📑 10/09/2026 ssofidelis.substack.com  7min 13 #326155

Dur dur d'être clairvoyant sans passer pour un rabat-joie dépressif

424px/283px - 7.23 Koreduce by 50%del

Par  Nate Bear, le 8 septembre 2026

Je laisse rarement passer autant de temps entre deux articles, mais j'ai été quelque peu submergé par le volume impressionnant de conneries ambiantes.

Je sais bien que je devrais y voir une source d'inspiration, mais au lieu de me motiver, toutes ces conneries m'ont laissé un sentiment de colère, de découragement et, paradoxalement, un manque de motivation.

Je suis tout à fait conscient des dangers de ce que certains appellent le "doomscrolling" [Ndt : passer une quantité excessive de temps d'écran consacré à l'absorption de nouvelles à prédominance négative, majoritairement de nature dystopique] et j'arrive généralement à trouver un équilibre entre l'afflux de ces mauvaises nouvelles, les assimiler, puis essayer d'y donner un sens à travers mes articles.

Mais ces deux dernières semaines, pour une raison ou une autre, cette capacité m'a fait défaut. Je travaille actuellement sur deux articles assez longs qui seront publiés prochainement, mais je me suis décidé à me remettre en selle et à surmonter ce blocage mental en, disons, me lançant et en écrivant ce qui me passe par la tête sans trop me soucier de la forme ou de la cohérence.

Le "doomscrolling", d'ailleurs, est un terme impropre utilisé pour délégitimer rhétoriquement ceux qui suivent le flot incessant de mauvaises nouvelles et de crises qui vont s'accélérant et se superposant. Et sans vouloir faire mon prétentieux, la réalité, c'est que la majorité des gens qui s'informent via les médias grand public sont protégés du pire. Ils sont protégés des catastrophes, car trop d'informations mettent le système en péril. Et quand on ne sait pas, comment s'en soucier ? Mais si on sait ? Eh bien, c'est là que réside le danger.

À titre d'exemple, il y a trois semaines, BBC News au Royaume-Uni a diffusé un reportage sur l'ouverture par Israël d'une enquête sur le meurtre de Hind Rajab, cette fillette de cinq ans originaire de Gaza criblée de balles alors qu'elle était au téléphone avec la Croix-Rouge après avoir survécu à une attaque contre la voiture qui a tué toute sa famille. Une de mes amies proches, une personne cultivée, intelligente et empathique, regardait le journal télévisé et n'avait jamais entendu parler de cette histoire auparavant. Elle était naturellement indignée et bouleversée. Si l'histoire de Hind était une nouveauté pour elle plus de deux ans et demi après les faits, vous pouvez imaginer tout ce qu'elle ignore encore sur le génocide, Israël, la Palestine, le sionisme, et ainsi de suite. En substance, toutes ces choses que vous connaissez si vous êtes abonné à ce bulletin d'information, et dont vous supportez la gravité.

Mon amie regarde assidûment les actualités de la BBC avant d'aller travailler et lorsqu'elle rentre chez elle après le travail. Car elle, comme beaucoup d'autres, pense que c'est un bon moyen de se tenir informée de l'actualité mondiale. Mais comment expliquer aux gens que ce que rapportent la BBC et les autres grands médias, est soigneusement sélectionné pour servir les discours impérialistes sans passer pour un dingue adepte de théories du complot ? Comment leur faire comprendre que l'information grand public regorge d'omissions, d'une absence de contexte délibérées et, parfois, de mensonges purs et simples, conçus - surtout lorsqu'il s'agit de l'empire - pour protéger les intérêts occidentaux ? Comment dire à mon amie que la seule raison pour laquelle la BBC parle aujourd'hui de Hind, c'est parce qu'elle peut se servir de son assassinat pour présenter Israël non pas comme un État hors-la-loi, mais comme un lieu où les processus juridiques, judiciaires et politiques sont efficaces ? Comment lui expliquer qu'un reportage sur des soldats israéliens assassinant un enfant n'a pas pour but de nuire à la réputation d'Israël, mais bien de contribuer à la sauver ? Comment lui dire qu'Israël est un maillon clé dans la montée en puissance d'une extrême droite internationale fascinée par l'eugénisme et œuvrant à la mise en place d'un État sécuritaire fondé sur la surveillance technologique et la prévention du crime ?

Mais il est plus facile d'aborder ces questions que de parler de la Russie et de l'Ukraine.

L'un de mes futurs articles sur la façon dont l'Ukraine et la guerre en Ukraine sont présentées dans les médias grand public. Comment dire aux gens qu'ils ont été, en substance, amenés par la ruse à soutenir la remilitarisation de l'Europe par le biais d'un matraquage constant de propagande pro-ukrainienne et anti-russe sans grand rapport avec la réalité objective ? Expliquer que la guerre en Ukraine n'a absolument rien à voir avec la défense de la démocratie ou le respect du droit international, mais qu'elle est entièrement liée aux intérêts des impérialistes et des marchands d'armes, est le moyen le plus sûr de se faire exclure des cercles bien-pensants. Comment expliquer que l'Ukraine n'a rien à voir avec la deuxième République espagnole se défendant contre le fascisme avec l'aide des brigades internationales, mais un terrain d'entraînement pour les néonazis occidentaux qui y reçoivent une formation militaire pratique alors qu'ils se préparent au retour du fascisme et aux guerres raciales ?

Et puis il y a la canicule, les inondations et le massacre industrialisé des paysages et des écosystèmes.

Comment faire part aux gens de nos craintes sur l'effondrement des équilibres écologiques et biophysiques de la Terre qui ont permis l'émergence des sociétés organisées ? Comment expliquer ce qu'est (ou ce qu'était) l'Holocène et ce que sa fin signifie pour la société organisée ? Comment dire sans passer pour un complotiste en panique que ces records de chaleur sans cesse battus annoncent un changement de cycle climatique qui met la civilisation en péril ? Comment expliquer que, dans les carottes de glace et les échantillons du sol, on ne trouve aucune trace d'un monde passé ayant subi un changement aussi rapide que celui-ci ? Comment expliquer que nous vivons, au fond, dans les ruines d'une planète autrefois généreuse, détruite par le capitalisme pour les capitalistes, sans paraître incroyablement déprimé ? Et comment expliquer que le processus est loin d'être terminé, qu'il se poursuit allègrement et qu'il mènera, sans changement révolutionnaire mettant fin à l'économie de croissance extractiviste, à un avenir véritablement dystopique où les préoccupations liées aux prêts immobiliers, à la carrière et aux enfants sembleront à la fois désuètes et sans intérêt ?

Et comment parler d'enfants dans un tel contexte d'avenir ? D'après mon expérience, la tâche est extrêmement difficile.

Comment expliquer qu'il n'y a aucune issue possible avec les systèmes de démocratie libérale ? Que le vote n'est qu'une impasse, un sédatif conçu pour vous aider à vous sentir bien et satisfait de votre participation au processus, et non pour apporter un changement concret ? Comment expliquer que le processus démocratique est détourné, et que la seule chance de sauver ce que vous chérissez réside dans l'organisation et les actes révolutionnaires ?

Et ce, sans même aborder l'effondrement de la santé publique, l'augmentation effrayante des cancers chez les jeunes, les facteurs de stress environnementaux croissants, et ce virus dont on ne doit pas prononcer le nom devant ses amis.

Comment faire tout cela sans passer pour un putain de rabat-joie ?

Je ne suis même pas sûr que ce soit possible. Mais, d'une manière ou d'une autre, nous devons absolument nous y atteler.

Nous devons défendre notre cause, présenter, affiner et faire valoir nos arguments. Nous devons nous organiser. Nous devons avoir ces conversations déplaisantes et gênantes sur l'effondrement des conditions de vie et sur les avenirs dystopiques.

Et d'une manière ou d'une autre, nous devons nous y mettre en conservant la foi en la véritable capacité d'action humaine et en un avenir meilleur, quelles que soient les forces qui s'opposent au bien et s'allient contre lui.

Car le fatalisme n'est pas révolutionnaire.

Et même si, en effet, je suis extrêmement pessimiste quant aux conséquences de la situation actuelle, je ne suis pas fataliste.

Je crois en un changement révolutionnaire et prosocial, notamment parce que les révolutions ont toujours fait partie de l'histoire de l'humanité.

Cependant, je crains que nous ne devions toucher le fond, empêtrés des mesures réactionnaires auxquelles aucun d'entre nous n'est vraiment préparé avant que la ferveur révolutionnaire ne s'empare de nous.

J'espère de tout cœur me tromper, et je sais que la seule façon de prouver que j'ai tort est précisément d'accomplir ces missions difficiles, justes et révolutionnaires.

Merci de m'avoir lu. J'en avais besoin. À bientôt.

Traduit par  Spirit of Free Speech

 ssofidelis.substack.com