissances étrangères - ne font que danser sur la tombe ouverte d'un pays qui n'a jamais su exister.
Conclusion : Le silence des dupesLe Liban est fini. Non pas parce que les bombes israéliennes l'ont détruit, mais parce que son peuple, inconscient, divisé, corrompu et menteur, a signé son propre arrêt de mort à chaque élection, à chaque compromission, à chaque fois qu'il a choisi son clan contre la patrie. Aucun plan de reconstruction ne sauvera un peuple qui n'a pas la moindre idée de ce qu'il veut reconstruire. Les Libanais se croient exceptionnels ; ils ne sont que les fossoyeurs de leur propre illusion. Comme le résumait Voltaire : "Dieu n'est pas du côté des gros bataillons, mais du côté de ceux qui tirent le mieux". Mais au Liban, Dieu a déserté depuis longtemps, et les tirs ne viennent plus que de l'étranger. Dans cette arène, le taureau est mort, et les matadors continuent de s'entretuer pour savoir qui aura sa peau. Mais il n'y a plus de peau : il n'y a que la poussière d'un rêve colonial que les Libanais, par leur médiocrité politique, ont volontairement laissé s'envoler.
Comme le disait l'écrivain français Albert Camus, né en Algérie et familier des tragédies coloniales : "Le malheur des hommes vient de ce qu'ils ne regardent pas". Les Libanais regardent, mais ils détournent les yeux pour ne pas voir que leur destin est scellé par leur propre main. Ils continuent d'élire des assassins, de vénérer des corrompus, d'invoquer des dieux muets, et de se bercer d'illusions phéniciennes pendant que leur pays brûle. Ils ne méritent pas le salut, car ils refusent de le mériter. Le Liban ne sera pas sauvé par des ingérences étrangères, ni par des accords diplomatiques, ni par des miracles divins. Il sera sauvé - s'il peut l'être - par un peuple qui, un jour, reconnaîtra sa propre médiocrité et brisera le miroir de ses illusions. Mais ce jour-là, il sera peut-être trop tard. En attendant, les taureaux continuent de mourir, et les matadors de s'étriper, dans une arène vide, devant des gradins déserts. Le Liban est fini. Amen.
PS : Ce texte est une analyse générale, non une étude pointue. L'exhaustivité historique exigerait des heures de documentation ; mon propos est le diagnostic global d'un siècle de prédation. Les détails et les nuances trouveront leur place ailleurs. Ici, je vais à l'os.