
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
L'Asie centrale revient au cœur de la rivalité entre les grandes puissances. Et c'est précisément Samarcande qui pourrait devenir le symbole de ce basculement.
La ville se trouve en Ouzbékistan, au cœur de l'Asie centrale, sur l'un des principaux axes historiques de la route de la soie. Pendant des siècles, les voies commerciales reliant la Chine, la Perse, l'Inde et l'Eurasie occidentale y ont convergé. Aujourd'hui, cette géographie ancienne acquiert une nouvelle importance stratégique: la Chine développe des corridors terrestres, Washington cherche à accéder aux matières premières et la Russie tente de préserver sa sphère d'influence traditionnelle.

C'est précisément pour cette raison qu'il vaut la peine de se pencher sur le débat actuel au sein de l'Hudson Institute américain.
Lors du sommet de l'OCS à Bichkek, la Chine, la Russie, l'Inde, la Turquie, l'Iran et le Pakistan sont représentés au plus haut niveau politique. Les États-Unis le sont à un niveau nettement inférieur. Pour l'Hudson Institute, il s'agit de bien plus qu'une question de protocole. Washington risque de perdre du terrain là où les rapports de force sont précisément en train de se recomposer.
Du point de vue américain, le véritable problème s'appelle la Chine.
Pékin a besoin de l'Asie centrale pour son énergie, ses matières premières et, surtout, pour ses liaisons terrestres en direction de l'Ouest. Ces corridors présentent un avantage stratégique: ils réduisent la dépendance de la Chine à l'égard des voies maritimes, qui, en cas de conflit, seraient bien davantage soumises à l'influence américaine.
Les États-Unis, de leur côté, s'intéressent à l'uranium, au gaz et aux minerais critiques, et veulent empêcher les Chinois de lier trop étroitement cette région à eux sur le plan économique.
Dans certaines analyses américaines, la Russie est désormais considérée différemment d'il y a encore quelques années. La guerre en Ukraine mobilise les ressources de Moscou. Plus la Russie y restera engagée longtemps, plus la marge de manœuvre de la Chine en Asie centrale s'élargira. La guerre en Ukraine acquiert ainsi, elle aussi, une dimension qui dépasse le seul cadre ukrainien. Quiconque immobilise durablement la Russie sur son flanc occidental modifie simultanément les rapports de force dans le Caucase et en Asie centrale.


Et c'est ici que Samarcande entre en jeu: un jeu de là-bas, dans le deuxième plus grand État d'Asie centrale par sa superficie ? Non: l'essentiel est ailleurs. L'Ouzbékistan est de loin l'État le plus peuplé de la région et, sur le plan politique, l'un de ses acteurs clés. Une réunion au format C5+1 est prévue à Samarcande en octobre, réunissant les États-Unis, le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et le Turkménistan.
L'Hudson Institute va encore plus loin: la présence du secrétaire d'État Marco Rubio ne suffirait pas vraiment. Trump lui-même devrait se rendre à Samarcande.
Ce serait un geste remarquable: un président américain en exercice au cœur même du berceau historique de la route de la soie, exactement là où la Chine tente aujourd'hui de transformer les anciens axes commerciaux eurasiatiques en corridors modernes destinés à l'énergie, au transport ferroviaire et aux matières premières.
Mais l'orientation politique proposée est peut-être encore plus intéressante.
Comme chacun sait, les cinq États d'Asie centrale ne correspondent pas à l'idéal occidental des démocraties libérales. Pourtant, la recommandation est soudain la suivante: moins de leçons sur la démocratie, davantage d'affaires.
Car Washington a un problème de concurrence.
La Chine propose des investissements et des infrastructures sans exiger, en contrepartie, la mise en œuvre de programmes de réformes politiques. La Russie agit elle aussi, dans une large mesure, sans imposer de telles conditions. Dans ces circonstances, quiconque continue à présenter en premier lieu une liste d'exigences de politique intérieure affaiblit sa propre position.
La concurrence géopolitique discipline l'idéologie.
L'objectif américain apparaît ainsi avec une étonnante clarté: Washington n'a pas besoin de contrôler l'Asie centrale. Il lui suffit d'empêcher la Chine d'y établir une position dominante.

La Russie est cependant encore loin d'avoir disparu. La langue, les migrations, le commerce, les infrastructures, l'énergie, la coopération en matière de sécurité, l'UEE et l'OTSC continuent de former un réseau dense. Les États d'Asie centrale eux-mêmes n'ont pas non plus intérêt à remplacer purement et simplement Moscou par Pékin ou Washington. Leur principal avantage réside précisément dans leur capacité à contrebalancer la Chine, la Russie, les États-Unis, la Turquie et d'autres acteurs les uns par rapport aux autres.
Il faudra donc observer attentivement ce qui se fera à Samarcande en octobre.
L'ancienne route de la soie redevient politique. Et Washington a compris que l'influence ne s'y acquiert pas en donnant des leçons, mais par la présence, l'argent et les intérêts.
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