Alors que l'Inde accueille le 18e sommet des BRICS à New Delhi, sa politique de multi-alignement est soumise à un examen crucial : New Delhi saura-t-elle trouver l'équilibre entre autonomie stratégique et engagement réel envers le Sud global, ou les BRICS ne sont-ils qu'un instrument de plus d'une diplomatie transactionnelle et opportuniste ?
L'Inde présente sa présidence des BRICS comme un moment de renouveau. Le thème officiel, "Construire pour la résilience, l'innovation, la coopération et la durabilité", met en avant une approche "L'Humanité d'abord". New Delhi souhaite promouvoir une gouvernance mondiale plus inclusive et une coopération institutionnelle accrue entre pays en développement. Les BRICS comptent désormais 11 États membres, représentant environ la moitié de la population mondiale et 40 % du PIB mondial.
La question politique centrale est la suivante : quel avenir l'Inde souhaite-t-elle donner aux BRICS ?
New Delhi a su cultiver l'art de l'équilibre entre ses multiples alliances : elle siège aux BRICS aux côtés de la Chine, de la Russie et de l'Iran, participe à l'Organisation de coopération de Shanghai, et demeure un partenaire stratégique des États-Unis, du Japon et de l'Australie via le Quad, une alliance conçue pour contenir la Chine. Bien que dépendante de la Russie pour son énergie, l'Inde renforce ses liens technologiques et de défense avec l'Occident. Cette stratégie, généralement qualifiée d'"autonomie stratégique", ne constitue toutefois pas un véritable projet géopolitique.
Le risque est de faire du multi-alignement une fin en soi, sans prendre la mesure de la recomposition du jeu des grandes puissances autour de l'Inde, et de finir par être dépassée par les nouvelles réalités géopolitiques.
- Inde et BRICS : Autonomie stratégique ou ambiguïté stratégique ?
La position de l'Inde au sein des BRICS diffère fondamentalement de celle de la Chine ou de la Russie. Pékin considère les BRICS comme un moyen de réduire la dépendance du système international vis-à-vis des structures financières et politiques occidentales. Moscou a, quant à elle, un intérêt encore plus pressant à édifier des mécanismes pour se prémunir contre les sanctions occidentales et le système financier dominé par le dollar. L'Iran suit la même logique.
À New Delhi, l'approche est plus prudente. Lors du sommet, l'Inde a prôné la mise en place de paiements numériques transfrontaliers et la possible interopérabilité des monnaies numériques de ses banques centrales. Selon Reuters, l'Inde souhaite relier ses devises numériques et ses systèmes de paiement nationaux au sein des BRICS, tout en précisant que cette initiative ne vise pas à instaurer une monnaie commune ou à lancer une attaque frontale contre le dollar.
Cette prudence s'explique : l'Inde a tout intérêt à maintenir son accès aux marchés, capitaux, technologies et institutions occidentaux. Mais cette posture révèle une contradiction fondamentale dans sa politique vis-à-vis des BRICS.
L'Inde veut renforcer les BRICS sans pour autant risquer ses relations avec l'Occident - une position bien différente de celle visant à utiliser les BRICS pour promouvoir l'autonomie du Sud global.
Cette contradiction transparait dans la politique étrangère indienne au sens large. D'un côté, elle veut approfondir sa coopération avec les États-Unis tout en restant active dans des organisations telles que les BRICS et l'OCS, peu appréciées à Washington. Elle souhaite maintenir la compétition stratégique avec la Chine, mais aussi stabiliser leurs relations. Et l'Inde aspire au rôle de leader du monde en développement, sans pour autant afficher d'engagements clairs sur certaines positions géopolitiques qui fédèrent une grande partie du Sud global.
La pensée stratégique indienne qualifie cela de flexibilité, mais ses détracteurs y voient de l'ambiguïté.
Jayant Bhandari , investisseur et analyste indien, estime que la politique indienne manque de cadre stratégique cohérent et se laisse trop guider par l'opportunisme. Son avis, certes controversé, soulève une question pertinente : une grande puissance peut-elle prétendre piloter une organisation multilatérale tout en évitant en permanence les choix stratégiques ?
Pepe Escobar, analyste brésilien, relève lui aussi la tension entre la volonté des BRICS de réduire la dépendance occidentale et la prudence indienne en matière de multi-alignement.
La question n'est pas tant de savoir si l'Inde doit adopter une posture anti-occidentale, mais si New Delhi peut être "non occidentale" sans rester stratégiquement neutre.
- Frontières : quand le conflit devient actif politique
Dire que l'Inde est en conflit territorial avec presque tous ses voisins serait excessif : certaines frontières sont réglées, d'autres gérées, et plusieurs relations restent stables. Néanmoins, ses deux principaux contentieux stratégiques - avec la Chine et le Pakistan - conservent un poids politique considérable, sans perspective de règlement global.
La convergence entre géopolitique et nationalisme intérieur est déterminante.
La question frontalière sino-indienne demeure sensible. En août, Wang Yi, représentant spécial de la Chine, et Ajit Doval, son homologue indien, ont tenu à Pékin le 25e round de discussions, concluant sur des mesures destinées à apaiser la frontière et à préparer une amélioration globale de la relation. Quelques jours plus tard, des négociations militaires ont repris dans le secteur oriental.
Xi Jinping est en Inde pour le sommet des BRICS, où une rencontre avec Narendra Modi a eu lieu. Selon Reuters, il était prévu d'aborder des dossiers économiques, stratégiques, ainsi que la relation problématique à la frontière.
La situation est paradoxale : la frontière reste un levier clé de mobilisation politique, malgré le dialogue, le désengagement militaire et la reprise des contacts économiques entre l'Inde et la Chine.
Il n'est pas nécessairement juste d'accuser les dirigeants indiens de provoquer chaque incident. Les différends territoriaux touchent à la souveraineté, à l'histoire et à l'identité nationale, rendant toute solution complexe. Pourtant, l'inachèvement des règlements peut servir d'outil politique, notamment à travers le récit de l'unité, de la sécurité et du patriotisme, un thème cher à la mouvance nationaliste du BJP de Narendra Modi.
Le grave affrontement militaire entre l'Inde et le Pakistan a suivi l'attaque d'avril 2025 au Cachemire indien. Un cessez-le-feu, négocié par les États-Unis, est en vigueur depuis mai 2025, mais la question fondamentale du Cachemire demeure irrésolue.
Les incitations politiques sont donc décisives. Un accord définitif nécessiterait compromis, acceptation de l'ambiguïté et reconnaissance de la légitimité de l'autre. Or, la politique nationaliste valorise la fermeté, le maximalisme territorial et considère le compromis comme une faiblesse.
La question frontalière dépasse la simple cartographie : il s'agit de la légitimité politique des États.
L'Inde se heurte à un paradoxe : le nationalisme lui assure l'appui intérieur, mais il freine sa diplomatie régionale. Un accord avec le Pakistan aurait du sens stratégiquement (notamment pour l'accès direct au gaz et au pétrole iraniens via le Pakistan), mais serait politiquement coûteux. De même, faire des concessions à la Chine apporterait des avantages économiques et d'infrastructures, mais resterait difficilement défendable face à une opinion publique marquée par le nationalisme et la rivalité territoriale.
Comment une puissance aspirant à jouer un rôle central dans un monde multipolaire peut-elle laisser des différends bilatéraux non résolus entraver l'intégration régionale ?
Dans la seconde partie de cet article, j'aborderai les limites de la politique de multi-alignement de l'Inde et les principaux résultats du sommet des BRICS à New Delhi.
Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique
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