Noah Hurowitz, 9 septembre 2026 - United Airlines s'apprête à reprendre l'acheminement de matériel militaire vers Israël à bord de vols passagers, selon des données d'expédition examinées par The Intercept. La compagnie aérienne, l'une des plus importantes au monde, avait suspendu cette pratique il y a plus de six mois, au moment du déclenchement de la guerre contre l'Iran.
Mercredi soir, United doit transporter cinq cargaisons militaires à bord du vol 90 - une liaison passagers reliant l'aéroport international Newark Liberty (New Jersey) à Tel-Aviv (Israël) - au lendemain de la reprise de cette ligne et d'un autre vol direct vers Israël, indiquent les documents consultés.
Ces expéditions, selon les documents examinés par The Intercept, comprennent notamment un envoi destiné à la division "électro-optique" du géant israélien de l'armement Elbit Systems, à Rehovot (Israël), où le fabricant possède un important complexe. Une autre cargaison est destinée à Elbit Systems Land, une division de l'entreprise anciennement connue sous le nom d'IMI Systems, située à Ramat Hasharon (Israël). Enfin, trois autres expéditions sont prévues à destination d'un site d'Elbit Systems à Karmiel (Israël).
Au moins l'un des envois à destination de Karmiel portait spécifiquement la mention "FMS" (Foreign Military Sales, ou ventes militaires à l'étranger), selon les documents ; toutefois, l'ensemble du matériel militaire transporté vers Israël lors du vol de mercredi est destiné à des entreprises de défense relevant du groupe Elbit.
Ces expéditions semblent marquer un retour à la situation antérieure pour United. La compagnie avait en effet utilisé des vols civils pour transporter des milliers de cargaisons militaires vers Israël durant les guerres menées dans la bande de Gaza occupée et au Liban, ainsi qu'en amont de l'attaque conjointe menée avec les États-Unis contre l'Iran, selon un nouveau rapport publié cette semaine par le Movement Research Unit, le Palestinian Youth Movement, le People's Embargo for Palestine et les Democratic Socialists of America. (Un porte-parole de United a refusé tout commentaire. Des représentants de Lockheed Martin, d'Elbit Systems et du ministère israélien de la Défense n'ont pas répondu aux demandes de commentaire.)
Le rapport, fondé sur des données en libre accès, révèle que United a transporté près de 3.000 cargaisons de matériel militaire sur une période de sept mois, entre 2025 et le début de 2026. Ces cargaisons comprenaient aussi bien des composants essentiels pour avions de chasse et chars d'assaut que des viseurs de casque, des équipements électroniques ainsi que de la visserie. Ces transferts n'ont cessé qu'avec le déclenchement de la guerre contre l'Iran.
"Ce rapport démontre que United achemine, de manière constante et régulière, du matériel militaire utilisé par l'armée israélienne pour ses opérations à Gaza, au Liban et contre l'Iran", a déclaré Griffin Mahon, coprésident du comité syndical national des Democratic Socialists of America (Socialistes démocrates d'Amérique), l'un des groupes à l'origine du rapport. "Ces pièces sont transportées sur des vols civils de passagers et illustrent la façon dont des entreprises américaines rendent possibles les crimes de guerre du gouvernement israélien."
2.761 expéditions
En utilisant des méthodes "open source" pour repérer des documents de transport de fret accessibles au public, des chercheurs de la Movement Research Unit - un groupe qui apporte un soutien d'investigation à des organisations et causes de gauche - ont déclaré avoir suivi 2.761 expéditions destinées à des fabricants d'armes, acheminées par la compagnie United à bord de 160 vols civils de passagers entre le 24 juillet 2025 et le 27 février 2026.
En raison du volume de données, les auteurs n'ont pu analyser qu'une partie de l'ensemble des expéditions ; toutefois, après avoir examiné les descriptions de produits d'un échantillon de 546 de ces envois, le groupe a recensé 28 expéditions de pièces pour chars, 131 expéditions de pièces destinées aux avions de chasse F-35 du fabricant d'armement Lockheed Martin, 67 expéditions de composants pour d'autres aéronefs, ainsi que plus de 100 autres expéditions incluant du matériel de radio et de communication, de la boulonnerie et des systèmes de visualisation intégrés aux casques.
Bon nombre de ces pièces constituent des éléments essentiels de certains des véhicules militaires les plus stratégiques de l'arsenal israélien ; or, nombre de ces véhicules ont été impliqués, à maintes reprises, dans des actes constituant selon toute vraisemblance des crimes de guerre, affirme Belal Elsiesy, porte-parole du Palestinian Youth Movement (Mouvement de la jeunesse palestinienne).
"Nous avons identifié des pièces directement liées à la perpétration du génocide, allant des systèmes de visée et des écrans de tir pour chars blindés jusqu'aux mécanismes de largage de bombes du F-35", a déclaré M. Elsiesy. "Nous voyons souvent sur les réseaux sociaux des vidéos filmées par les forces d'occupation israéliennes depuis l'intérieur d'un char lors de la destruction d'écoles, de mosquées ou d'autres bâtiments ; or, l'écran qui filme la scène est souvent un écran de tir - le même modèle que celui transporté par United Airlines. Il ne s'agit pas d'un lien abstrait."
Le rapport n'a trouvé aucune preuve indiquant que United ait transporté des matières explicitement dangereuses à bord de vols passagers. Toutefois, l'utilisation d'infrastructures civiles pour acheminer des composants d'armement à une partie belligérante en plein conflit ouvert a soulevé des questions d'ordre éthique chez les chercheurs, selon Abdullah, enquêteur pour Movement Research, qui s'est entretenu avec The Intercept sous réserve de ne voir mentionné que son prénom en raison de la nature sensible de son travail.
"Nous prenons tous l'avion en faisant attention à la quantité d'eau contenue dans nos bouteilles, alors que, dans le même temps, des systèmes de manutention de munitions, des pièces de F-35 et des systèmes de visée pour chars sont transportés sur ces mêmes vols, à notre insu", a déclaré Abdullah. "Des crimes sont commis à Gaza ; United doit donc procéder à un examen complet et approfondi de sa politique concernant le transport de ces composants, susceptibles de violer le droit international."
Pièces d'armes sur des vols intérieurs
Le rapport révèle que ces cargaisons n'étaient pas uniquement transportées sur des vols à destination d'Israël.
Bien que la majorité des documents d'expédition n'indiquaient aucun point d'origine national autre que Newark, il est apparu que 235 expéditions étaient arrivées à Newark via des vols intérieurs en provenance de diverses villes américaines, notamment Dallas-Fort Worth, Houston, Atlanta, San Francisco, Los Angeles, ainsi que Washington-Dulles et Chicago O'Hare.
La liaison intérieure ayant enregistré le plus grand nombre d'expéditions au cours de la période analysée était un vol United reliant Dallas-Fort Worth à Houston, à bord duquel la compagnie a transporté 128 cargaisons, selon le rapport. Venaient ensuite 90 expéditions nationales transportées sur un vol United reliant Houston à Newark.
La plupart des expéditions à destination directe d'Israël - soit 2.565 au total - semblent avoir été acheminées par les vols United 84 et 90, des vols passagers assurant la liaison directe entre Newark et Tel-Aviv. Les données recueillies par les auteurs du rapport indiquent que Newark a servi de plaque tournante principale pour les expéditions de United vers Israël ; à l'exception de 45 cargaisons, toutes celles recensées durant la période étudiée sont arrivées en Israël depuis cet aéroport. Sur ces 45 expéditions restantes, 36 ont quitté les États-Unis depuis Chicago et neuf depuis Washington, précise le rapport.
Selon le rapport, la majeure partie des expéditions - 2.070 au total - était destinée à Elbit Systems, le plus grand fabricant d'armes israélien et une cible fréquente des militants de la solidarité avec la Palestine. Au total, 78 expéditions ont été acheminées vers le siège israélien de Lockheed Martin, tandis que des centaines d'autres étaient destinées au ministère israélien de la Défense et à plusieurs bases aériennes militaires en Israël, notamment la base opérationnelle de la flotte de chasseurs F-35I du pays - la version israélienne de l'avion de combat furtif emblématique de Lockheed.
Bien que les informations concernant les expéditeurs n'aient été disponibles que dans certains cas, une partie des transferts a été effectuée par Lockheed Martin et par la filiale américaine d'Elbit Systems, selon les auteurs du rapport.
Un nouveau rapport
The Intercept a examiné une partie des données à la base du rapport - notamment des documents de fret attestant du transport de pièces pour F-35 et de systèmes d'armes destinés à des véhicules de transport de troupes blindés - sans toutefois corroborer de manière indépendante toutes les affirmations du Movement Research Unit et de ses partenaires.
Les enquêteurs de Movement Research ont fourni une explication détaillée de leur méthodologie à The Intercept ; ce dernier a accepté de ne pas divulguer certains détails afin d'éviter que les recherches ayant permis l'élaboration du rapport ne soient entravées. Par le passé, le groupe avait déjà mis au jour l'expédition de plusieurs tonnes de matières explosives depuis l'aéroport international John F. Kennedy de New York, ainsi que l'envoi de matériel vers Israël par une entreprise de drones basée à Portland.
L'élaboration de ce rapport a débuté l'été dernier, après qu'une enquête du média irlandais The Ditch a révélé le transport de matériel militaire à bord de vols commerciaux traversant l'espace aérien irlandais.
Soupçonnant que cette pratique était plus répandue que ne le laissaient supposer les cas limités cités par The Ditch, Movement Research a approfondi l'analyse des expéditions de la compagnie aérienne vers Israël au cours des sept mois suivants.
Les expéditions semblent avoir cessé en grande partie en février, au moment où les vols directs entre les États-Unis et Israël ont été suspendus dans le contexte de l'attaque américano-israélienne contre l'Iran. Alors que ces vols doivent reprendre cette semaine, les auteurs du rapport espèrent faire pression sur United pour que la compagnie mette fin à la pratique consistant à transporter du fret militaire à bord, selon Abdullah, enquêteur pour l'organisation Movement Research.
"Le moment est particulièrement opportun, car United doit s'engager à ne pas transporter de fret militaire sur ces vols passagers", a déclaré Abdullah. "Et ce, non seulement sur les vols à destination directe de Tel-Aviv, mais aussi sur les vols intérieurs aux États-Unis."
Article original en anglais sur The Intercept / Traduction MR
