🇵🇸 12/09/2026 chroniquepalestine.com  8min 14 #326440

Gaza : l'angoisse terrible face aux disparitions d'enfants

678px/455px - 73.32 Koreduce by 50%del

19 novembre 2025 - Des Palestiniens déplacés, dont des enfants, attendent dans une foule dense pour recevoir du pain distribué par une boulangerie gérée par une organisation caritative à Gaza, dans la ville de Gaza - Photo : Abed Rahim Khatib / AA

Par  Sally Ibrahim

Le ministère palestinien de la Justice a déclaré en avril dernier que plus de 11 200 Palestiniens avaient disparu ou avaient été victimes de disparitions forcées aux mains d'Israël depuis 2023.

Pour Samar Doghmosh, une Palestinienne originaire de Gaza, région ravagée par la guerre israélienne, chaque journée commence par la même  question : son fils Mu'taz, âgé de 11 ans, est-il vivant ou mort ?

En décembre 2024, Mu'taz a quitté la tente familiale située à l'est de Deir al-Balah, dans le centre de Gaza, pour aller chercher de l'eau. Il n'est jamais revenu. Près de deux ans plus tard, sa mère cherche toujours une réponse.

"Certains nous disent qu'il a été tué et que des chiens errants ont dévoré son corps. D'autres affirment qu'il a été blessé. La dernière personne qui l'a vu a déclaré qu'il avait été enlevé par l'armée israélienne", a déclaré Mme Doghmosh à The New Arab.

La famille a contacté le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) après la disparition de Mu'taz, dans l'espoir que l'organisation puisse savoir s'il avait été placé en détention ou au moins obtenir des informations sur le lieu où il se trouve.

À ce jour, elle n'a reçu aucune réponse.

"Je ressens de la peur et de l'angoisse, et ma vie n'est plus la même. Tout a changé. Il me manque un morceau de mon cœur. Je ne sais pas ce qui lui est arrivé, ni s'il est vivant ou mort", a-t-elle encore dit.

Mu'taz fait partie des centaines et centaines d'enfants palestiniens qui ont disparu pendant la guerre génocidaire menée par Israël contre  Gaza. Certains ont disparu lors des bombardements et des déplacements de population. D'autres seraient ensevelis sous des bâtiments détruits, et leurs familles affirment que certains auraient pu être enlevés après avoir été vus pour la dernière fois dans des zones sous contrôle israélien.

"Il n'est jamais revenu"

Dans le  nord de Gaza, le journaliste Ahmed al-Borsh et sa famille vivent dans une tente dans la région de Bir al-Na'ja, à environ un kilomètre de la "ligne jaune" imposée par Israël au sein de l'enclave côtière.

Le 30 mai 2026, son fils Jalal, âgé de six ans et atteint d'un trouble autistique, est sorti jouer. Il n'est jamais rentré à la maison. La famille s'est immédiatement lancée à sa recherche.

Un commerçant situé à environ 100 mètres de la "ligne jaune" leur a dit avoir vu le garçon acheter une bouteille de jus de fruits avant de se diriger vers une zone proche de la ligne en question.

Ils ont fouillé les bâtiments endommagés et les environs, et ont sollicité l'aide de la protection civile et des équipes médico-légales. À un moment donné, une odeur provenant d'un bâtiment détruit à proximité a fait craindre que le corps de Jalal ne soit coincé sous les décombres.

La famille a demandé que le site soit inspecté, pour finalement découvrir que l'odeur provenait d'un animal mort.

Au bout de 35 jours, un appel téléphonique a brièvement semblé leur apporter la réponse qu'ils attendaient désespérément. Une agence des Nations unies a contacté al-Borsh pour lui annoncer qu'un enfant, que l'on pensait être Jalal, avait été retrouvé, et lui a demandé de venir l'identifier.

"Je m'y suis rendu, le cœur rempli d'espoir à l'idée de revoir enfin mon fils", a déclaré al-Borsh à TNA. "Mais je suis revenu avec un nouveau choc. L'enfant n'était pas Jalal."

Cette erreur n'a fait qu'aggraver l'angoisse de la famille.

"Nous n'avons pas cessé de le chercher un seul instant", a-t-il déclaré. "Ce qui a rendu la situation encore plus amère, c'est d'avoir reçu cet appel nous annonçant qu'il avait été retrouvé, pour finalement découvrir que cet enfant n'était pas notre fils."

La mère de Jalal a fouillé des maisons détruites et arpenté des quartiers dont les repères ont été effacés par la guerre.

"Je n'ai négligé aucun détail. J'ai parcouru tous les quartiers de la ville à la recherche de Jalal. Je l'appelle chaque jour", a-t-elle déclaré à TNA.

"Nous vivons au jour le jour, mais notre espoir en Allah demeure. Tout ce que je veux, c'est connaître son sort. S'il est en vie, qu'Allah le protège, et s'il est mort, qu'Allah ait pitié de lui."

Les familles Doghmosh et al-Borsh ne sont de loin pas seules dans ce cas. Lundi, elles se sont jointes à des dizaines de familles palestiniennes lors d'un sit-in à Gaza pour réclamer des informations sur leurs enfants disparus et ceux qu'elles pensent avoir été enlevés pendant la guerre.

 Les nuits des enfants de Gaza sont peuplées de cauchemars

Les familles brandissaient des photos de leurs fils et de leurs filles, exigeant plus que des statistiques ou des promesses. Elles veulent savoir où se trouvent leurs enfants, ce qui leur est arrivé et, s'ils sont morts, où leurs corps peuvent être retrouvés.

Des milliers de disparitions, restées sans réponses

Pour les familles d'enfants disparus, cette disparition engendre une forme de deuil particulièrement cruelle. Elles ne peuvent accepter la mort de leur enfant sans en avoir la confirmation, mais elles ne peuvent pas non plus reprendre le cours de leur vie tout en s'accrochant à l'espoir que celui-ci puisse revenir.

Rawan Ahmed, psychologue originaire de  Gaza, a qualifié cette expérience de "perte ambiguë", une forme de deuil dans laquelle il n'y a aucune certitude quant au fait qu'un être cher soit mort ou vivant.

"La famille reste prisonnière entre l'espoir et la peur, incapable d'entamer son deuil et incapable de cesser d'attendre", a-t-elle déclaré à TNA.

"Cette incertitude peut entraîner une anxiété chronique, des troubles du sommeil, un stress persistant, un sentiment d'impuissance et de culpabilité", a-t-elle espliqué. "La guerre et les déplacements de population aggravent le traumatisme, car les familles fouillent les décombres tout en étant confrontées à l'insécurité, à des coupures de communication et à un manque d'informations fiables."

L'impact psychologique peut également s'étendre aux frères et sœurs, qui peuvent craindre de plus en plus d'être eux aussi séparés de leurs parents.

"Connaître le sort de l'enfant, même si la vérité est douloureuse, est psychologiquement préférable à laisser la famille dans une attente indéfini", a-t-elle ajouté. "L'information donne à la famille une chance d'accepter la réalité, tandis que l'ignorance maintient la plaie ouverte."

Pourtant,  Gaza ne dispose toujours pas d'une base de données complète permettant de déterminer le sort de toutes les personnes disparues depuis le début de la guerre.

Le ministère palestinien de la Justice a déclaré en avril dernier que plus de 11 200 Palestiniens avaient disparu ou avaient été victimes de disparitions forcées depuis octobre 2023, dont plus de 4700 femmes et enfants.

Une estimation plus récente du Centre palestinien pour les personnes disparues et victimes de disparitions forcées évalue entre 4000 et 5000 le nombre de personnes qui seraient encore ensevelies sous des bâtiments détruits.

Entre 2500 et 3000 autres cas présentent des signes laissant supposer une disparition forcée perpétrée par Israël, bien que cette estimation repose sur un échantillon de 317 cas et ne reflète pas l'ensemble des disparitions survenues à Gaza, a indiqué le Centre palestinien dans un communiqué de presse.

Cette incertitude tient aux circonstances différentes à l'origine de chaque disparition. Une personne peut avoir été tuée lors d'une frappe, ensevelie sous les décombres, séparée de sa famille lors de son déplacement ou placée en détention sans que ses proches en aient été informés.

La récupération des corps dans les bâtiments détruits est devenue un défi majeur en soi.

Les équipes de secours de Gaza sont confrontées à des pénuries de machines lourdes, de carburant et d'équipements spécialisés, alors que d'énormes quantités de  décombres recouvrent la bande de Gaza.

En juillet, la deuxième phase d'un projet visant à  récupérer les corps de Palestiniens a débuté en collaboration avec le CICR.

Au terme de 381 heures de travail, les équipes ont récupéré les corps et les restes de 233 Palestiniens parmi les 407 personnes portées disparues sous les décombres de 20 habitations. Parmi les restes retrouvés figuraient ceux de 73 enfants et de 106 femmes.

Mais chaque corps non retrouvé laisse une autre famille suspendue entre l'espoir et le chagrin.

Une question de pouvoir

Pour les familles dont les proches ont été vus pour la dernière fois dans des zones sous contrôle militaire israélien, ces recherches soulèvent également des questions concernant la détention et les disparitions forcées.

Ahed Ferwana, analyste politique basé à Gaza, a déclaré à TNA que la disparition de Palestiniens, y compris d'enfants, devait être examinée dans un contexte plus large, en particulier lorsque les familles disposent de témoignages indiquant que leurs proches ont été vus pour la dernière fois après que les forces israéliennes ont pris le contrôle d'une zone.

"Le fait de laisser dans l'ignorance le sort de certains Palestiniens, si leur arrestation ou leur détention est confirmée, peut devenir une forme de pression psychologique sur les familles qui restent dans l'incapacité de déterminer si leurs enfants sont vivants ou morts", a-t-il déclaré.

Il a toutefois souligné qu'il fallait distinguer les cas pour lesquels il existe des preuves ou des témoignages d'arrestation des autres disparitions, notamment celles de personnes que l'on pense ensevelies sous les décombres ou séparées de leurs proches lors de leur déplacement.

"Établir les responsabilités dans chaque cas", a-t-il déclaré, "nécessite une documentation et une enquête indépendantes."

1er septembre 2026 -  The New Arab - Traduction :  Chronique de Palestine

* Sally Ibrahim est la correspondante de  The New Arab à Gaza.

 chroniquepalestine.com