📑 13/09/2026 reseauinternational.net  9min 7 #326502

Ursula et Kaja, ou l'art européen de se tirer dans les pattes avec élégance

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par Mounir Kilani

À Bruxelles, on appelle cela une réforme institutionnelle. Vu de plus loin, cela ressemble surtout à deux femmes qui se disputent le micro d'une Europe qui prétend parler d'une seule voix. Le plus amusant est peut-être qu'elles semblent avoir oublié une chose : les peuples européens ont encore leurs propres voix.

Pendant que le monde s'intéresse à l'Ukraine, aux drones russes, aux satellites et à tout ce qui peut voler, exploser ou surveiller quelque chose, l'Union européenne, elle, s'occupe de l'essentiel : savoir qui a le droit de parler au nom de l'Europe.

C'est moins spectaculaire. Mais à Bruxelles, c'est autrement plus important.

Il existe une étrange maladie institutionnelle : plus une organisation peine à parler d'une seule voix, plus elle éprouve le besoin de créer des structures pour expliquer qu'elle parle d'une seule voix.

Ainsi naissent les "mécanismes de coordination", les "clarifications institutionnelles", les "nouvelles architectures" et autres inventions administratives dont Bruxelles a le secret.

Une rivalité devient une "meilleure coordination". Une bataille de pouvoir devient une "réforme". Et lorsqu'on veut donner davantage de responsabilités à quelqu'un tout en s'assurant qu'il restera sous l'autorité de quelqu'un d'autre, on appelle cela une "rationalisation".

C'est beau, l'Europe.

France et Allemagne ont donc remis sur la table une réforme du Service européen pour l'action extérieure, le fameux SEAE. L'idée : rapprocher davantage la politique étrangère de la Commission, transférer certaines fonctions et renforcer la cohérence de l'action extérieure européenne.

Sur le papier, c'est magnifique. L'Europe serait enfin capable de parler d'une seule voix. Une seule.

On pourrait presque en oublier qu'il existe encore vingt-sept États, vingt-sept histoires, vingt-sept intérêts nationaux et, accessoirement, vingt-sept peuples qui n'ont pas demandé à parler comme un seul homme.

Mais passons. Le fédéralisme européen n'aime pas beaucoup les détails.

Kaja Kallas, elle, a écouté. Puis elle a parlé. À Wicklow, devant les ministres européens des Affaires étrangères, elle a expliqué en substance que si quelqu'un devait se trouver au-dessus d'elle pour décider réellement, le système ne pourrait pas fonctionner.

Traduction diplomatique : "Merci pour la promotion. Mais si c'est pour devenir la ministre des Affaires étrangères d'Ursula, je vais réfléchir encore un peu".

Il faut reconnaître à Kaja Kallas un certain talent. Elle vient d'Estonie. Un pays de 1,3 million d'habitants.

Lorsqu'on est aussi nombreux, on apprend probablement assez vite que la géopolitique commence par compter les chaises autour de la table. Et quand les grands pays européens parlent de "puissance", les Estoniens ont peut-être le réflexe de vérifier d'abord combien ils sont dans la pièce.

L'Estonie est suffisamment petite pour savoir qu'un État n'est pas une abstraction administrative. C'est une frontière, une histoire, une mémoire, une langue, des intérêts et quelques voisins qu'il vaut mieux connaître personnellement.

Kallas n'est donc probablement pas arrivée à Bruxelles pour devenir la secrétaire générale adjointe d'une Europe qui aurait trouvé le moyen d'avoir une politique étrangère sans véritable État.

Elle veut parler au nom de l'Europe. Très bien. Mais elle aimerait apparemment pouvoir terminer ses phrases toute seule.

Et c'est là que commence le spectacle.

Ursula von der Leyen possède déjà une Commission européenne dont le pouvoir s'est considérablement étendu. Kaja possède le titre de Haute Représentante. Et toutes deux semblent avoir découvert une vérité élémentaire de la politique : un fauteuil peut être européen, mais il n'est jamais assez grand pour deux.

La Commission veut coordonner. La Haute Représentante veut décider. Les États veulent conserver leur marge de manœuvre. Et Bruxelles veut naturellement expliquer à tout le monde que tout cela est parfaitement compatible.

C'est précisément ce qui rend l'affaire si amusante.

L'Europe institutionnelle nous explique depuis des années qu'il faut "davantage d'Europe". Davantage d'Europe pour quoi ? Pour parler plus fort ? Pour décider plus vite ? Pour sanctionner davantage ? Pour négocier au nom de ceux qui négocieraient peut-être différemment s'ils étaient encore maîtres de leur politique étrangère ?

La question est rarement posée. Elle risquerait de gâcher le dîner.

Alors on préfère parler d'"autonomie stratégique". Expression merveilleuse. L'Europe veut être autonome stratégiquement, mais elle commence par se demander qui, à Bruxelles, possède le bouton.

Pendant ce temps, les États membres continuent de regarder leurs intérêts nationaux. L'Allemagne regarde l'Allemagne, la Pologne regarde la Russie, l'Italie regarde la Méditerranée, la Hongrie regarde Budapest, l'Estonie regarde sa frontière.

Et Bruxelles regarde Bruxelles. Ce qui est finalement assez logique : il faut bien que quelqu'un regarde Bruxelles.

Ah, la France...

Elle était naturellement présente dans cette affaire, ne serait-ce que parce qu'à Bruxelles, lorsqu'il s'agit de construire une Europe plus intégrée, Paris n'est jamais très loin. Surtout depuis qu'Emmanuel Macron semble avoir développé pour Ursula von der Leyen une affection politique qui confine parfois à la fidélité conjugale.

Macron aime Ursula. Il aime son Europe. Il aime son autonomie stratégique. Il aime tellement l'idée d'une Europe puissante qu'il semble parfois avoir oublié un détail embarrassant : la France est encore un État souverain.

Mais cette fois, même Paris a fini par prendre quelques distances avec le fameux projet présenté comme franco-allemand. Ce qui nous offre une scène délicieuse.

Berlin avance. Paris regarde. Puis Paris explique qu'il n'était pas vraiment avec Berlin.

On imagine Macron :

  • Ursula, nous devons construire une Europe souveraine.
  • Bien sûr, Emmanuel.
  • Une Europe forte, qui parle d'une seule voix.
  • Naturellement
  • Une voix européenne.
  • Évidemment.
  • Sous ta direction, bien sûr.

Ursula sourit. Kaja tousse. Et quelque part, dans un ministère français, un fonctionnaire découvre soudain que le document franco-allemand n'était peut-être pas aussi franco-allemand qu'on le croyait.

C'est beau, l'amitié européenne. Elle dure généralement jusqu'à la première note de bas de page.

Macron, lui, continuera d'aimer l'Europe. Surtout lorsqu'elle porte le tailleur d'Ursula.

Le problème avec une seule voix

Le problème est finalement assez simple : l'Union européenne voudrait transformer cette addition d'intérêts nationaux en une volonté politique unique.

Une Europe des nations peut pourtant travailler ensemble sans avoir besoin de se transformer en une sorte d'État administratif géant. Elle peut coopérer. Commercer. Se défendre. Négocier. Mettre en commun ce qui doit l'être.

Mais elle n'a pas nécessairement besoin d'une superstructure qui explique aux peuples européens qu'ils ne sont vraiment européens que lorsqu'ils parlent avec le même accent administratif. Et surtout, elle n'a pas besoin de deux personnages chargés de nous démontrer chaque semaine qu'elles ne sont pas tout à fait d'accord sur celle qui doit tenir le mégaphone.

Voilà pourquoi cette petite querelle est plus intéressante qu'elle n'en a l'air. L'Europe n'a pas seulement un problème de coordination. Elle a un problème de pouvoir.

Qui décide ? Qui parle ? Qui représente ? Qui signe ? Et surtout : qui a demandé à Bruxelles de parler au nom de tous ?

Ah.

Voilà une question beaucoup moins confortable. Alors on retourne au vocabulaire administratif. "Gouvernance". "Cohérence". "Efficacité". "Architecture institutionnelle". Surtout ne jamais dire : souveraineté.

Le mot pourrait provoquer une réaction allergique dans quelques bureaux de la Commission.

Car derrière le duel Ursula-Kaja se trouve une question beaucoup plus vaste : l'Europe doit-elle devenir un État qui parle au nom des nations, ou rester une coopération de nations qui choisissent ensemble ce qu'elles veulent faire ?

La réponse de Bruxelles est connue. Elle est généralement formulée dans vingt pages de jargon.

La mienne tient en une phrase : une nation peut déléguer une compétence ; elle ne devrait pas déléguer son existence.

Mais revenons à nos deux héroïnes. Ursula et Kaja. Deux femmes de pouvoir. Deux caractères. Deux ambitions. Et surtout deux excellentes raisons, pour le lecteur, de sortir le pop-corn. Car la suite promet d'être savoureuse.

Le 16 septembre, Ursula von der Leyen montera à la tribune de Strasbourg pour son discours sur l'état de l'Union. Elle parlera de l'Europe. De sa puissance. De son unité. De son avenir.

Kaja Kallas sera dans la salle. Et tout le monde regardera les regards. Pas les applaudissements. Pas les drapeaux. Pas les grands mots.

Les regards.

Parce qu'il y a parfois plus de vérité dans un regard que dans vingt communiqués de la Commission.

Et si, au passage, quelqu'un pouvait demander aux deux dames quelque chose de très simple : "Quand vous dites"l'Europe", vous parlez exactement de qui ?"

Il est possible qu'un silence s'installe. Un long silence. Un silence de ceux qui ne figurent dans aucun traité.

Et pendant ce temps, quelque part entre Paris, Rome, Varsovie, Madrid, Budapest, Lisbonne ou Athènes, des peuples continueront tranquillement à être français, italiens, polonais, espagnols, hongrois, portugais ou grecs. Sans demander à Bruxelles la permission.

L'Europe existe. Mais les nations aussi. Et contrairement aux structures administratives, elles n'ont pas besoin d'un communiqué pour prouver qu'elles existent.

Épilogue - Bruxelles, dans un futur parfaitement prévisible

Le 16 septembre est passé. Ursula a prononcé son discours. Kaja a écouté. Les regards ont été échangés. Les communiqués ont été publiés.

Et puis... rien. Enfin, rien de nouveau.

À Bruxelles, lorsqu'un problème n'est pas résolu, on ne le résout pas. On lui donne un nouveau nom. Puis un nouveau comité. Puis un nouveau budget. Puis un nouveau responsable. Et finalement, une réforme de la réforme.

En 2027, un nouveau poste sera probablement créé : "Coordinateur général adjoint à la cohérence extérieure et à la simplification administrative".

Personne ne saura exactement ce qu'il fait. Lui non plus. Mais il aura un bureau. Une plaque. Une secrétaire. Et un budget. Ce qui, à Bruxelles, constitue déjà une définition assez précise du pouvoir.

Puis viendra une nouvelle réforme. Elle visera à "clarifier les responsabilités respectives de la Commission et du SEAE". Elle sera présentée comme historique. Puis comme décisive. Puis comme indispensable. Et, naturellement, comme une étape majeure vers une Europe plus forte.

Paris dira qu'il est favorable. Berlin dira qu'il est favorable. Puis Paris précisera qu'il n'a jamais exactement dit cela. Berlin rappellera que le document n'était qu'une proposition. Bruxelles parlera de "malentendu". Et un nouveau groupe de travail sera créé.

Sa mission ? Réfléchir à la meilleure manière de coordonner ceux qui coordonnent déjà ceux qui coordonnent. Il remettra son rapport dans quelques années. Il fera quatre-vingt-sept pages. Il comportera un résumé exécutif de douze pages. Personne ne le lira. Mais il sera publié. Avec un communiqué. Et une conférence de presse. Et peut-être même un buffet.

Pendant ce temps, Ursula sera toujours là. Ou sa remplaçante. Kaja aussi. Ou la personne qui aura repris son fauteuil.

Et quelque part entre Paris, Rome, Varsovie, Madrid, Budapest, Lisbonne ou Athènes, les peuples continueront tranquillement leur petit bonhomme de chemin. Avec leurs histoires. Leurs langues. Leurs frontières. Leurs intérêts. Et surtout cette curieuse habitude de vouloir encore décider eux-mêmes de ce qui les concerne.

Les nations n'ont même pas besoin d'un fauteuil européen. Elles ont des sièges. Et, jusqu'à preuve du contraire, elles comptent bien rester assises dessus.

Fin de l'épisode.

 Mounir Kilani

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