🌍 10/09/2026 reseauinternational.net  19min 15 #326185

L'Afrique possède les ressources du siècle : mais qui possédera la puissance qu'elles produiront ?

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par Eloi Bandia Keita

Ressources stratégiques, capital humain, industrialisation et autonomie de décision : le véritable enjeu africain n'est plus seulement de posséder ce que le monde convoite, mais de maîtriser ce que le monde sait en faire.

Résumé pour les lecteurs pressés

L'Afrique ne souffre pas d'une absence de richesses mais d'un paradoxe autrement plus grave : elle demeure encore trop souvent située au commencement des chaînes de valeur dont d'autres occupent les étages les plus rémunérateurs et stratégiques. Elle possède le minerai mais rarement toute la métallurgie qui le valorise, produit le coton mais insuffisamment le textile qui en multiplie la valeur, dispose d'un potentiel énergétique immense mais importe une grande partie des équipements nécessaires à son exploitation, possède une population exceptionnellement jeune mais ne transforme pas encore suffisamment cette démographie en compétences scientifiques, techniques, industrielles et entrepreneuriales.

La bataille décisive du XXIe siècle ne portera donc pas seulement sur la propriété des ressources, mais sur la maîtrise de la connaissance, des technologies, du financement, de l'énergie, de la transformation industrielle, des normes, de la logistique et des marchés qui déterminent leur valeur finale. Pour l'Afrique en général et l'AES en particulier, l'enjeu historique consiste désormais à convertir l'indépendance politique en capacité matérielle de décision, car la souveraineté proclamée appartient au droit, tandis que la souveraineté exercée appartient à la puissance ; et la puissance, elle, ne se proclame jamais : elle se construit.

Le continent qui possède ce que le monde recherche mais achète encore ce que le monde en fabrique

Il existe des paradoxes économiques dont la persistance finit par devenir une anomalie géopolitique, et l'Afrique se trouve précisément confrontée à l'un des plus considérables de notre époque : au moment où la compétition mondiale se durcit pour l'accès aux minerais stratégiques, à l'énergie, aux terres, à l'eau, aux marchés et aux ressources indispensables aux nouvelles technologies, le continent possède une partie significative de ce que recherchent les grandes puissances mais demeure encore insuffisamment présent dans les systèmes industriels, scientifiques, financiers et technologiques qui transforment ces ressources en produits sophistiqués, en entreprises mondiales et, finalement, en capacité d'influencer le cours des affaires internationales.

Voilà l'équation africaine du siècle : nous possédons une partie des matières premières du monde qui vient, tandis que d'autres maîtrisent encore une grande partie des technologies qui déterminent ce qu'elles valent.

Nous extrayons, cultivons, élevons et exportons ; d'autres raffinent, transforment, financent, assurent, brevètent, normalisent, fabriquent, distribuent et commercialisent, de sorte qu'une ressource peut quitter l'Afrique avec une valeur relativement faible et y revenir incorporée dans un produit industriel dont le prix rémunère précisément les étapes que nous n'avons pas réalisées. Il ne s'agit plus seulement d'une question commerciale : cette répartition internationale des fonctions constitue une architecture de pouvoir, parce que celui qui maîtrise simultanément la technologie, le financement, la norme, la logistique et le marché dispose d'une capacité d'action autrement supérieure à celui qui demeure principalement fournisseur de matière.

Le XXIe siècle ne sera donc pas seulement celui de la compétition pour les ressources ; il sera celui de la compétition pour la maîtrise des systèmes qui donnent aux ressources leur importance stratégique.

Posséder n'est pas maîtriser

L'une des confusions les plus dangereuses consiste à assimiler la propriété juridique d'une ressource à sa maîtrise effective. Un État peut posséder son minerai tout en dépendant des technologies étrangères nécessaires à son extraction, contrôler son pétrole tout en important des produits raffinés, produire du coton tout en achetant massivement des textiles fabriqués ailleurs, disposer d'un potentiel solaire exceptionnel tout en important panneaux, batteries, convertisseurs, logiciels et parfois jusqu'aux compétences nécessaires à leur maintenance.

La hiérarchie mondiale ne sépare donc plus simplement ceux qui possèdent les ressources de ceux qui n'en possèdent pas ; elle distingue ceux qui occupent les différents étages de la création de valeur. À la base se trouve celui qui fournit la matière, plus haut celui qui la transforme, davantage encore celui qui fabrique les machines nécessaires à cette transformation, puis celui qui maîtrise la technologie, la propriété intellectuelle, le financement, les normes, les réseaux de distribution et l'accès au marché.

Plus on monte dans cette chaîne, plus l'économie devient géopolitique.

L'Afrique pourrait ainsi reprendre le contrôle juridique de toutes ses ressources sans résoudre entièrement le problème de sa dépendance si elle continuait à importer l'essentiel des connaissances, des technologies, des équipements et des capitaux nécessaires à leur valorisation. L'émancipation économique du XXIe siècle ne peut donc s'arrêter à la propriété du gisement : elle doit atteindre la maîtrise de ce qui donne au gisement sa valeur.

De René Dumont à la Corée du Sud : soixante ans pour comprendre une erreur

Lorsque René Dumont publia en 1962 L'Afrique noire est mal partie, les indépendances africaines venaient à peine de commencer et le monde obéissait à une configuration profondément différente. Plus de six décennies plus tard, transformer son diagnostic en condamnation définitive serait intellectuellement paresseux ; comparer les trajectoires des nations permet en revanche de comprendre pourquoi certaines ont converti des situations initialement difficiles en capacités productives considérables tandis que d'autres, parfois beaucoup mieux dotées par la nature, demeurent dépendantes de leurs exportations primaires.

Le rapprochement entre le Nigeria et la Corée du Sud est particulièrement instructif à condition de ne pas en tirer une causalité simpliste. Au début des années 1960, leurs économies appartenaient encore à des ordres de grandeur relativement proches ; le Nigeria disposait d'un territoire immense, d'une population considérable et bientôt d'une rente pétrolière majeure, tandis que la Corée du Sud sortait d'une guerre dévastatrice sans disposer d'une abondance naturelle susceptible d'expliquer son avenir.

Les contextes historiques, les alliances, l'aide internationale, les régimes politiques et les circonstances de la guerre froide furent évidemment différents, mais une leçon demeure : la Corée consacra plusieurs générations à accumuler ce qu'aucun gisement ne pouvait lui fournir - éducation, ingénierie, infrastructures, discipline industrielle, recherche, apprentissage technologique et entreprises exportatrices - jusqu'à transformer l'absence de rente géologique en obligation de produire de l'intelligence organisée.

Singapour accomplit, selon une autre trajectoire, une opération comparable : sa géographie devint logistique, son port plateforme mondiale, l'éducation compétence, la qualité institutionnelle confiance et l'insertion internationale avantage stratégique.

Ces expériences ne doivent pas être copiées ; elles révèlent une vérité beaucoup plus importante : la géographie distribue les cartes, mais l'organisation des nations décide de la partie.

L'école est une infrastructure géopolitique

Dès lors que la connaissance et la technologie déterminent une part croissante de la valeur économique, l'éducation cesse d'être seulement une politique sociale pour devenir une infrastructure de puissance au même titre que l'énergie, les routes, les ports ou les télécommunications.

Une école qui enseigne correctement les sciences prépare une capacité productive future ; un lycée technique qui forme des électromécaniciens contribue à la sécurité industrielle ; une université qui produit des ingénieurs, agronomes, médecins, informaticiens, énergéticiens et chercheurs diminue progressivement la dépendance technologique du pays ; un laboratoire capable d'adapter une technologie aux contraintes locales peut créer davantage d'autonomie qu'une décennie de discours consacrés à celle-ci.

Une mine finit par s'épuiser, un puits se tarit et une matière première peut perdre brutalement sa valeur ; la connaissance possède au contraire cette propriété exceptionnelle de se reproduire lorsqu'elle est utilisée, puisqu'un ingénieur peut former d'autres ingénieurs, un chercheur créer une école scientifique, une entreprise engendrer des fournisseurs et une innovation ouvrir une industrie qui n'existait pas.

La compétition internationale commence donc bien avant les marchés : elle commence dans l'école primaire, se poursuit dans l'enseignement scientifique et technique, se consolide à l'université et devient visible lorsque le savoir accumulé se transforme en machines, en entreprises, en technologies et en exportations.

La première ressource renouvelable d'une nation est la compétence accumulée de sa population.

La jeunesse africaine : dividende ou dette démographique ?

La jeunesse africaine est régulièrement présentée comme un avantage historique, mais une démographie jeune ne constitue pas automatiquement un dividende. Elle ne le devient que lorsque l'économie possède les institutions capables de transformer le nombre en compétence, la compétence en productivité et la productivité en revenu.

Des millions de jeunes arrivant chaque année sur le marché du travail sans qualification adaptée, sans accès au financement et sans tissu économique capable de les absorber peuvent devenir une source immense de frustration, de migration et d'instabilité ; les mêmes millions de femmes et d'hommes, instruits, qualifiés, financés et intégrés à une économie productive constituent au contraire une force exceptionnelle.

Il faut donc renverser notre manière de penser l'emploi : la question n'est pas seulement de savoir comment trouver des emplois pour la jeunesse, mais quelles agricultures, quelles industries, quelles infrastructures, quelles entreprises et quelles technologies construiront une économie qui aura réellement besoin de ses compétences.

Le chômage massif n'est pas uniquement une pénurie d'emplois ; il révèle souvent une insuffisance de l'appareil productif.

Le mali, concentré du paradoxe africain

Le Mali illustre avec une netteté particulière cette contradiction. Pays sahélien et enclavé, il dispose néanmoins d'un territoire considérable, d'importantes potentialités agricoles, du fleuve Niger et du bassin du Sénégal, d'un fort ensoleillement, d'un cheptel majeur, d'une longue tradition cotonnière, de ressources minières importantes et d'une population très jeune ; aucune de ces richesses ne suffit pourtant, prise isolément, à créer la prospérité.

L'or peut alimenter les recettes publiques sans engendrer spontanément une économie industrielle ; le coton peut fournir des devises sans créer une industrie textile si la filature, le tissage et la confection restent insuffisants ; le cheptel ne devient pleinement richesse que lorsqu'existent autour de lui des industries de la viande, du lait, du cuir, de l'alimentation animale, de la conservation et de la logistique ; un fleuve ne crée aucune puissance agricole par sa seule présence si l'eau n'est pas efficacement mobilisée.

La question malienne ne devrait donc plus seulement être : combien produisons-nous ? Elle devrait devenir : combien d'étapes économiques réalisons-nous entre la ressource malienne et le produit final ?

Le coton offre l'exemple le plus évident. Une tonne ne doit plus seulement être mesurée à son prix d'exportation, mais aux activités qu'elle peut entraîner : égrenage, filature, tissage, confection, huilerie, alimentation animale, transport, maintenance industrielle, emballage, contrôle qualité, recherche, formation, financement et commerce. La fibre devient alors moins importante que l'écosystème construit autour d'elle.

Cette logique vaut pour le riz, le mil, le sorgho, le maïs, l'oignon, la mangue, le karité, le sésame et l'élevage : produire sans conserver fait perdre une partie de la richesse, conserver sans transformer abandonne une partie de la valeur, transformer sans maîtriser suffisamment la commercialisation maintient une autre forme de dépendance. La politique productive doit donc penser simultanément la terre, l'eau, l'énergie, la transformation, la conservation, le financement, la logistique et le marché.

La rente doit financer l'après-rente

L'or malien, comme le pétrole ailleurs, impose une question que tous les États extractifs devraient se poser : que restera-t-il lorsque la ressource sera épuisée ?

Une partie des revenus provenant d'un actif naturel non renouvelable devrait être méthodiquement convertie en actifs capables de lui survivre : énergie, irrigation, infrastructures, enseignement scientifique et technique, laboratoires, entreprises, industrie et technologies. Une telle stratégie transforme un capital géologique condamné à diminuer en capital humain et productif capable de se reproduire.

Consommer une rente épuisable sans construire les capacités qui lui survivront revient, pour une génération, à vivre partiellement sur le patrimoine des suivantes.

La rente n'acquiert sa véritable valeur stratégique que lorsqu'elle finance l'après-rente.

Plan d'action : dix ans pour changer de position dans l'économie mondiale

L'Afrique ne manque plus de diagnostics ; elle souffre de la dispersion des priorités, de l'instabilité des stratégies et de la distance persistante entre les ambitions proclamées et leur exécution. Elle devrait donc se donner une doctrine productive à dix ans, suffisamment concentrée pour être financée, suffisamment précise pour être évaluée et suffisamment stable pour survivre aux alternances politiques.

Premièrement, sélectionner un nombre limité de chaînes de valeur stratégiques. Agro-industrie céréalière, coton-textile-habillement, élevage-viande-lait-cuir, oléagineux, engrais, minerais critiques, matériaux de construction, pharmacie, équipements énergétiques et certaines industries numériques pourraient constituer, selon les régions, des priorités autour desquelles concentrer énergie, infrastructures, financement, formation et recherche. Tous les pays ne doivent pas tout produire : l'objectif doit être de construire des spécialisations complémentaires suffisamment vastes pour atteindre la taille industrielle.

Deuxièmement, imposer une trajectoire progressive de transformation locale. Pour chaque grande matière première, les États devraient connaître la part actuellement transformée sur leur territoire, fixer l'objectif à cinq puis dix ans, identifier l'énergie, les équipements, les compétences et les investissements nécessaires et négocier les partenariats internationaux en conséquence. La question adressée à un investisseur ne devrait plus seulement être de savoir combien il investira pour extraire, mais quelle capacité locale subsistera lorsqu'il aura terminé.

Troisièmement, convertir l'accès aux ressources africaines en levier d'apprentissage industriel. Les grands contrats doivent, lorsque cela est économiquement réaliste, intégrer formation, développement de fournisseurs locaux, recherche appliquée, sous-traitance et transfert de savoir-faire. L'objectif n'est pas de fermer le continent aux capitaux étrangers mais de faire en sorte que trente années d'exploitation laissent autre chose qu'un gisement diminué.

Quatrièmement, traiter l'énergie comme la première infrastructure industrielle. Sans électricité fiable et compétitive, toute ambition manufacturière devient théorique ; solaire, hydroélectricité, gaz lorsqu'il est pertinent, interconnexions, stockage et production décentralisée doivent donc être combinés selon les réalités régionales, avec une priorité particulière aux bassins industriels et agro-industriels.

Cinquièmement, planifier les compétences à vingt-cinq ans. Chaque pays devrait déterminer combien d'ingénieurs, d'agronomes, d'hydrauliciens, d'électromécaniciens, de géologues, de spécialistes du froid, de techniciens industriels, d'informaticiens, d'experts en intelligence artificielle et de chercheurs il lui faudra dans cinq, dix, quinze et vingt-cinq ans, puis aligner progressivement lycées techniques, universités, bourses et formation professionnelle sur ces besoins.

Sixièmement, réorienter une partie substantielle du financement vers la production. Il est contradictoire d'appeler les jeunes à entreprendre et les PME à industrialiser lorsque le crédit productif demeure trop rare, trop court ou trop coûteux. Banques de développement, fonds souverains, assurances, caisses de retraite, marchés financiers et épargne africaine doivent contribuer davantage au financement patient de l'agriculture moderne, de l'industrie, des infrastructures et des entreprises capables de changer d'échelle.

Septièmement, construire des corridors de production plutôt que de simples corridors d'extraction. Une voie reliant une mine à un port peut être utile, mais une infrastructure devient véritablement transformatrice lorsqu'elle relie également zones agricoles, centrales énergétiques, universités, plateformes logistiques, centres industriels, chaînes du froid et marchés régionaux, faisant apparaître tout au long de son parcours un tissu d'activités.

Huitièmement, utiliser intelligemment la commande publique. Les milliards consacrés aux médicaments, uniformes, mobilier, matériaux, équipements scolaires, services numériques et infrastructures peuvent devenir une école de l'industrie si les marchés associent progressivement qualité, compétitivité, contenu local ou régional, maintenance, formation et développement de fournisseurs.

Neuvièmement, transformer le marché continental en réalité économique. Une entreprise africaine ne peut atteindre une taille mondiale si elle demeure prisonnière de petits marchés fragmentés par les frontières, les normes incompatibles, les lenteurs administratives et les coûts logistiques. L'intégration doit donc devenir physique, financière, normative et numérique autant que douanière.

Dixièmement, imposer une comptabilité publique de la capacité productive. Les États devraient publier chaque année quelques indicateurs impossibles à noyer dans la communication : part des matières premières transformées localement, productivité agricole, disponibilité énergétique, crédit à la production, nombre d'entreprises industrielles viables, ingénieurs et techniciens formés, emplois productifs créés, progression des exportations transformées, substitution compétitive aux importations et part supplémentaire de la valeur finale conservée dans l'économie nationale.

La question décisive à poser à chaque gouvernement devient alors d'une simplicité redoutable : qu'est-ce que notre pays saura faire dans dix ans qu'il est incapable de faire aujourd'hui ?

L'AES : ne surtout pas remplacer une dépendance par une autre

Cette interrogation prend une importance particulière pour l'Alliance puis la Confédération des États du Sahel, car le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont engagé une rupture politique et diplomatique majeure dont la portée historique dépendra désormais de leur capacité à lui donner une profondeur économique.

L'erreur stratégique la plus grave serait de considérer qu'un changement de partenaires équivaut à une disparition de la dépendance.

Remplacer un fournisseur par un autre, un bailleur par un autre, une technologie étrangère par une autre ou une puissance extérieure par une autre peut être nécessaire pour diversifier les relations internationales ; cela ne constitue pas encore une émancipation productive.

Le conseil irremplaçable pour l'AES tient donc en une phrase : ne jamais confondre diversification des dépendances et construction de l'indépendance.

La Confédération devrait sélectionner quelques chaînes de valeur communes - coton-textile, élevage-viande-lait-cuir, céréales et transformation alimentaire, énergie solaire, engrais, mines et première transformation - puis répartir intelligemment les spécialisations, mutualiser certaines infrastructures, organiser des formations techniques communes, faciliter la circulation des entreprises et des compétences et utiliser la taille cumulée de son marché pour négocier davantage de transformation locale.

Produire ensemble ce que chacun ne peut efficacement produire seul, transformer ensemble ce que l'espace sahélien possède, acheter ensemble lorsqu'un marché groupé augmente le pouvoir de négociation, former ensemble les compétences rares et construire progressivement des entreprises capables de travailler à l'échelle confédérale : telle pourrait être la doctrine économique la plus immédiatement féconde de l'AES.

La rupture politique doit ainsi devenir une construction géoéconomique, faute de quoi les dépendances pourraient simplement changer de direction sans changer de nature.

Conclusion

LE JOUR OÙ L'AFRIQUE CESSERA DE VENDRE PRINCIPALEMENT CE QU'ELLE POSSÈDE POUR VENDRE DAVANTAGE CE QU'ELLE SAIT FAIRE

Le XXIe siècle pourrait offrir à l'Afrique une conjonction historique exceptionnelle : une population jeune au moment où de grandes régions du monde vieillissent, des terres considérables au moment où l'alimentation redevient stratégique, un potentiel énergétique immense au moment où l'économie mondiale réorganise ses sources d'énergie et des minerais devenus indispensables aux technologies autour desquelles se construit la nouvelle compétition internationale.

Mais l'histoire ne récompense pas les potentialités.

Elle récompense les capacités.

Les ressources peuvent attirer davantage de convoitises que de prospérité ; la démographie peut produire une force ou une immense frustration ; les minerais stratégiques peuvent financer l'industrialisation africaine ou alimenter celle des autres ; l'ouverture internationale peut permettre l'apprentissage technologique ou reproduire sous une forme modernisée la vieille spécialisation du fournisseur de matières premières.

L'Afrique doit donc comprendre que son problème fondamental n'est ni de se fermer au monde ni de choisir un nouveau protecteur, mais d'entrer dans l'interdépendance mondiale avec suffisamment de capacités pour que cette interdépendance cesse d'être asymétrique. Les grandes puissances elles-mêmes dépendent les unes des autres ; leur avantage réside dans le fait qu'elles possèdent suffisamment de technologies, de capitaux, de marchés, de ressources, de connaissances ou de capacités militaires pour que leurs partenaires dépendent également d'elles.

La puissance commence lorsque la dépendance devient réciproque et que la vulnérabilité cesse d'être unilatérale.

L'histoire ne demandera donc pas à l'Afrique combien de tonnes de pétrole, d'or, d'uranium, de cobalt, de lithium, de coton ou de produits agricoles elle possédait ; elle demandera combien d'ingénieurs elle aura formés, combien de technologies elle aura maîtrisées, combien d'entreprises elle aura fait grandir, combien de matières premières elle aura appris à transformer, combien d'emplois qualifiés elle aura créés et quelle fraction de la richesse finale produite à partir de ses ressources sera demeurée entre les mains de ses populations.

Pour l'AES, l'exigence sera plus sévère encore, parce qu'elle a placé l'autonomie au cœur de sa justification historique : elle devra prouver qu'une rupture diplomatique peut engendrer une construction économique, qu'une indépendance revendiquée peut devenir une capacité financée, instruite, équipée, industrialisée et technologiquement défendable, et surtout qu'un espace sahélien peut transformer ses contraintes géographiques en raisons supplémentaires de mutualiser ses forces.

Un État n'est pas pleinement autonome parce qu'il peut changer de partenaire ; il commence à le devenir lorsqu'aucun partenaire ne peut transformer un désaccord en paralysie nationale. Un continent ne change pas de rang parce qu'il négocie quelques points supplémentaires sur le prix de ses matières premières ; il change de rang lorsqu'il maîtrise progressivement les connaissances, les machines, les financements et les marchés qui déterminent ce que ces matières premières deviendront.

Voilà peut-être la leçon la plus importante pour l'Afrique et l'AES : ne jamais confondre la possession avec la maîtrise, la rupture avec l'émancipation, l'indépendance juridique avec l'autonomie stratégique, ni la richesse du sous-sol avec la richesse d'une nation.

La terre doit devenir production, la production industrie, la rente capital durable, la jeunesse compétence, la connaissance technologie et la liberté politique capacité réelle de décision ; non pour sortir du monde, mais pour y entrer autrement, commercer avec tous sans appartenir à personne et construire avec ses partenaires sans remettre entre leurs mains les conditions mêmes de son existence.

Alors seulement l'Afrique cessera d'être principalement regardée comme le réservoir stratégique du monde qui vient.

Elle deviendra l'un des lieux où sa puissance se pense, se finance, se produit et se décide.

 Dr. Eloi Bandia Keita

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