Le Brésil aborde les dernières semaines précédant l'élection présidentielle du 4 octobre, en pleine crise institutionnelle aiguë impliquant la Cour suprême fédérale (STF), la police fédérale et le gouvernement du président Luiz Inácio Lula da Silva.
Au centre du dernier chapitre de la crise actuelle se trouve la décision du juge de la Cour suprême, André Mendonça, de suspendre Andrei Rodrigues, le directeur général de la police fédérale. Plusieurs analystes estiment que cette mesure soulève de sérieuses questions, tant sur le plan juridique qu'institutionnel : ni le parquet général ni la police fédérale n'ont été entendus auparavant, la compétence de la Cour suprême est contestée, et la décision émane d'un juge qui se présente lui-même comme cible des renseignements en question.
Les répercussions vont bien au-delà d'une simple décision de justice. La Cour suprême fédérale (STF) apparaît de plus en plus divisée : la position de Mendonça a rapidement rallié les juges Luiz Fux et Kassio Nunes Marques, tandis que Gilmar Mendes a demandé un délai supplémentaire, empêchant ainsi une conclusion rapide de l'affaire. Les pouvoirs de la présidence de la Cour et la portée de l'autorité constitutionnelle sont en jeu.
Pour l'observateur international, l'essentiel à retenir est que la crise judiciaire brésilienne s'entremêle désormais étroitement avec la politique électorale. La suspension du chef de la police fédérale affecte une institution au cœur des grandes enquêtes criminelles, tout en remettant directement en cause la prérogative de l'exécutif de nommer ses dirigeants, notamment à la police fédérale. Ce désordre institutionnel pourrait fragiliser politiquement Lula et ouvrir la voie à Flávio Bolsonaro, fils de l'ancien président Jair Bolsonaro, ainsi qu'à l'extrême droite brésilienne dans son ensemble ; les sondages montrent d'ailleurs que l'avance initiale de Lula s'est nettement réduite.
Un aspect géopolitique s'ajoute à la situation. Le rapprochement entre Mendonça et le camp Bolsonaro s'inscrit dans une dynamique politique plus large qui, selon certaines sources, bénéficierait de soutiens ou d'encouragements venus de Washington, comme l'a souligné le secrétaire d'État Marco Rubio à propos des enjeux brésiliens.
Ce qui rend ce moment si crucial, c'est que la bataille autour des institutions brésiliennes coïncide avec un affrontement électoral particulièrement polarisant. La question ne porte plus seulement sur le vainqueur de la présidentielle, mais sur la capacité des institutions à sortir renforcées - ou au contraire affaiblies - du bras de fer judiciaire en cours.
Qui est le juge André Mendonça de la Cour suprême ?
André Mendonça n'est pas un inconnu au sein de l'establishment politique brésilien. Haut fonctionnaire de carrière à l'Avocature générale de l'Union, il a occupé le poste d'avocat général sous Jair Bolsonaro, avant de devenir ministre de la Justice et de la Sécurité publique après la démission de Sérgio Moro en avril 2020, sur fond de désaccord avec le président concernant des ingérences dans la police fédérale. Bolsonaro souhaitait alors remplacer le directeur général de la police, après s'être vu refuser l'accès à des enquêtes impliquant ses fils et ses proches alliés. Sous Mendonça, les poursuites judiciaires sont arrêtées.
Par la suite, Bolsonaro a nommé Mendonça à la Cour suprême fédérale, nomination effective en décembre 2021. Figure évangélique reconnue, Mendonça affiche volontiers une mission publique teintée de références religieuses et d'un discours axé sur la lutte anticorruption. Ce contexte est déterminant, car son affrontement actuel avec la police fédérale l'oppose à une institution dont les enquêtes visent de plus en plus les élites politiques, économiques et le crime organisé.
L'affaire Master - une banque détenue par André Vorcaro, actuellement incarcéré grâce à des investigations de la police fédérale- implique des accusations de délits financiers, de corruption, de blanchiment, de crime organisé, mais aussi le financement du biopic consacré à Bolsonaro. Or, le candidat à la présidentielle Flavio Bolsonaro, qui avait sollicité ces fonds, n'a jamais expliqué précisément comment l'argent a été utilisé, d'autant que la somme reçue (31 millions de dollars) dépasse largement le budget habituel d'un tel film.
La décision du juge Mendonça de suspendre Andrei Rodrigues fragilise la capacité institutionnelle de la police fédérale et s'inscrit dans une escalade du conflit au sein de la Cour suprême, voire dans une lutte de pouvoir. Pour ses détracteurs, la contradiction est gênante : celui qui parle d'une mission anticorruption est désormais accusé d'entraver le travail d'une institution qui n'a jamais été aussi déterminée à s'attaquer aux élites politiques et financières. Plusieurs analystes soupçonnent que ses actes pourraient avantager le camp Bolsonaro et influencer le scrutin d'octobre.
Une décision qui provoque le chaos, intentionnellement ?
Le point le plus controversé dans la décision d'André Mendonça n'est pas seulement la suspension simultanée du directeur général de la police fédérale, Andrei Rodrigues, et du directeur du renseignement, Leandro Almada, mais surtout la manière et le contexte institutionnel dans lesquels cette mesure a été prise.
Cette décision s'appuyait sur des rapports de renseignement que Mendonça considérait comme une preuve de surveillance illégale à son encontre, ainsi qu'à l'encontre du procureur général Jorge Messias. Pourtant, elle aurait été prise sans consultation préalable du parquet général ni des autorités policières concernées, et sans les garanties procédurales normalement exigées avant une mesure aussi grave.
Des sources rappellent également que Rodrigues ne relève normalement pas de la compétence de la STF, et qu'en se posant comme victime des faits en question, Mendonça s'est retrouvé à la fois enquêteur, juge et décideur dans la même affaire. C'est précisément ce cumul des rôles qui pose un grave problème institutionnel : la décision interfère directement avec la prérogative de l'exécutif de nommer le chef de la police fédérale et risque de perturber la conduite d'enquêtes très sensibles.
Les répercussions dépassent désormais le sort des deux cadres suspendus. La direction de la police fédérale a réagi collectivement : onze des treize directeurs ont proposé de remettre leur démission au gouvernement, en signe de solidarité.
Pour la Cour suprême, le risque est encore plus grand : un désaccord interne s'est transformé en conflit ouvert entre ses membres, la deuxième chambre étant déjà divisée et le dossier risquant d'être porté en séance plénière. Au final, c'est la réputation de la STF en tant qu'instance constitutionnelle neutre qui se trouve écornée, la confiance dans l'indépendance de la justice ébranlée, et la frontière entre justice, enquête et pouvoir politique brouillée.
Et comme cette confrontation survient à la veille de l'élection du 4 octobre, la crise judiciaire s'est muée en crise politique, avec des conséquences directes sur l'équilibre des forces entre Lula et le camp Bolsonaro. Ce dernier tire profit du chaos, comme l'extrême droite en a souvent l'habitude. Un analyste brésilien de premier plan estime ainsi que le juge Mendonça cherche délibérément à provoquer cette situation chaotique.
Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique
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