
par Mohand Biri
"L'émergence politique du monde non-occidental, amorcée à Bandung, n'est pas un simple rééquilibrage conjoncturel de la puissance". ~ Anouar Abdel-Malek (La dialectique sociale, 1972)
"Qui contrôle le passé contrôle l'avenir. Qui contrôle le présent contrôle le passé". ~ George Orwell (1984, 1949)
Première partieLorsque Xi Jinping a foulé le tarmac de l'aéroport du Caire, le 1er septembre dernier, ce n'était pas seulement un chef d'État qui rendait visite à un autre. C'était, pour reprendre l'expression employée par plusieurs commentateurs égyptiens et chinois, la rencontre de deux des plus anciennes et des plus prestigieuses civilisations du monde. Cette visite s'est immédiatement traduite par des engagements concrets, dont la portée mérite d'être mesurée avant toute chose.
Dans le prolongement de la zone économique du canal de Suez, les deux capitales ont signé l'accord lançant la troisième phase de la zone industrielle égypto-chinoise, destinée à attirer de nouveaux investissements dans le textile, l'électroménager et la modernisation logistique. Elles ont également avancé sur un accord de "récolte précoce" ouvrant la voie à un régime commercial préférentiel transitoire, et renforcé le règlement des échanges en monnaies locales, jusqu'à évoquer l'émission d'obligations panda destinées à réduire la dépendance égyptienne au dollar.
S'y ajoutent des projets d'extension de parcs industriels de haute technologie à proximité de la nouvelle capitale administrative, des discussions sur le financement de parcs solaires, ainsi que plusieurs accords touristiques et culturels visant à accroître l'afflux de visiteurs chinois et à construire conjointement hôtels et complexes touristiques. Le secteur technologique n'a pas été en reste : le groupe chinois Huawei, qui exploite depuis 2024 la première région de cloud public d'Égypte et vient d'y nouer un partenariat avec le secteur financier local, a proposé de construire les centres de données d'intelligence artificielle du gouvernement égyptien - une offre technologique face à laquelle Washington s'est empressée de préparer une contre-proposition associant Nvidia, AMD et Microsoft.
Ces annonces ont une portée stratégique réelle : elles enracinent un peu plus l'économie égyptienne dans une logique plus internationale, diversifient ses sources de financement hors du dollar, et consolident le corridor logistique du canal de Suez face aux tracés concurrents conçus pour le contourner.
Mais leurs limites le sont tout autant. Aucun de ces accords ne modifie, dans l'immédiat, ni le régime des accords de Camp David, ni le poids de la dette extérieure égyptienne, ni la dépendance du pays au gaz israélien - les entraves structurelles qui continuent de peser sur la souveraineté du Caire et que la suite de cette analyse tente d'expliquer.
Du côté chinois, ces engagements, aussi substantiels soient-ils, demeurent d'une ampleur modeste au regard de l'encerclement stratégique auquel Pékin fait face dans l'Indo-Pacifique et dans le Golfe, et ne sauraient à eux seuls inverser le rapport de force qu'organisent le Quad, le corridor Inde-Moyen-Orient-Europe et la toute nouvelle Pax Silica. C'est précisément dans cet écart entre l'ampleur des ambitions affichées et les limites des instruments immédiatement mobilisés que réside l'enjeu véritable de ce rapprochement.
Parmi les tracés concurrents conçus pour contourner l'Égypte figure, plus menaçant qu'aucun autre aux yeux du Caire, le projet israélien de canal dit "Ben Gourion", un chenal qui traverserait le Néguev pour relier directement la mer Rouge à la Méditerranée en s'affranchissant totalement du territoire égyptien.
Un tel projet ne menacerait pas seulement une manne financière considérable - le canal de Suez a rapporté à l'État égyptien un record de 9,4 milliards de dollars au cours du seul exercice 2022-2023, selon l'Autorité du canal de Suez -, il toucherait aussi à un symbole national de premier ordre : nationalisé par Nasser le 26 juillet 1956, geste fondateur de l'indépendance égyptienne moderne, le canal demeure, pour le peuple égyptien, une infrastructure dont la charge politique et symbolique ne le cède en rien à sa valeur commerciale.
Cette rencontre entre deux civilisations pourrait-elle être, tout autant, l'amorce d'une dynamique de civilisation, en ce moment si crucial pour l'humanité où les périls se multiplient sur tous les continents ? S'agit-il d'une manière de relancer, sous une forme inédite, le projet porté à Bandung voici soixante-dix ans, ou bien, à l'inverse, d'un signe avant-coureur d'un crépuscule plus vaste de la civilisation, si la Chine et l'Égypte venaient à ne pas mesurer, l'une comme l'autre, la gravité réelle des menaces auxquelles elles sont déjà exposées ? C'est à cette question, et à elle seule, que ce texte tout entier voudrait apporter une réponse.
La première visite d'un président chinois au Caire depuis dix ans ne se réduit donc pas à un échange protocolaire entre deux chancelleries. Elle survient alors que l'Égypte, comme une large part du monde arabo-musulman, cherche à desserrer une domination occidentale, notamment américaine, de plus en plus oppressante, particulièrement ces dernières années, et alors que la Chine affirme, avec une netteté inédite, ses ambitions de puissance mondiale face à une Amérique résolue à l'encercler.
Saisir la portée de cette rencontre suppose de l'inscrire dans trois mouvements distincts mais étroitement liés : les ambitions chinoises et les moyens, bien plus vastes qu'on ne le croit, dont Pékin dispose pour les réaliser malgré les menaces qui pèsent sur lui ; les entraves qui, depuis un demi-siècle, empêchent l'Égypte d'exercer une souveraineté pleine et entière, au point de menacer aujourd'hui jusqu'à sa pérennité en tant que nation ; et l'onde de choc que ce rapprochement pourrait propager à travers un monde arabo-musulman dont Le Caire demeure, pour le meilleur et pour le pire, l'un des piliers historiques essentiels.
Les accords de Camp David avaient pourtant été conçus, du point de vue égyptien - celui des autorités de l'époque comme de celles qui leur ont succédé -, comme le moment où, la paix enfin établie avec Israël, l'Égypte pourrait se consacrer tout entière à son propre développement, les budgets jusque-là dévolus à l'effort de guerre se trouvant, ne serait-ce qu'en partie, réorientés vers la croissance économique et sociale, condition de toute sécurité durable.
Quelle tragique illusion ! Près d'un demi-siècle plus tard, force est de constater la troublante ressemblance de ces accords avec ceux d'Oslo, signés par Yasser Arafat à Washington en septembre 1993 : des accords qui, à l'évidence, n'ont apporté ni paix, ni sécurité, et moins encore indépendance ou souveraineté - comme en témoignent les trois autres boulets qui continuent d'entraver la marche de l'Égypte, à savoir un endettement extérieur de plus en plus hors de contrôle, une dépendance énergétique qui la lie directement à Israël, et une dépendance hydrique qui la place, cette fois, à la merci de l'Éthiopie.
À ces trois menaces majeures s'en ajoute une quatrième, plus insidieuse : la pression que les États-Unis et Israël exercent désormais sur le rapport de l'Égypte à son canal de Suez, nationalisé en 1956. Quelques précisions seront données plus loin sur ce que représente ce canal pour l'Égypte, sur les plans économique, social, politique et symbolique - en rappelant, notamment, que cette nationalisation fut, aux côtés du soutien égyptien à la révolution algérienne, l'une des causes directes de l'agression tripartite que menèrent, la même année, le Royaume-Uni, la France et Israël.
Cette recomposition ne pourra cependant porter ses fruits qu'adossée à une architecture plus large, que ce texte se propose également d'établir : celle d'une unité arabe reposant sur trois piliers stratégiques - Le Caire, Riyad et Alger -, noyau d'un bloc géopolitique et civilisationnel en mesure de peser, de façon crédible et efficace, face aux plus grandes puissances. À défaut de cette architecture, la Oumma resterait l'objet, plutôt que le sujet, d'une négociation triangulaire qui se jouerait sans elle, entre Washington, Pékin et Moscou.
Chine : ambitions, moyens et volontéLe déplacement de Xi Jinping ne se comprend pleinement qu'à la lumière des propos qu'il a tenus au palais présidentiel d'Al Ittihadiya. Devant Abdel Fattah al-Sissi, le président chinois a défendu le principe selon lequel "les peuples du Moyen-Orient sont maîtres de leurs propres affaires", invitant les États de la région à s'opposer aux ingérences extérieures et à approfondir leur dialogue sur la paix et la sécurité collective. Il est allé plus loin en affirmant que Pékin se tenait prêt à garantir, aux côtés des pays de la région, la sécurité des routes maritimes internationales, alors que le commerce mondial demeure durement affecté par la guerre américano-israélienne contre l'Iran, laquelle déstabilise le trafic par le détroit d'Ormuz.
Plusieurs agences occidentales ont relevé que Xi appelait explicitement les pays du Moyen-Orient à envisager une refonte de leur architecture sécuritaire, s'aventurant ainsi sur un terrain jusqu'alors réservé à Washington. Loin d'un exercice de style, cette sortie doit se lire comme une candidature déclarée de Pékin au rôle de garant sécuritaire alternatif, dans une région où l'aura américaine semble s'effriter à vue d'œil.
Cette audace répond à une pression américaine tout aussi affirmée, dont l'Inde constitue le relais le plus constant. Depuis les affrontements frontaliers de Galwan en 2020, New Delhi a resserré sa coopération avec Washington au sein du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité - le Quad, qui réunit également le Japon et l'Australie -, multipliant les manœuvres navales dites "Malabar" et, plus récemment, une mission conjointe des garde côtes des quatre pays dans l'Indo- Pacifique.
Le corridor Inde Moyen-Orient-Europe, annoncé en marge du G20 de New Delhi en septembre 2023 avec le soutien actif de Washington, participe de la même logique d'endiguement : reliant l'Inde à l'Europe via les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite, la Jordanie et Israël, il évite précisément l'Égypte et le canal de Suez, et ses promoteurs n'ont jamais fait mystère de sa vocation à concurrencer les nouvelles routes de la soie chinoises.
L'objectif central de la guerre contre Gaza est, outre l'exploitation par Israël du gaz offshore, le désarmement de toute résistance - bien au-delà des seules dimensions militaires de celui-ci - des territoires palestiniens, le port de Haïfa étant conçu comme une étape du corridor Inde-Moyen-Orient-Europe.
Cet encerclement ne se limite d'ailleurs pas à des alliances diplomatico-stratégiques : il s'incarne dans le contrôle physique aussi bien des pays riches en hydrocarbures - comme le Venezuela ou, ce qui est aujourd'hui visé et publiquement assumé, l'Iran - que des points de passage obligés du commerce mondial, notamment énergétique.
Le détroit d'Ormuz absorbe à lui seul 45% du pétrole importé par la Chine, selon les calculs de Michel Fayad, professeur de géopolitique des hydrocarbures à l'Institut français du pétrole, tandis que le détroit de Malacca - que les stratèges chinois eux-mêmes ont surnommé la "malédiction de Malacca" - voit transiter 80% du brut chinois importé par voie maritime. Ces deux goulets, demeurés sous la surveillance conjointe de la Cinquième flotte américaine basée à Bahreïn et des marines indienne, japonaise et australienne, alliées de Washington au sein du Quad, expliquent l'importance que la Chine accorde au port pakistanais de Gwadar, qu'elle a financé et construit pour se ménager un débouché terrestre alternatif via le corridor économique Chine Pakistan.
À ce verrouillage maritime s'ajoute un rapport de force d'une tout autre nature, où Pékin, cette fois, tient le rôle dominant : celui des terres rares. La Chine assure 68% de l'extraction mondiale de ces dix-sept métaux stratégiques, selon l'Institut d'études géologiques américain, mais elle concentre surtout plus de 90% des capacités mondiales de raffinage et de séparation - un quasi-monopole, notent plusieurs analystes de la banque Ostrum, sur les segments les plus sensibles de la chaîne, dont dépendent aussi bien les aimants permanents des moteurs électriques que les radars, les missiles ou les avions de combat furtifs américains. Pékin a démontré, depuis 2023, sa capacité à transformer cet avantage en arme diplomatique en restreignant ses exportations de gallium, de germanium puis de dysprosium et de terbium vers les États-Unis : les livraisons de terres rares vers Washington ont chuté de 37% dès avril 2025, et celles d'aimants de 58%, selon les douanes chinoises citées par Bloomberg - de quoi contraindre l'administration américaine à négocier plutôt qu'à imposer.
Cette maîtrise des goulets maritimes a trouvé, le 11 décembre 2025, un prolongement technologique avec le lancement, par le département d'État américain, de l'initiative Pax Silica - littéralement la "paix du silicium" -, présentée officiellement comme l'effort phare de Washington en matière d'intelligence artificielle et de sécurité des chaînes d'approvisionnement.
Se revendiquant explicitement de la filiation de la Pax Romana, de la Pax Britannica et de la Pax Americana, ce bloc réunit autour des États-Unis le Japon, la Corée du Sud, Singapour, l'Australie, le Royaume-Uni, Israël, les Émirats arabes unis, le Qatar, l'Inde et les Pays-Bas, dans le but assumé, selon les mots du sous-secrétaire d'État Jacob Helberg, de garantir que les nations alignées contrôlent l'ensemble de la chaîne du silicium - des minéraux critiques jusqu'au déploiement de l'intelligence artificielle -, tout en excluant la Chine des technologies les plus avancées par des contrôles à l'exportation renforcés.
Combinée au verrouillage des détroits et à la dépendance occidentale aux terres rares chinoises, cette architecture dessine un rapport de forces à double sens, dont Pékin tire précisément la leçon en tissant, du Caire à Islamabad, un réseau de partenariats destiné à consolider sa propre position.
Mais les moyens dont dispose la Chine pour contrer cet encerclement et affirmer sa puissance ne se limitent pas au registre économique et financier, aussi impressionnant soit-il - ils touchent tout autant au domaine militaire et technologique, avec des conséquences directes sur la marge de manœuvre égyptienne.
En avril 2025 déjà, l'armée de l'air chinoise avait déployé sur le sol égyptien, pour l'exercice inédit "Eagles of Civilization", des chasseurs J-10C, un avion radar KJ-500 et un ravitailleur Y-20U - première projection de cette envergure hors d'Asie.
Le Caire a depuis confirmé une commande de chasseurs J-10C, cependant que ses drones armés Wing Loong, en service depuis près d'une décennie, illustrent une coopération militaire déjà ancienne. Cette réputation s'est trouvée spectaculairement confirmée lors du bref mais intense affrontement aérien qui opposa l'Inde et le Pakistan du 6 au 10 mai 2025 : les J-10C de l'aviation pakistanaise - épaulés, il est vrai, par l'excellence de la formation de leurs pilotes - y abattirent plusieurs appareils indiens, dont au moins un Rafale français selon des sources militaires françaises et américaines, offrant à l'industrie aéronautique chinoise un rayonnement mondial inédit et provoquant un afflux de commandes, de l'Algérie à plusieurs autres pays du Sud désormais tentés par cette alternative deux fois moins coûteuse que ses rivales occidentales.
Sur le plan financier, Pékin a converti, dès 2023, une partie de sa créance sur l'Égypte en prêts à taux zéro fléchés vers le développement, et a encore élargi, en juin 2026, son accord d'échange de devises avec la Banque centrale égyptienne, tout en promouvant le règlement des échanges en monnaies locales via le système interbancaire transfrontalier chinois.
Sur le plan diplomatique, Pékin peut également se prévaloir d'un succès inédit pour une puissance non occidentale : c'est dans ses murs, le 10 mars 2023, que l'Arabie saoudite et l'Iran ont signé l'accord rétablissant leurs relations diplomatiques, rompues depuis 2016 - un accord que la guerre déclenchée dans le Golfe en 2026 n'est pas parvenue à rompre, consacrant la Chine comme une puissance de médiation internationale de tout premier plan.
Enfin, s'agissant du différend hydrique qui oppose Le Caire à Addis-Abeba, la Chine, qui a financé une partie des équipements du barrage éthiopien de la Renaissance via un prêt d'un milliard de dollars de sa banque Export-Import, dispose sur ce dossier d'un levier que ni Washington ni aucune puissance occidentale ne détient à ce degré.
La Chine a donc, à sa disposition, des instruments militaires, financiers et diplomatiques bien réels pour desserrer, au moins partiellement, plusieurs des entraves qui pèsent sur la souveraineté égyptienne. La Chine a certainement les moyens mais a-t-elle toute la volonté ? Il est probablement prématuré de répondre à cette question tant la volonté chinoise dépend de celle de l'Égypte et d'autres acteurs géopolitiques, notamment arabo-musulmans.
À cet encerclement géopolitique et à ces multiples pressions, la Chine ne peut cependant se permettre d'ajouter l'aveuglement sur ses propres fragilités. Sa croissance démographique s'est arrêtée, sa population reculant depuis 2022, quand celle de l'Inde continue de progresser et l'a d'ores et déjà dépassée ; sa croissance économique elle-même ralentit d'année en année, retombée à 4,8% en 2025 et attendue à 4,4% en 2026 selon l'OCDE, quand celle de l'Inde s'établit, sur la même période, à plus de 6,4%. Ce double ralentissement, démographique et économique, aggrave un déséquilibre déjà préoccupant : la Chine ne dispose que d'environ 9% des terres arables de la planète pour nourrir près d'un cinquième de sa population, et d'à peine 7% des ressources mondiales en eau douce, dont l'essentiel se concentre dans un Sud largement irrigué quand le Nord du pays, y compris la capitale, s'enfonce dans une pénurie structurelle. Pékin le sait : sa puissance extérieure ne vaudra, à terme, que ce que vaudront ses propres équilibres intérieurs.
À suivre...
source : Algérie54
envoyé par Amar Djerrad