Michel Collon
Manifestation contre la coalition dirigée par l'Arabie saoudite à Sanaa le 31 juillet 2026 (AFP)
Nous publions l'intégralité du chapitre consacré au Yémen du livre "La Stratégie du Chaos - Impérialisme et islam", afin de vous aider à mieux comprendre l'histoire de ce pays aujourd'hui au cœur de l'actualité. Cet ouvrage rassemble une série d'entretiens avec l'ancien diplomate éthiopien Mohamed Hassan qui a consacré une grande partie de sa vie à étudier le passé et le présent du monde arabo-musulman. Cette publication accompagne la série de vidéo de la "Minute Michel" intitulée "On vous cache quoi au Yémen ?"
Longtemps ignoré des médias, le Yémen y fait tout à coup irruption le 26 décembre 2009. Le pantalon d'un jeune "terroriste" nigérian prend feu dans le vol Amsterdam - Détroit, et Washington bombarde immédiatement au... Yémen, invoquant la menace d'Al-Qaïda. Au printemps 2011, le dictateur Saleh mitraille sauvagement son peuple en révolte et Washington le protège désespérément, invoquant encore Al-Qaïda. Quelle est la logique ? Que font les Etats-Unis au Yémen ? Qui veut bloquer tout changement dans ce pays très peu connu ?
On ne parlait guère du Yémen avant cet étrange attentat manqué de l'avion Amsterdam-Détroit en décembre 2009 (le pantalon du pirate avait pris feu). Mais depuis, le Yémen fait la une des journaux : c'est là que le jeune terroriste nigérian aurait été entraîné. Les Etats-Unis se sont mis à bombarder le Yémen en affirmant pourchasser Al-Qaïda...
Tout d'abord, nous devons observer ce phénomène qui se répète : chaque fois qu'un régime soutenu par Washington est menacé, des terroristes apparaissent. Dans le cas de pays musulmans, ça tombe sur Al-Qaïda. Ce groupe terroriste assez flou apparaît partout où des mouvements nationalistes ou anti-impérialistes ébranlent des gouvernements marionnettes soutenus par les Etats-Unis. C'est ce qui se passe aujourd'hui au Yémen. Ce pays est dirigé par un régime corrompu allié de Washington. Mais il est menacé par des mouvements de résistance.
Et voilà qu'apparaît ce jeune Nigérian qui embarque avec des explosifs dans un avion à destination de Détroit. Ça n'a pas de sens. Ce présumé terroriste était placé sur des listes de surveillance depuis que son père avait prévenu les autorités US. De plus, les Etats-Unis disposent d'importants dispositifs de sécurité et de matériel de pointe : avec leurs satellites, ils pourraient dire si vous mangez un sandwich au thon ou au poulet !
Je ne nie pas l'existence d'Al-Qaïda mais c'est la lutte contre le terrorisme menée par les Etats-Unis que je pointe du doigt. Cette lutte sert de prétexte pour accomplir des objectifs stratégiques liés au contrôle des pays musulmans. Tantôt Washington agite l'épouvantail d'Al-Qaïda pour justifier une intervention au Yémen ou en Somalie. Tantôt elle s'allie à ces combattants pour renverser Kadhafi en Libye.
Pourquoi agiter cet épouvantail au Yémen alors ? Pourquoi ce pays est-il devenu si important aux yeux de Washington ?
Le président du Yémen, Ali Abdullah Saleh, est au pouvoir depuis trente ans. Son régime est corrompu, mais aligné sur la politique des Etats-Unis. Un groupe de résistants dans le nord gouvernement. Si un mouvement révolutionnaire renverse Saleh, cela pourrait avoir un impact dans toute la région et encourager les résistants qui luttent dans les Etats pro-impérialistes de la région. Particulièrement contre le régime féodal d'Arabie saoudite.
Qui sont ces résistants au nord du pays ? Quelles sont leurs revendications ?
Au nord, le gouvernement affronte depuis plusieurs années la résistance armée des Houthis qui tirent leur nom du fondateur de ce mouvement, Hussein Al-Houthi. Ce dernier est mort au combat en 2004 et son frère a pris la relève. Tout comme la majorité des Yéménites du nord, les Houthis sont zaydites. L'islam est divisé en plusieurs courants tels que le sunnisme ou le chiisme (voir encadré). Ces courants se déploient à leur tour en différentes branches, le zaydisme étant une branche du chiisme. Le président Saleh est lui-même zaydite, mais les Houthis ne reconnaissent pas son autorité. Ils jugent le régime corrompu, soumis aux intérêts des Etats-Unis et d'Israël et souhaitent le renverser. Vivant dans une région montagneuse parmi les plus pauvres du Yémen et confrontés quotidiennement à la répression de l'Etat, les Houthis ont pris les armes et formé un mouvement de libération. De son côté, Saleh accuse ces combattants d'être appuyés par l'Iran pour déstabiliser le Yémen. Il invoque d'ailleurs ces raisons pour obtenir des aides étrangères et justifier sa politique répressive.
Il y a eu également un mouvement de sécession du Sud. Pour quelle raison ?
L'histoire du Yémen est essentielle pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui. Le pays dans sa configuration actuelle est né de la fusion en 1990 de la République démocratique populaire du Yémen au sud et de la République arabe du Yémen au nord. Ces deux Etats ont eu des parcours différents... La création du Nord remonte à plus de dix siècles avec l'arrivée des zaydites à Saada. Mais, en 1962, une révolution éclate pour président égyptien défenseur de l'indépendance arabe, soutient le mouvement révolutionnaire. De leur côté, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l'Arabie saoudite et le Chah d'Iran envoient des mercenaires pour secourir les éléments réactionnaires de l'ancien régime féodal et affaiblir Nasser. Le conflit débouche sur une guerre horrible causant des milliers de victimes.
Finalement, le gouvernement républicain n'est pas renversé, mais sort très affaibli du conflit. Il n'a pas les moyens d'amorcer une révolution culturelle, de démocratiser complètement le pays, ni de l'industrialiser. Si bien que malgré la fuite de l'imam-roi en Arabie saoudite, le Yémen du Nord stagne à l'état féodal. La révolution républicaine n'a pas permis un véritable développement.
Et au sud ?
Le Yémen du Sud a un parcours différent. Au 19ème siècle, il est colonisé par les Britanniques pour bloquer l'expansion des Français qui se sont emparés de Djibouti et des Russes qui s'étendent jusqu'à l'Asie centrale. Mais il s'agit aussi de maintenir la domination britannique dans le Golfe arabe et sur le passage stratégique du détroit d'Ormuz. C'est la Grande-Bretagne qui a construit la ville portuaire d'Aden au Yémen du Sud. Cette ville est devenue très importante pour l'Empire britannique. On peut dire que c'est le Hong-Kong ou le Macao de l'époque. Beaucoup d'étrangers sont également envoyés dans la région.
Voici quelle est la pyramide sociale dans cette société coloniale : au sommet, trônent les colons britanniques ; viennent ensuite des communautés somaliennes et indiennes qui constituent une sorte de tampon avec la dernière classe, les Yéménites. C'est une stratégie classique des colons britanniques : utiliser un groupe d'individus contre un autre pour se préserver eux-mêmes. Par ailleurs, toutes les personnes que la Grande-Bretagne juge dangereuses dans sa colonie indienne - comme les nationalistes ou les communistes - sont envoyées en exil à Aden.
Ces prisonniers politiques ont influencé le cours de l'Histoire dans la région...
Oui, Aden est devenu un centre de diffusion d'idées progressistes qui se répandront dans le monde arabe et dans la Corne de l'Afrique. Depuis la ville portuaire, des mouvements indépendantistes se développent et font fuir les colons britanniques. En 1967, la République démocratique populaire du Yémen voit le jour. Elle est gouvernée par le parti socialiste yéménite : une coalition des divers éléments progressistes hérités en partie des prisonniers d'Aden. On y trouve des communistes, des nationalistes, des libéraux, des baasistes venant de Syrie ou d'Irak... Tous ces acteurs se trouvent réunis sous la bannière du parti socialiste. Le Yémen du Sud devient alors l'Etat arabe le plus progressiste de la région et connaît ses plus belles années avec une réforme agraire, l'égalité des sexes, etc. Cependant, le parti socialiste reste composé de nombreux éléments aux origines diverses. Les communistes encadrent le parti et maintiennent une certaine cohésion. Mais chaque fois qu'il faut faire face à un enjeu de taille, les contradictions éclatent au grand jour. A cause du manque de base industrielle et du caractère petit-bourgeois de la coalition, ces contradictions débouchent sur des assassinats. Les membres s'entre-tuent littéralement !
Le parti connaît ainsi trois révolutions internes sanglantes. Et la dernière lui est fatale. La plupart des cadres idéologiques qui dirigeaient le parti sont assassinés et l'aile libérale prend la tête du mouvement. C'est donc un parti socialiste très faible qui gouverne le Yémen du Sud lorsque la réunification des deux Yémen prend effet en 1990. Bien qu'elles aient eu des parcours relativement différents, les parties Nord et Sud ont toujours inscrit l'unification du pays dans leurs agendas respectifs.
Alors, pourquoi a-t-il fallu attendre 1990 pour que le Nord et le Sud s'unissent ?
Au nord, l'Etat est très faible depuis la guerre. Il est dirigé par des libéraux dépourvus d'idées vraiment révolutionnaires et contrôlés par les pays du Golfe, surtout l'Arabie saoudite. Le voisin saoudien fournit en effet des armes et de l'argent à la classe féodale afin d'affaiblir le gouvernement central. Pour l'Arabie saoudite, un Yémen du Nord tribalisé est plus facile à gérer. Le Sud est par contre devenu un bastion des idées progressistes. En pleine guerre froide, il est considéré comme un ennemi de la région et doit être placé en quarantaine.
Mais en 1990, les choses changent. Tout d'abord, l'Union soviétique s'effondre et la guerre froide prend fin. De plus, le Parti socialiste yéménite ne représente plus une grande menace. En effet, ses leaders et penseurs ont été supprimés lors de la troisième révolution interne du parti. Pour les pays de la région et pour les intérêts stratégiques des Occidentaux, l'unification du Yémen ne présente donc plus un gros danger. Ali Abdullah Saleh, qui était déjà président de la République Arabe du Yémen au nord depuis 1978, prend la tête du pays. Il est encore au pouvoir aujourd'hui.
En 1990, le Yémen est le seul pays avec Cuba à s'opposer à la guerre en Irak. Vingt ans plus tard, si Castro tient toujours tête aux "Yankees", Saleh s'est pour sa part rangé aux côtés des Etats-Unis dans leur guerre contre le terrorisme. Comment expliquez-vous ce changement ?

"La Stratégie du Chaos - Impérialisme et Islam" publié en 2011 qui a fait l'objet d'une édition augmentée en 2024
L'opposition à la guerre en Irak n'était pas le fruit de la politique de Saleh, mais des membres de l'ancien parti socialiste yéménite qui occupaient quelques postes-clé dans le nouveau gouvernement. Cependant, bien que le Parti socialiste ait toujours souhaité l'unification des deux Yémen sur une base progressiste, il était trop affaibli par ses conflits internes pour imposer ses choix politiques.
De plus, l'Arabie saoudite, fidèle alliée des Etats-Unis, fit payer très cher au Yémen cette prise de position contre la guerre en Irak. Le royaume saoudien expulsa en effet un million de travailleurs yéménites qui bénéficiaient d'un statut spécial pour travailler librement de l'autre côté de la frontière. Cela provoqua une grave crise économique au Yémen tout en envoyant un signal fort au président Saleh. Ce dernier revit sa politique pour devenir graduellement la marionnette de l'impérialisme US que nous connaissons aujourd'hui.
Et les éléments progressistes du Sud l'ont laissé faire ?
La réunification a été une grande déception pour les dirigeants du Sud. Ils se sont lancés dans ce processus sans véritable stratégie. Et comme nous l'avons vu, le Parti socialiste était très faible. Le pouvoir était donc concentré au nord autour du président Saleh. Le régime devenait corrompu et le renvoi des Yéménites travaillant en Arabie saoudite avait provoqué une crise majeure. La situation économique se détériorait.
Tous ces facteurs ont amené le Sud à demander la sécession en 1994. Les séparatistes étaient soutenus par l'Arabie saoudite qui préférait avoir un voisin divisé et faible pour plusieurs raisons. D'abord, parce qu'elle entretenait des contradictions avec son voisin sur le tracé de la frontière : le Yémen réclamait en effet certains territoires situés en Arabie saoudite. Ensuite, parce qu'un Yémen uni avec un bon leadership pouvait apporter des problèmes aux classes féodales des pays du Golfe comme l'Arabie saoudite.
Ces tensions entre Nord et Sud débouchèrent finalement sur un conflit. Le président de confession zaydite mobilisa la population du Nord et une grande frange de l'armée autour de ses convictions religieuses pour lutter contre le Sud à majorité sunnite. Les séparatistes furent vaincus, ce qui affaiblit encore plus les anciens membres du Parti socialiste au sein du gouvernement yéménite.
Cette guerre a finalement offert au Nord et à Saleh l'occasion d'asseoir leur domination sur tout le pays, tant du point de vue politique que militaire.
Au printemps 2011, cette domination est contestée. L'ensemble de la population, au nord et au sud, s'est dressé contre la dictature. Quelles sont les raisons de ce soulèvement ?
Le Yémen est un pays très pauvre : son économie repose essentiellement sur une agriculture en déclin, quelques rentes pétrolières, un peu de pêche ainsi que l'aide internationale et l'argent envoyé par les travailleurs expatriés. Seule une poignée de personnes dans l'entourage du président profite de ces quelques richesses alors que la population devient de plus en plus pauvre.
La majorité des Yéménites a moins de trente ans, mais aucune perspective d'avenir : le chômage a atteint 40% et continue de grimper. Même un diplôme universitaire ne vous garantit plus un emploi. L'inflation est très haute dans le pays. La situation économique se dégrade et seule une petite classe bourgeoise et parasite se porte bien.
Le Yémen semblait un pays figé sans histoire et sans perspective d'évolution. Pourquoi des changements surviennent-ils aujourd'hui ?
En fait, les choses ont rapidement évolué. Comme en Tunisie et en Egypte, les jeunes Yéménites sont confrontés au manque de perspectives. Les conditions socio-économiques sont très difficiles. Mais parallèlement à cela, le niveau de conscience politique a augmenté. Les Yéménites sont devenus plus sophistiqués, les femmes sont allées à l'université, etc. Cette évolution est entrée en contradiction avec le caractère arriéré du régime.
Vous ne pouvez plus voir le Yémen comme il y a quarante ans. La manière de penser a changé ; la situation économique a changé ; la situation des classes sociales a changé ; la construction politique a changé. Le Yémen est devenu semi-urbanisé. Dans les campagnes, une nouvelle classe de paysans aisés a modernisé l'agriculture. Certains industriels produisent aussi localement. Cette évolution des classes sociales nécessite un nouveau type de gouvernement. Même les chefs tribaux, autrefois prépondérants, ne peuvent pas s'opposer à un tel mouvement populaire. La société se modernise et l'influence des tribus, même si elle n'a pas disparu, n'est plus aussi puissante. Aussi, la plupart des chefs de clans soutiennent le mouvement de révolte alors qu'autrefois, ils appuyaient le gouvernement. Le président Saleh a progressivement perdu nombre de ses soutiens dont celui de la famille al-Ahmar qui était essentiel.
Qui est cette famille ?
La famille al-Ahmar a toujours été à la base de tout gouvernement yéménite dans le nord. C'est une grande tribu qui, bien que chiite, entretient des liens très étroits avec l'Arabie saoudite. C'est l'une des plus grandes familles aristocratiques du pays, originaire de la région de Saada. L'imam qui dirigeait le Yémen du Nord avant la révolution républicaine de 1962 était issu de cette famille.
D'ailleurs, les al-Ahmar se sont d'abord opposés au gouvernement républicain avant de se rapprocher de Saleh. L'ancien patriarche aujourd'hui décédé, Abdullah al-Ahmar, a longtemps été président du Parlement et avait une influence énorme sur le gouvernement.
Ensuite, son fils Sadiq a pris la relève et soutient aujourd'hui le mouvement de révolte.
Pourquoi la famille al-Ahmar, qui pourtant était proche du président Saleh, soutient-elle la révolte ?
Depuis la mort d'Abdullah en 2007, les contradictions ont commencé à s'accentuer. La corruption du gouvernement est devenue endémique. Au lieu d'utiliser l'argent du pétrole et du gaz pour développer des infrastructures, ces revenus ont servi à faire de Saleh et de son entourage l'une des familles les plus riches du monde. Pas mal de personnes ont ainsi été marginalisées dans la bourgeoisie yéménite, dont les al-Ahmar. Ce ne sont plus des chefs tribaux arriérés mais des Yéménites du monde moderne, de grands marchands. Par conséquent, ils ne peuvent que s'indigner lorsqu'ils constatent que des fonds de la Banque nationale sont détournés par la clique de Saleh.
Le président a-t-il perdu d'autres soutiens ?
Au sein de l'armée, oui. Peu de temps après le début des protestations, des négociations ont été entamées entre le gouvernement et le comité de révolution populaire. Mais Saleh n'a fait que des fausses promesses et s'est accroché au pouvoir. Il a également fait tirer sur les manifestants pacifiques. Cette attitude a entraîné une série de défections dans l'armée.
Vous retrouvez en fait trois acteurs importants sur le plan militaire. La Garde républicaine d'abord. Elle est dirigée par le fils de Saleh et reste loyale au président. Cependant, une partie de cette garde censée protéger le palais présidentiel a attaqué le dirigeant yéménite au mois de juin 2011. Grièvement blessé, Saleh a dû quitter le pays avant de revenir au pouvoir.
Vous avez ensuite la première division blindée dirigée par le général Ali Mohsen al-Ahmar. Ce général était le conseiller militaire du président mais en mars 2011, il s'est rangé du côté des manifestants.
Enfin, la tribu des Hasid, l'une des plus importantes fédérations dirigée par Sadiq al-Ahmar, possède sa propre milice. Elle soutient également le mouvement de révolte.
Si en Tunisie et en Egypte, le mouvement de protestation est assez rapidement venu à bout des dictatures, au Yémen, la situation est plus difficile. Pourquoi ?
Le problème est que les Saoudiens et les Etats-Unis veulent que les choses restent comme elles étaient. Ils n'aiment pas ce qu'ils voient, et le combattent pour empêcher le changement. Ils ne veulent même pas appliquer la démocratie dont ils parlent abondamment, car ils savent que si le suffrage universel était appliqué, la clique de Saleh n'aurait aucune chance de l'emporter.
Ils voient sur le terrain que des élections contrecarreraient leurs plans. Ce qu'ils veulent, c'est une élection truquée, subsidiée par eux et qui mettrait leurs agents au pouvoir. Des gens qu'ils financent en sous-main, à travers leur comité d'ambassadeurs, en fournissant argent et logistique.
L'Arabie saoudite redoute également des changements au Yémen en raison d'un enjeu frontalier. En effet, les deux pays se disputaient la province du Jizan. Mais Saleh a tout bonnement accepté de la céder aux Saoudiens il y a quelques années. Il s'est ainsi attiré les foudres du peuple yéménite qui s'est senti blessé dans sa fierté. Un nouveau gouvernement démocratique pourrait donc remettre en cause cet accord frontalier.
Pour qu'une telle chose n'arrive pas, l'Arabie saoudite a, depuis le début de la révolte, envoyé beaucoup d'argent au Yémen afin de diviser la population. Mais sans succès. Elle tente également de rendre la vie difficile aux Yéménites. En effet, le Yémen dépend beaucoup de ses relations commerciales avec les Saoudiens. Et ces derniers tentent de s'en servir comme moyen de pression sur leur voisin. Par exemple, les prix de l'essence et de la nourriture ont augmenté. Mais les protestataires ont fait preuve d'une solidarité remarquable pour surmonter ces obstacles.
Comment s'organise l'opposition ?
Les manifestants ont mis en place des comités pour réunir de l'argent et acheminer de l'eau et de la nourriture. Ils ne se laissent pas décourager. Les Yéménites sont très disciplinés. Il y a beaucoup d'armes en circulation mais les manifestations restent pacifiques. Chaque éruption de violence a été causée soit par des hooligans, soit par des sections de l'armée. La population gère très bien cette situation. Le gouvernement a tenté d'instrumentaliser les divisions pour affaiblir le mouvement : entre le Nord et le Sud ou entre chiites et sunnites. Mais le peuple est resté soudé. Les Yéménites font face à de nombreux problèmes : économiques, sociaux, détournements, système de contrôle de la famille et des enfants, etc. Mais ils comprennent que ces problèmes proviennent du caractère totalement antidémocratique du gouvernement et qu'ils doivent s'en débarrasser.
Je pense que le peuple yéménite mérite un prix Nobel pour le remarquable combat qu'il mène. Les femmes en particulier jouent un rôle exemplaire. La manière dont elles s'exprimaient lors des manifestations, vous ne pouvez pas imaginer cela ! Personne ne peut mieux expliquer les enjeux de la révolution yéménite que les femmes que j'ai entendues durant les manifestations. Leur niveau de conscience politique est très élevé. Les femmes n'avaient pas participé à la révolution précédente. Mais ici, les sœurs, les épouses et les mères des manifestants constituent l'épine dorsale du mouvement populaire. Dans les foyers, toutes les discussions tournent autour du renversement de Saleh et de la démocratie.
Les mères n'ont plus peur que leurs enfants aillent manifester et ne nourrissent aucun regret pour ceux qui sont morts : ce sont des martyrs tombés pour une juste cause. La détermination des femmes au Yémen est peut-être le plus grand danger que doivent affronter les impérialistes.
Le mouvement d'opposition parviendra-t-il à instaurer la démocratie au Yémen ?
Il est difficile de prévoir comment les choses évolueront. Sur le court terme, les puissances impérialistes parviendront peut-être à maintenir le système en lui donnant un semblant de démocratie.
Mais sur le long terme, et cela vaut aussi pour tous les pays arabes où des mouvements populaires et démocratiques ont éclaté, la situation est amenée à changer. Des conditions sociales difficiles ont conduit les jeunes Yéménites à se révolter. Or, ces conditions sont le fruit de la domination impérialiste qui pille les richesses et maintient au pouvoir une bourgeoisie compradore. Si un gouvernement véritablement démocratique voit le jour au Yémen, il utilisera les ressources du pays pour améliorer les conditions de vie des citoyens. Si par contre les puissances impérialistes maintiennent leur système de domination en lui donnant des airs de démocratie, les Yéménites seront à nouveaux confrontés aux mêmes problèmes. Mais leur niveau de conscience politique est tel désormais qu'ils ne se laisseront pas faire.
Les Yéménites ne veulent plus des Etats-Unis ?
Ils voient que le régime profite des richesses alors que le peuple devient de plus en plus pauvre. Ils voient que leur pays est devenu un bastion de l'impérialisme US et que Saleh s'est rangé aux côté de Washington dans sa prétendue guerre "contre le terrorisme".
Ils voient ce qui se passe en Afghanistan, au Pakistan et en Irak. Pour eux, c'est une guerre contre les musulmans. Barack Hussein Obama a beau avoir un nom musulman et faire tous les discours qu'il veut, il n'y a pas d'autre mot pour définir cette guerre. De plus, le gouvernement yéménite n'est même pas capable de protéger ses citoyens. Après les attentats du 11 septembre, certains ont été enlevés et séquestrés sans raison. C'est arrivé à un éminent chef religieux yéménite. Alors qu'il se rendait aux Etats-Unis pour voir son fils, il a été arrêté et envoyé à Guantanamo sans motif valable.
Après six années de détention, il a finalement été relâché. Mais il est décédé trois semaines plus tard, car sa détention l'avait rendu malade. Son histoire a profondément choqué le peuple yéménite. Enfin, Saleh a reconnu les frontières de l'Arabie saoudite dans le différend qui opposait les deux pays. Il a aussi autorisé les bombardiers saoudiens à pilonner la région où sont établis les rebelles houthistes. Pour les Yéménites, cette situation est inacceptable. Saleh est sur un siège éjectable. C'est pourquoi il ne peut tenir qu'avec le soutien des Etats-Unis. Lesquels agitent l'épouvantail d'Al-Qaïda afin de pouvoir agir librement dans le pays.
Après l'Afghanistan et l'Irak, le Yémen va-t-il donc devenir le troisième front des Etats-Unis ?
Je pense que ça l'est déjà. L'armée américaine a déjà envoyé des missiles et des troupes spéciales sur place. Elle fournit également beaucoup de matériel au Yémen, mais une bonne partie de ce dernier passe aux mains des résistants à cause des liens qu'ils entretiennent avec les zaydites de l'armée yéménite !
Un nouvel échec en vue pour Washington ?
L'histoire semble se répéter pour les Etats-Unis. Ce pays a beau être aujourd'hui dirigé par un nouveau président qui a baigné dans la culture musulmane, sa politique n'a pas changé. Le discours d'Obama peut d'ailleurs être très semblable à celui de Georges W. Bush : il promet de traquer les terroristes où qu'ils soient. Obama agite l'épouvantail d'Al-Qaïda pour combattre des rebelles tapis dans les montagnes du Yémen ? Bush avait fait la même chose il y a dix ans avec l'Afghanistan et cette guerre n'est toujours pas finie.
Combien de temps cela va-t-il durer ?
L'historien Paul Kennedy a relevé que le décalage, la contradiction entre la base économique et l'expansion militaire était l'un des principaux facteurs de déclin des grands empires. Si l'économie d'une grande puissance est en perte de vitesse, mais que ses dépenses militaires augmentent, cette grande puissance est condamnée à sombrer et à devenir très faible. C'est la situation des Etats-Unis aujourd'hui.

Mohamed Hassan : Né en Ethiopie en 1958, il participe aux mouvements d'étudiants contre le régime dictatorial de l'empereur Sélassié. Mais son pays sombre alors dans la dictature militaire de Mengistu. Après le renversement de ce dernier, Mohamed Hassan oeuvre comme diplomate à Bruxelles. Mais il démissionne en 1994, désapprouvant les politiques répressives et guerrières des nouveaux dirigeants éthiopiens. Depuis lors, il consacre sa vie à étudier le passé et le présent du monde arabo-musulman. Il multiplie les rencontres avec des personnalités, des experts, des témoins directs. Il dévore des bibliothèques entières, en toutes langues, des montagnes de documents et de rapports de toutes sortes. Au point que notre équipe l'a surnommé "la bibliothèque vivante". Vous pouvez tout lui demander sur tel pays, telle époque, tels conflits économiques, politiques ou sociaux, vous obtiendrez les données essentielles, les faits concrets, les anecdotes éclairantes et vous pourrez saisir clairement l'Histoire et les enjeux actuels.
Bibliographie
- Victoria Clark, Yemen: Dancing on the Heads of Snakes, Yale University Press, 2010
- Fred Halliday, Arabia Without Sultans, Saqi Books, 2001
- Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, Transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000, Editions Payot, 1989





