🌍 13/09/2026 reseauinternational.net  10min 8 #326468

 Niger : des dizaines de mutins capturés après la reprise de la base 101, le commandement salue l'appui des militaires russes

Niger : La nuit où l'Aes a frôlé la crise cardiaque

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Niamey a failli basculer, le Sahel a failli changer de camp : anatomie d'un avertissement historique

par Dr Eloi Bandia Keita

Il existe des nuits dont l'importance ne se mesure ni au nombre de coups de feu ni à la durée des affrontements, mais à la quantité de vérités qu'elles obligent soudain gouvernants, militaires et diplomates à regarder en face. Celle du 28 au 29 août 2026 à Niamey appartient vraisemblablement à cette catégorie. L'attaque menée par des militaires mutinés contre la base aérienne 101, le secteur présidentiel et plusieurs points sensibles de la capitale, finalement contenue par les forces loyalistes, a fait beaucoup plus que provoquer une crise intérieure : elle a placé le Niger et toute la Confédération des États du Sahel devant une question existentielle. Que deviendrait l'AES si le pouvoir de l'un de ses trois États basculait brutalement et si ses nouveaux dirigeants modifiaient alliances, accords militaires, politiques minières et orientation géopolitique ?

Depuis le renversement de Mohamed Bazoum en juillet 2023, le retrait français, le rapprochement avec Bamako et Ouagadougou, la naissance de l'AES, la diversification militaire et la reprise en main des ressources stratégiques, Niamey concentre plusieurs transformations : émancipation africaine, compétition pour les matières premières, recul occidental, retour russe, montée chinoise, affirmation turque, ambitions du Golfe et rôle de l'Algérie.

Réduire les événements de Niamey à une querelle de caserne serait aussi peu sérieux que d'imaginer toute mutinerie africaine téléguidée depuis une ambassade étrangère. Frustrations internes, rivalités militaires, guerre contre les groupes armés, ambitions personnelles et fractures institutionnelles doivent être examinées. Mais reconnaître la possibilité de causes intérieures n'interdit nullement d'étudier l'environnement extérieur. L'analyse stratégique exige une discipline : ne rien exclure parce que cela dérange, ne rien inventer parce que cela arrange, et ne jamais confondre preuve judiciaire, accusation politique, faisceau d'indices, convergence d'intérêts, hypothèse plausible et spéculation.

Les autorités nigériennes ont évoqué des implications étrangères et certaines allégations ont visé des acteurs notamment français, belges ou émiratis, sans que les éléments rendus publics permettent, à ce stade, d'en faire des certitudes. Mais l'absence de preuve publique ne signifie pas qu'aucun acteur n'aurait pu souhaiter ou espérer un changement politique à Niamey. La question sérieuse n'est donc pas seulement : qui a fait quoi ? Elle est aussi : à qui aurait profité le changement ? Cette interrogation n'est pas une accusation ; elle relève de l'analyse des intérêts.

Regarder la carte avant de chercher le coupable

Le Niger se trouve au croisement d'enjeux considérables : uranium, pétrole, voies transsahariennes, continuité territoriale de l'AES, proximité du Nigeria, sécurité, corridors énergétiques et désenclavement vers la Méditerranée ou l'Atlantique. Ici, la géographie n'est plus le décor de la politique ; elle en devient l'un des acteurs.

Le dossier de l'uranium résume cette mutation. Pendant des décennies, la relation franco-nigérienne fut organisée dans un environnement où l'accès français à cette ressource apparaissait comme une composante presque naturelle d'une coopération héritée de l'histoire. Or la rupture récente pose une question fondamentale : qui décide de la valeur d'une ressource africaine, qui fixe les conditions de son extraction et qui possède finalement le droit politique de dire non ?

Paris commettrait une faute majeure s'il interprétait toute volonté africaine de renégocier un contrat, de diversifier ses partenaires ou de reprendre davantage de contrôle sur une ressource nationale comme une manifestation d'hostilité antifrançaise. Lorsqu'un État français protège une entreprise stratégique ou sécurise son approvisionnement énergétique, personne n'y voit une pathologie nationaliste. Pourquoi le même raisonnement deviendrait-il suspect au sud de la Méditerranée ? C'est dans cette asymétrie psychologique que réside une partie du malentendu français en Afrique.

L'impérialisme le plus ruineux est celui qui survit dans les réflexes

La France n'est nullement condamnée à disparaître d'Afrique, mais elle peut encore s'en expulser elle-même si elle persiste à confondre influence et préséance, partenariat et alignement, proximité historique et droit acquis.

Le vieux logiciel impérial ne fonctionne plus. La Russie, la Chine, la Turquie, l'Inde, le Brésil, les États du Golfe et d'autres puissances offrent désormais aux capitales africaines des possibilités de diversification inédites. Moscou et Pékin ont surtout compris qu'un partenaire africain du XXIe siècle préfère entendre parler de souveraineté, d'infrastructures, de sécurité, d'investissements et d'intérêts réciproques plutôt que recevoir des leçons publiques sur la manière d'administrer sa propre existence.

Aucune grande puissance n'agit par philanthropie. Mais la forme de la relation compte presque autant que son contenu.

Rien ne permet d'établir publiquement et irréfutablement une implication opérationnelle française dans les événements de Niamey, et il serait malhonnête de transformer une accusation en vérité. Mais comment la relation franco-nigérienne a-t-elle pu se détériorer au point que cette hypothèse, même non démontrée, puisse sembler vraisemblable à une partie de l'opinion sahélienne ? Cette question devrait hanter davantage le Quai d'Orsay que l'indignation provoquée par les accusations.

Les accusations visant les Émirats arabes unis ne sont pas davantage démontrées. Elles doivent néanmoins être replacées dans une évolution plus vaste : cette puissance est devenue en Afrique un acteur d'investissement, de sécurité, de logistique et d'influence à l'agenda propre.

La France devra choisir entre l'influence qui se négocie et la domination qui se perd

La France possède encore en Afrique un capital considérable : histoire entremêlée, langue partagée, familles, diaspora, chercheurs, universités, entreprises et ingénieurs. La solution est simple : traiter les États africains comme elle souhaite elle-même être traitée, avec le droit de dire oui ou non, de diversifier leurs partenaires, de défendre leurs industries, de renégocier leurs contrats et de choisir leurs alliances.

Le partenariat gagnant-gagnant devient une condition de survie de l'influence française. La France de demain devrait pouvoir revenir au Mali, au Burkina Faso et au Niger non précédée de ses soldats, mais de ses ingénieurs, chercheurs, industriels, universités et investisseurs.

Niamey a révélé la vulnérabilité existentielle de l'AES

L'erreur symétrique serait, pour l'AES, de conclure que toutes ses difficultés viennent de l'extérieur. Un système politique ne devient pas invulnérable parce qu'il nomme ceux qui pourraient lui nuire ; il le devient lorsqu'il réduit les vulnérabilités que n'importe quel adversaire, étranger ou intérieur, pourrait exploiter.

La nuit de Niamey a montré que la menace la plus dangereuse pour l'AES ne prendra peut-être jamais la forme d'une invasion étrangère, mais celle d'une rupture interne produisant immédiatement des conséquences confédérales. Si l'un des trois États changeait brutalement d'orientation, accords militaires, circulation des forces, projets économiques, relations extérieures, corridors stratégiques et cohérence politique pourraient être fragilisés presque simultanément.

C'est ici que la confédération doit commencer à penser au-delà de la confédération. Une alliance de défense peut empêcher une défaite ; elle ne crée pas automatiquement l'irréversibilité politique. Tant que l'existence stratégique de l'AES dépendra presque exclusivement de la convergence de trois exécutifs nationaux, une crise de régime dans l'un des pays pourra devenir une crise existentielle pour les deux autres.

La question fédérale doit donc sortir du domaine romantique pour entrer dans celui de l'ingénierie institutionnelle. Il ne s'agit pas de faire disparaître le Mali, le Burkina Faso et le Niger dans un super-État improvisé, mais de construire un espace où certaines fonctions deviennent tellement imbriquées qu'aucune alternance nationale, mutinerie ou pression étrangère ne puisse les supprimer d'une simple décision gouvernementale : défense commune, renseignement, cybersécurité, protection aérienne, industrie de défense, énergie, infrastructures, télécommunications sécurisées, politique scientifique, mécanismes financiers, corridors commerciaux et diplomatie sur les intérêts vitaux devraient constituer un noyau fédéral avant même que le mot fédération ne devienne juridiquement nécessaire.

Car la souveraineté véritable n'est jamais seulement militaire. Une armée dont les munitions viennent entièrement d'ailleurs peut être courageuse et rester dépendante ; une économie sans énergie ne produit pas ; un État qui ne maîtrise ni ses données, ni ses télécommunications, ni les compétences scientifiques capables d'entretenir ses équipements conserve une part de souveraineté administrée depuis l'extérieur. L'AES doit passer de la souveraineté proclamée à une souveraineté systémique.

Ne jamais remplacer une tutelle

La diversification vers la Russie, la Chine et d'autres partenaires non occidentaux manifeste cette nouvelle liberté stratégique. Il serait absurde de demander aux États sahéliens de renoncer à des partenaires qui leur ont offert, lorsque d'autres leur parlaient surtout de sanctions et de mise à l'écart, coopération politique, débouchés économiques, équipements ou soutien diplomatique.

Mais une souveraineté adulte consiste à n'offrir à personne un monopole sur sa survie. L'AES serait donc avisée d'approfondir ses relations avec la Russie et la Chine tout en élargissant son espace diplomatique vers l'Inde, la Turquie, le Brésil, l'Algérie, les États du Golfe et, lorsque les conditions politiques le permettront, l'Europe et la France elle-même.

La formule est simple : la souveraineté n'est pas l'absence de dépendances ; elle est l'art d'organiser ses dépendances de telle sorte qu'aucune ne puisse devenir un droit de veto sur votre existence.

C'est pourquoi l'Algérie doit être pensée sans passion mais avec géographie. Les divergences récentes entre Alger et certaines capitales de l'AES n'annulent pas une donnée élémentaire : la stabilité du Mali et du Niger touche directement les frontières, la sécurité méridionale, les corridors économiques et les intérêts énergétiques algériens. On peut changer de gouvernement, de doctrine et même d'alliance ; aucune révolution n'a encore découvert le moyen de changer de voisinage.

La leçon que ni paris ni l'AES ne devraient oublier

Le fauve ne chasse pas nécessairement parce qu'il serait moralement mauvais ; il chasse parce que son intérêt lui enseigne à reconnaître ce qui peut être isolé et atteint au moindre coût. La géopolitique conserve quelque chose de cette froideur : lorsqu'une faiblesse offre à un acteur un bénéfice considérable pour un risque acceptable, fonder sa sécurité sur l'espoir que personne ne l'exploitera jamais constitue moins une stratégie qu'une prière.

La grande leçon de Niamey n'est pas de voir partout des complots, mais de bâtir un État assez robuste pour qu'aucun complot éventuel, d'où qu'il vienne, ne puisse décider de son destin.

La France devrait retenir la leçon symétrique : l'époque où l'influence occidentale pouvait durablement reposer sur une dissymétrie politique héritée de l'histoire se termine. Chercher à conserver par la pression ce que l'on pourrait préserver par la confiance, la compétence et l'intérêt réciproque constitue désormais l'une des manières les plus efficaces de tout perdre. L'Afrique ne demande pas nécessairement à l'Occident de devenir son ennemi ; elle lui demande de renoncer définitivement à être son tuteur.

Quant à l'AES, son problème historique n'est plus seulement de résister, mais de durer. Elle devra construire des institutions capables de survivre aux hommes, des intérêts communs capables de survivre aux gouvernements, une architecture militaire capable de survivre aux crises politiques nationales et une diplomatie suffisamment diversifiée pour survivre au retrait de n'importe quel partenaire.

Alors seulement le Mali, le Burkina Faso et le Niger auront transformé leur révolte géopolitique en construction historique.

Car l'indépendance consiste à pouvoir dire non ; la souveraineté consiste à pouvoir supporter les conséquences de ce non ; la puissance commence lorsque ceux qui pourraient souhaiter votre recul savent eux-mêmes que votre chute coûterait désormais davantage que votre existence.

Et c'est peut-être, derrière les coups de feu de Niamey, la vérité la plus importante léguée au Sahel : construire une AES que l'on pourra demain corriger, démocratiser, approfondir, élargir et finalement fédéraliser, mais que plus personne, de l'intérieur comme de l'extérieur, ne pourra simplement débrancher.

 Dr. Eloi Bandia Keita

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