📑 14/09/2026 journal-neo.su  9min 18 #326563

Pourquoi l'Italie camoufle-t-elle l'expulsion de son Ambassadeur d'Éthiopie?

 Mohamed Lamine KABA,

En août 2026, le gouvernement éthiopien a déclaré Sеm Fabrizi, l'ambassadeur d'Italie, persona non grata. Rome a préféré garder le silence. Cet incident n'est pas seulement un incident diplomatique, mais un exemple frappant du nouvel équilibre des pouvoirs entre l'Afrique et les anciennes puissances coloniales.

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Il est significatif que, le 13 février 2026, Giorgia Meloni ait boudé la Conférence de Munich sur la sécurité au profit du Sommet Italie-Afrique à Addis-Abeba, recevant un accueil que les dirigeants européens n'avaient pas vu depuis l'époque de François Hollande.

Le contraste n'échappe à personne, à commencer par l'opposition italienne elle-même. Le Parti démocrate et Italia Viva ont ainsi annoncé le dépôt de questions parlementaires, entendant obtenir du gouvernement des explications officielles. Un premier signal, ténu mais réel, que le silence de Rome ne suffira pas indéfiniment à étouffer un malaise désormais politique.

Une anomalie juridique qui n'en est pas une

L' article 9 de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques de 1961 confère à tout État receveur un pouvoir discrétionnaire quasi absolu : déclarer un diplomate persona non grata, sans même avoir à motiver sa décision. C'est ce pouvoir qu'exerce Addis-Abeba en août 2026 contre Sеm Fabrizi, dix mois seulement après sa prise de fonction en tant qu'ambassadeur. Rien, en droit, n'oblige l'Éthiopie à s'expliquer. Rien, en revanche, n'explique le silence de Rome.

Car la réciprocité, sans être une obligation conventionnelle, est la norme coutumière constante de la pratique diplomatique : un État expulse l'ambassadeur de l'autre en miroir, ne serait-ce que pour signifier que l'affront ne restera pas sans réponse.  Antonio Tajani aux affaires étrangères s'en abstient. Aucune protestation, aucune mesure symétrique, aucun commentaire pendant des mois - la  Farnesina va jusqu'à soutenir que Fabrizi demeure en poste. Un chancelier qui dissimule l'expulsion de son propre représentant ne protège pas une abstraction : il gère un rapport de forces qu'il sait défavorable, et qu'il préfère taire.

Sous la réforme administrative, la tutelle de fait

Les motifs de la disgrâce, tels que reconstitués par les enquêtes de  Massimo Alberizzi et d' Ali Ragab, tiennent en apparence à une modernisation bureaucratique : externalisation des visas vers l'opérateur privé VFS Global, fin des passe-droits douaniers dont bénéficiait l'entourage du premier ministre Abiy Ahmed, resserrement du contrôle sur les flux de marchandises transitant par l'ambassade. Rien, sur le papier, qui ne relève de la bonne gouvernance.

Mais la question qui importe n'est pas celle de la vertu du geste : c'est celle de son auteur. Un ambassadeur n'est pas mandaté pour arbitrer les usages internes d'un État souverain ; il représente, il négocie, il rend compte. Qu'il ait, de surcroît, multiplié les déplacements au Tigré - région où le Front populaire de libération du Tigré (FPLT) conteste alors l'autorité fédérale - et qu'il y ait rencontré des figures de l'opposition, achève de faire basculer le  profil du diplomate réformateur vers celui d'un acteur politique non mandaté. Ce glissement, du contrôle administratif à l'ingérence politique, est la signature classique de la tutelle informelle : on ne gouverne plus depuis la métropole, on gouverne depuis la chancellerie.

Une continuité documentée, de 1935 à nos jours

L'argument de la continuité coloniale ne tient pas à une analogie rhétorique ; il repose sur une série de faits datés. En 1935, l'Italie envahit l'Éthiopie au mépris du Pacte de la Société des Nations, avec un recours documenté au gaz moutarde, en violation du protocole de Genève de 1925. Le 19 février 1937, après une tentative d'assassinat manquée contre le maréchal Rodolfo Graziani, l'armée d'occupation déclenche trois jours de représailles à Addis-Abeba : l'étude de référence de l'historien  Ian Campbell (2018) évalue le bilan à environ 19 200 morts, un cinquième de la population de la capitale ; des sources éthiopiennes avancent jusqu'à 30 000 victimes. Au monastère de  Debre Libanos, près de deux mille moines et pèlerins sont exécutés sur ordre. Graziani, inscrit sur la liste alliée des criminels de guerre, ne sera ni extradé ni jugé ; il meurt paisiblement près de Rome en 1955.

Le traité de paix de Paris de 1947  fixe les réparations dues à l'Éthiopie à 25 millions de dollars - la part la plus faible de toutes les nations indemnisées cette année-là, loin derrière la Grèce (105 millions) ou la Yougoslavie (125 millions), pourtant moins durement occupées. Les biens liturgiques et artistiques pillés ne seront restitués que par fragments, de 1954 à 2005 : il aura fallu soixante-huit ans pour que l'obélisque d'Aksoum retrouve sa terre. Et lorsque Rome consent enfin, en 2008, à un geste de réparation proportionné au crime colonial - cinq milliards de dollars versés à la Libye pour trente-deux ans d'occupation -, c'est un autre pays qui en bénéficie. L'asymétrie n'est pas circonstancielle ; elle est structurelle, et elle éclaire, quatre-vingt-dix ans plus tard, la légèreté avec laquelle un ambassadeur italien a pu se croire fondé à réformer Addis-Abeba de l'intérieur.

Curieusement, le traité fixe à 25 millions dollars pour près de vingt mille morts, voire plus : l'arithmétique coloniale a toujours su arrondir la vie africaine à la baisse, virgule comprise.

L'architecture normative d'une décennie inédite

Ce qui distingue 2026 de tous les précédents, c'est l'existence, désormais, d'un cadre institutionnel destiné à trancher ce type de contentieux. L'Union africaine a proclamé 2025 "Année des réparations", puis adopté, lors de son  39ᵉ sommet à Addis-Abeba en février 2026, la Déclaration d'Alger sur les crimes coloniaux, qui érige le 30 novembre en journée continentale d'hommage aux victimes de la traite, de la colonisation et de l'apartheid. Deux organes techniques ont vu le jour dans la foulée : le Comité d'experts de l'Union africaine sur les réparations ( AUCER) et le Groupe de référence des experts juridiques ( AULER), chargés de documenter les préjudices et d'en formaliser la traduction juridique. L'ensemble s'inscrit dans une "Décennie 2026-2035 de la justice pour les Africains et les personnes d'ascendance africaine", dont la présentation devant l'Assemblée générale des Nations unies fut le 25 mars 2026, avec l'appui de la Communauté caribéenne.

Cette présentation aboutit à l'adopte, à l'initiative du Ghana et de l'Union africaine, la  résolution A/80/L.48 qui qualifie la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage de crime le plus grave contre l'humanité, et appelle à un dialogue de bonne foi sur la justice réparatrice : excuses officielles, compensations, restitutions. Cent vingt-trois voix pour, incluant l'ensemble des pays africains, à l'exception du seul  Bénin qui s'est paradoxalement abstenu sous les auspices de Patrice Talon. Trois voix contre : Argentine (réputé raciste), Israël (cancer de l'humanité), États-Unis (construit à partir du stellionat de l'héritage colonial européen). Cinquante-deux abstentions. Parmi elles, les vingt-sept États membres de l'Union européenne. L'Italie comprise.

L'ampleur des montants en jeu situe le dossier éthiopien dans une perspective résolument continentale : un juriste soudanais évalue à lui seul à 700 milliards de dollars la dette britannique envers le seul Soudan. Signe de la bascule en cours, le sommet Union européenne-Union africaine de Luanda, en novembre 2025, a  inscrit pour la première fois la question des réparations à son ordre du jour officiel. L'affaire Fabrizi, replacée dans cette chronologie, cesse d'être un incident isolé : elle devient l'un des cas d'espèce que l'AULER pourra verser, demain, au dossier constitué contre les pratiques diplomatiques héritées de l'ère coloniale.

Pendant que l'Union africaine chronomètre sa décennie des réparations, Rome vérifie encore, discrètement, si quelqu'un a remarqué son silence de 2026.

Trois trajectoires pour la décennie qui vient

Sans nul doute, l'empire a perdu ses colonies, son armée et sa grandeur ; il lui reste le silence - la seule possession qu'il continue d'administrer avec un zèle intact.

Il découle de notre analyse trois scénarii :

Premier scénario, l'endurcissement normatif : portées par le calendrier onusien, les capitales africaines multiplient les gestes de souveraineté - expulsions, révisions d'accords de défense, remise en cause des immunités diplomatiques élargies - sans craindre de rétorsion européenne.

Deuxième scénario, le double discours : Rome, comme Paris ou Londres, continuera de saluer publiquement une "relation renouvelée" avec l'Afrique tout en défendant, en coulisses, ses marchés d'armement et ses concessions extractives - le rôle prêté au groupe Leonardo dans le contexte du réarmement éthiopien illustre cette tension bouillonnante.

Troisième scénario, la reconfiguration des alliances : privées de la déférence qu'elles escomptaient, des capitales comme Addis-Abeba orientent davantage leur politique étrangère vers Ankara, Moscou ou Pékin, perçus comme des partenaires naturels et fiables.

Dans les trois cas, la conclusion est la même : l'ancienne puissance coloniale n'a pas changé de logiciel, elle a changé de lexique. Le silence de Tajani n'est pas une prudence diplomatique ; c'est l'aveu, à voix basse, qu'un empire mental survit à la disparition de l'empire territorial - et que ce sursis, désormais chronométré par une décennie de réparations, touche à sa fin.

Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine

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Admin 2026-09-14 #15726 🇫🇷
un empire mental survit à la disparition de l'empire territorial