
par Laurent Guyénot
Recension du livre d'Emmet Sweeney, A Guide to the Phantom Dark Age.
Depuis environ un an, je me suis beaucoup documenté sur l'Antiquité tardive, la période de la christianisation de l'Empire romain. Il existe des lacunes dans le récit historique, et la plupart des sources primaires présentent un fort parti pris chrétien, mais je n'ai pu détecter aucune incohérence majeure dans la chronologie acceptée. Cela m'a conduit à remettre en question mes travaux antérieurs sur le révisionnisme chronologique du premier millénaire, synthétisé dans mon livre Anno Domini. Le bug de lan mil. Je n'en avais de toute façon jamais été pleinement satisfait, comme je l'ai écrit dans l'introduction du livre :
"J'insiste sur le caractère expérimental et provisoire des thèses avancées. Pour être tout à fait franc, j'ai terminé ce livre avec un sentiment d'échec : à ce stade, aucune des théories présentées ne me semble totalement satisfaisante. La preuve définitive en faveur de l'une ou de l'autre nous échappe. Le paradigme traditionnel est reconnu comme fautif, mais l'élaboration d'un nouveau paradigme n'a pas encore aboutie. Qu'il y ait dans notre historiographie du premier millénaire une distorsion considérable est une conclusion assurée, mais il n'y a de certitude ni sur l'étendue de cette distorsion, ni sur l'époque de cette distorsion, ni même sur la question de savoir si cette distorsion affecte véritablement la chronologie globale. Le lecteur est en droit de juger certaines théories présentées dans ce livre (au chapitre 4 notamment) exagérée, voire extravagante, mais il reconnaîtra au moins, j'espère, l'intérêt de tester les limites de cette remise en question.
La critique de la chronologie établie n'est encore qu'un vaste chantier où s'activent des équipes de compétences et de méthodes très variables. Néanmoins, aussi frustrant que soit le résultat de notre enquête, celle-ci est en soit une démarche extrêmement enrichissante. Si aucune destination finale n'a été atteinte, du moins de nombreuses découvertes importantes ont été faites en chemin. Le lecteur, je l'espère, appréciera tout autant ce qu'il aura appris que ce qu'il aura désappris. Si certaines réponses sont incertaines et d'autres peut-être mauvaises, du moins ce livre pose-t-il, je crois, des questions légitimes".
Mon sentiment d'échec s'est accru à mesure que je réalisais que certaines des hypothèses que j'avais défendues sont presque certainement fausses. Je ne crois plus, par exemple, qu'Alexandre le Grand ou Jules César puissent être des personnages fictifs. Je ne considère pas non plus comme réaliste mon scénario d'inversion chronologique entre Rome et Constantinople (la théorie de "l'usurpation par Rome du droit d'aînesse de Constantinople"), bien que je sois plus convaincu que jamais que la rivalité entre l'ancienne Rome et la Nouvelle Rome a joué un rôle clé dans l'histoire de la chrétienté. Enfin et surtout, je ne peux plus soutenir la chronologie radicalement raccourcie de Gunnar Heinsohn qui synchronise les trois blocs de l'historiographie connus comme l'Antiquité impériale (vers 1-230), l'Antiquité tardive (vers 300-640) et le haut Moyen Âge (vers 700-930). La séquence diachronique des deux premières périodes me semble désormais assez solide.
J'avais douloureusement conscience que je devais des explications à mes lecteurs, mais je ne pouvais pas m'y résoudre tant que je ne savais pas moi-même clairement quels aspects de mon expérience de révisionnisme chronologique du premier millénaire tenaient la route, et lesquels devaient être rejetés.
J'ai donc été extrêmement heureux de découvrir le livre d'Emmet Sweeney, A Guide to the Phantom Dark Age (2014), publié sous le nom d'Emmet Scott. La thèse de Sweeney est que "les trois siècles compris entre environ 615 et 915 après J.-C. n'ont jamais existé et constituent des années "fantômes" insérées dans le calendrier au début du Moyen Âge" (p. 3). C'est une approche modérément révisionniste par rapport à la proposition de Heinsohn de supprimer sept siècles et de faire tenir tout le premier millénaire en 300 ans. Contrairement à Heinsohn, Sweeney laisse l'Antiquité tardive intacte. Seule une partie du haut Moyen Âge disparaît. Ces trois siècles ne sont pas seulement l'Âge sombre, comme on les appelait autrefois ; ils constituent en fait l'âge inexistant.
Sweeney/Scott est un disciple du chercheur allemand Heribert Illig. Son objectif déclaré est de rendre la théorie d'Illig accessible aux lecteurs anglophones. Ne sachant pas lire l'allemand, ma connaissance de l'œuvre d'Illig s'était limitée à son unique article en anglais, " Anomalous Eras - Best Evidence : Best Theory", et à un autre de son ami Hans-Ulrich Niemitz, " Did the Early Middle Ages Really Exist ?". Je salue donc l'initiative de Sweeney de rendre le travail d'Illig accessible en anglais, ainsi que son analyse nuancée de celui-ci. Bien que j'aie toujours plus de questions que de réponses, j'ai le sentiment qu'il s'agit là d'une hypothèse de travail sérieuse.
La thèse d'Illig sur les trois siècles fantômes (614-911 selon Illig, mais 615-915 selon Sweeney) repose principalement sur les données archéologiques, qui révèlent une lacune constante pour cette période à travers l'Europe ainsi que dans les mondes byzantin et islamique. "Même sur les sites qui ont apparemment été occupés sans interruption de la période romaine au Moyen Âge (et ils sont très nombreux), les vestiges des trois siècles sombres sont mystérieusement absents. Pire encore, les établissements du début du VIIe siècle se trouvent immédiatement sous ceux du début du Xe, sans aucune lacune intermédiaire, et la culture matérielle des deux époques présente des signes frappants de continuité" (Scott 3). La suppression de ce qu'on appelle l'"âge sombre" rétablit également la continuité du progrès scientifique et technologique. "Si Illig a raison, loin de marquer le début de l'âge sombre, le VIIe siècle [confondu avec le Xe] a en réalité vu le début de l'expansion, de la croissance et des changements technologiques les plus spectaculaires que l'Occident ait jamais connus" (Scott 123).
La controverse PirenneUn bon point de départ pour appréhender la problématique de la période étudiée est la controverse suscitée par l'ouvrage de l'historien belge Henri Pirenne, Mahomet et Charlemagne, qui a marqué un tournant lors de sa première publication en français en 1939 et qui reste depuis lors très controversé. Sweeney a déjà consacré à cette controverse un ouvrage précédent, intitulé Mohammed and Charlemagne Revisited (également sous le nom d'Emmet Scott), qui a préparé le terrain pour celui dont je fais ici la critique.
Henri Pirenne a avancé deux thèses majeures : premièrement, que bien que le gouvernement central de l'Empire romain ait été affaibli en Occident par les invasions barbares du IVe siècle et l'établissement de royaumes barbares au Ve siècle, la civilisation romaine ne s'est pas effondrée au Ve siècle, mais au VIIe siècle ; deuxièmement, que la cause principale de l'effondrement du VIIe siècle fut la conquête arabo-musulmane de la Syrie et de l'Afrique du Nord, puis de l'Espagne et de la Sicile, ainsi que la montée de la piraterie arabe en Méditerranée, qui détruisirent l'unité du monde méditerranéen et entravèrent le commerce maritime dont dépendait l'Occident.
La première thèse de Pirenne est aujourd'hui presque universellement acceptée. De nombreux ouvrages ont été écrits sur la vitalité de la civilisation romaine en Italie du Nord, en Gaule et en Espagne jusqu'au VIIe siècle, mise en évidence par l'archéologie moderne. Concernant le royaume ostrogothique de Théodoric, par exemple, je recommande les ouvrages de Jonathan Arnold (Theoderic and the Roman Imperial Restoration, Cambridge UP, 2014) et de Peter Heather (The Restoration of Rome : Barbarian Popes & Imperial Pretenders, Oxford UP, 2014). Le centre et le sud de l'Italie ont été dévastés pendant la guerre gothique de Justinien (535-554) et ont peiné à se relever pendant les décennies qui ont suivi, mais le reste de l'Europe n'a connu aucun déclin économique, démographique ou culturel significatif avant le début du VIIe siècle. En Espagne, des ouvrages tels que Early Medieval Spain de Roger Collins présentent, selon les termes de Sweeney, "une société prospère et cultivée sous les Wisigoths", avec "littéralement des centaines de structures datant de la période wisigothique" (Scott 28).En Gaule, "l'archéologie témoigne de continuité et de croissance", comme l'écrit Edward James dans The Franks, soulignant le nombre important d'églises construites, même dans des villes de quelques milliers d'habitants ; "on recense ou soupçonne l'existence de pas moins de 35 églises à Paris, par exemple" (1) (cité dans Scott 35).
En revanche, la seconde thèse de Pirenne a été contestée par beaucoup d'historiens, qui estiment que, quelles que soient les perturbations que la conquête arabe ait pu causer dans le monde romain, on ne peut lui imputer la responsabilité de trois siècles de régression civilisationnelle. La preuve du contraire, disent-ils, est que lorsque la civilisation occidentale est sortie de l'âge sombre au Xe siècle, elle l'a fait avec l'aide de la civilisation islamique, qui était plus avancée dans presque tous les domaines. L'effondrement de l'ordre romain d'Occident au VIIe siècle doit donc avoir d'autres causes que la conquête islamique. Mais aucun consensus n'a été atteint sur ces autres causes.
Selon Sweeney, cette énigme se résout dès lors que l'on reconnaît simplement que l'âge sombre n'appartient pas à l'histoire, mais à la fiction. Pirenne et ses détracteurs peuvent désormais s'accorder : la conquête arabe a bien provoqué une défaillance structurelle du monde romain au début du VIIe siècle, mais cette défaillance a été rapidement surmontée, lorsque le commerce et les échanges scientifiques avec le monde islamique ont contribué à la renaissance du XIe siècle, qui était en fait le VIIIe siècle. L'un des principaux effets de la conquête islamique, déjà souligné par Pirenne, fut la rupture de l'approvisionnement en papyrus en provenance d'Égypte, ce qui entraîna un déclin temporaire de l'alphabétisation et une pénurie d'archives, contribuant ainsi à la perte de la mémoire historique.
Supprimer les années 615-915 du premier millénaire résout également les problèmes posés par la civilisation islamique, qui a laissé quelques vestiges archéologiques au milieu du VIIe siècle, mais semble ensuite avoir mystérieusement disparu pendant trois siècles, pour réapparaître sous une forme extrêmement dynamique et créative trois siècles plus tard.
La lacune de 615 à 915 et les doublons mérovingiens-carolingiensLa lacune archéologique entre environ 600 et 900 en Europe occidentale est un fait largement reconnu. Sweeney cite les archéologues Richard Hodges et William Whitehouse, auteurs de Mohammed, Charlemagne and the Origins of Europe :
"Depuis deux décennies, les archéologues urbains recherchent sans relâche des traces d'occupation du VIIe au IXe siècle au-dessus des niveaux romains, simplement pour vérifier des références historiques isolées à l'existence d'une urbs ou d'un municipium. Confrontés à l'absence de dépôts du haut Moyen Âge, ils sont constamment tentés d'attribuer les couches du Xe siècle au IXe siècle et de récupérer ainsi au moins quelque chose dans le but de prouver la continuité urbaine. [...] tous ces efforts nous fournissent un ensemble inestimable de preuves négatives contre la continuité des villes après 600, et les arguments en faveur de la discontinuité de la vie urbaine sont en effet très solides". (2)
Le professeur autrichien Ferdinand Opll a écrit à propos de Vienne : "Pendant plus de 300 ans, la vieille Vindobona est restée déserte [...] Les loups cherchaient des proies dans les ruines" (Scott 50). D'après les documents étudiés par Sweeney, "la construction de châteaux semble avoir commencé en Europe du Sud au VIIe siècle, puis s'être complètement arrêtée pendant trois siècles, avant de reprendre, en Europe du Nord et du Sud, au Xe siècle" (Scott 64). L'absence de vestiges archéologiques entre ces deux périodes suggère un effondrement démographique dramatique mais incompréhensible. "Comment l'ensemble de l'Europe et du Moyen-Orient a-t-il pu perdre pratiquement toute sa population pendant trois siècles ? Et pire encore : comment ces régions ont-elles pu ensuite, au milieu du Xe siècle, être repeuplées par des colons dont la culture matérielle est étonnamment similaire à celle de leurs prédécesseurs du VIIe siècle ?" (Scott 61).
Comme la mise en correspondance de la stratigraphie et de la chronologie implique toujours des choix arbitraires, la période manquante n'est pas uniforme partout. À Londres, par exemple, "le vide n'est pas continu, mais divisé en deux segments" : "il existe des preuves d'une colonie prospère jusqu'au milieu du Ve siècle (457), puis un vide jusqu'à la fin du VIIe siècle (674). Après cela, il semble y avoir eu une colonisation continue jusqu'aux environs de 850, suivie d'une deuxième interruption s'étendant jusqu'en 950. Au total, environ 320 ans de l'histoire de la ville sont absents des archives archéologiques" (Scott 51).
L'hypothèse des siècles fantômes implique que l'historiographie de ces siècles est, selon les cas, soit fictive, soit mal datée (Offa de Mercie et Alfred le Grand, par exemple, sont réels mais datés de manière erronée selon Sweeney). Certains personnages sont des doublons, créés intentionnellement ou non en assemblant séquentiellement diverses sources. "Les personnages et les événements du VIIe siècle semblent trouver d'étranges échos trois cents ans plus tard et se répéter au Xe siècle". Par exemple, au VIIe siècle, nous avons les rois francs Clovis et son fils Chlothar, tandis qu'au Xe siècle, une nouvelle dynastie franque contrôle le même territoire, avec des noms comme Louis (Lovis) et son fils Lothar, clairement dérivés des premiers par abandon du "C" (Scott 61). Au cours de ces deux périodes, on assiste à la partition du royaume entre une région orientale germanophone et un royaume occidental francophone (sous Dagobert Ier et sous Charlemagne). De plus,
"au début du VIIe siècle, l'Italie se retrouva sous la domination des Langobards, une tribu de barbares germaniques arrivée dans la péninsule à la fin du VIe siècle, tandis qu'au début du Xe siècle, l'Italie se retrouva sous le contrôle des descendants supposés des Langobards, qui apparaissent désormais sous le nom de "Lombards".
Les Lombards avaient été repoussés vers l'ouest, en Italie, par un peuple nomade des steppes appelé les Avars, qui parlaient un dialecte ouralo-altaïque apparemment apparenté à la langue des Huns. Au début du VIIe siècle, les Avars, installés dans la plaine hongroise, menaient des raids en profondeur dans les territoires des Francs, alors gouvernés par les rois mérovingiens. De la même manière, au début du Xe siècle, une autre tribu parlant une langue ouralo-altaïque, les Magyars, s'était installée dans la plaine hongroise et, de là, menait des raids en profondeur dans les territoires des Francs, cette fois gouvernés par les rois dits carolingiens. Cela suggèrerait que les Magyars et les Avars étaient un seul et même peuple, et permettrait enfin de comprendre la forte tradition parmi les Hongrois selon laquelle ils sont les descendants, ou du moins les parents, des Huns". (Scott 130)
Qui n'est pas Charlemagne ?L'"âge sombre" de l'Europe s'articule autour du règne de Charlemagne, qui est la principale victime du révisionnisme d'Illig. Effacer Charlemagne de la chronologie historique semble à première vue farfelu. Charlemagne est une célébrité mondiale. Des milliers d'ouvrages ont été écrits à son sujet. Pourtant, à y regarder de plus près, l'authenticité de leurs sources primaires est douteuse. Comme je l'ai souligné dans Anno Domini, la Vita Karoli d'Einhard imite le style de Suétone (Ier-IIe siècle), tant dans la forme que dans le fond, empruntant au moins 112 motifs narratifs à la Vie d'Auguste de Suétone. Selon Louis Halphen, éditeur et traducteur de ce texte, Einhard voulait "nous fournir, autant que possible, trait pour trait, une réplique aux détails de l'historien romain", mais améliorée à l'avantage de Charlemagne. Il reprend "avec une telle servilité les expressions familières à l'historien latin que sa Vie de Charlemagne apparaît souvent plus comme la treizième "Vie des Césars" que comme une œuvre originale" (3). Les historiens hésitent à qualifier ce livre de fraude, car s'ils le faisaient, ils ne pourraient plus rien écrire sur Charlemagne.
Mais ces mêmes historiens ont toujours eu des sentiments mitigés à l'égard de l'"empire" de Charlemagne, qui présente un air d'irréalité. Selon Christopher Dawson, l'empire de Charlemagne "était un Empire romain sans le droit romain et sans les légions romaines, sans la Cité et sans le Sénat. C'était une masse informe et désorganisée, dépourvue de centres névralgiques urbains et de circulation de la vie économique" (4). Un tel empire peut-il être réel ?
Le principal problème avec Charlemagne réside dans son héritage architectural. Sa résidence à Ingelheim est typiquement romaine, sans fortifications. En revanche, sa chapelle palatine à Aix-la-Chapelle présente une avance technologique de 200 ans, avec des nefs voûtées qui n'apparaissent pas avant le XIe siècle. "Aix-la-Chapelle est un chef-d'œuvre sans précurseur ni successeur, une exception au sein de la soi-disant Renaissance carolingienne", écrit Illig dans son article en anglais. Il cite l'archéologue médiéval allemand Matthias Untermann : "Étonnamment, aucune fouille archéologique à l'intérieur ou à l'extérieur de la vieille ville d'Aix-la-Chapelle n'a mis au jour de vestiges clairs d'un habitat de l'époque carolingienne".
Selon Illig, "Charlemagne n'a aucun fondement historique. C'est un personnage inventé". Illig attribue cette invention à Otton le Grand, fondateur d'un nouvel "Empire romain" en 962. Les historiens reconnaissent que c'est Otton le Grand qui a été le premier à promouvoir le culte politique de Charlemagne afin de se donner pour l'héritier légitime d'un ancien et prestigieux souverain germano-romain portant le titre d'imperator. Son fils et son petit-fils ont suivi son exemple. En l'an 1000, Otton III "découvrit" miraculeusement dans la crypte de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle la tombe de son illustre prédécesseur, enterré là 186 ans plus tôt ; cet épisode est rapporté par le chroniqueur ottonien Thietmar de Mersebourg, et la légende s'enrichit dans les chroniques ultérieures : le corps miraculeusement préservé de Charlemagne aurait été retrouvé assis bien droit sur un trône. Charlemagne devint une icône populaire et, au milieu du XIe siècle, commença à apparaître dans diverses chansons de geste dont il est admis qu'elles n'ont aucun fondement historique. Le culte de Charlemagne s'avéra également extrêmement utile sur le plan politique, et il fut encore exploité par Frédéric Ier Barberousse, qui fit canoniser Charlemagne à Aix-la-Chapelle en 1165. L'intérêt politique que présentait Charlemagne en Europe continentale suscita à Henri II d'Angleterre (1154-1189) l'idée de créer pour sa propre dynastie le culte rival du légendaire roi Arthur, dont la tombe fut opportunément découverte à l'abbaye de Glastonbury en 1191.
Selon Illig, Charlemagne a été inventé par Otton Ier, tout comme ses ancêtres et sa descendance. Cependant, considérant en particulier que toutes les pièces portant le nom de Carolus ou Carlus ne peuvent pas être des faux (beaucoup le sont, sans aucun doute), Sweeney, à l'instar de Heinsohn, estime qu'"il est fort probable que le Charlemagne "historique" ait été inspiré d'un véritable roi germanique du Ve ou VIe siècle". Comme le mot vieil-allemand karl (latinisé en Carlus ou Carolus) signifie "homme", Carolus Magnus ne signifie rien de plus que "Grand Homme", et les candidats à ce surnom sont nombreux. Le candidat favori de Sweeney est le Franc Théodebert Ier, qui combattit aux côtés de Justinien contre le royaume ostrogoth après la mort de Théodoric (Scott 129). Sweeney mentionne Théodoric comme alternative, mais il me semble peu probable que les Ottons, saxons et catholiques, aient rendu hommage à un "hérétique" ostrogoth, ennemi des Francs.
Bien que le culte de Charlemagne en tant que précurseur fictif ou semi-fictif ait été lancé par Otton Ier, c'est Otton III qui, mû par des fantasmes millénaristes, lui fit une place dans la chronologie en fixant son propre point de repère à l'an 1000. Comme l'a formulé Niemitz : "Otton III ne vécut pas par hasard vers l'an 1000 ; c'est lui-même qui avait défini cette date ! Il voulait régner cette année-là, car cela correspondait à sa conception du millénarisme chrétien. Il a fixé cette date avec l'aide de son célèbre ami érudit, Gerbert d'Aurillac, qui devint plus tard le pape Sylvestre II". Selon Sweeney, "il a peut-être souhaité se présenter comme le représentant temporel du Christ au moment de sa seconde venue" (Scott 77).
L'ironie est que le Charlemagne inventé par les Ottoniens pour renforcer leur propre prestige a fini par les éclipser ; le monde entier connaît Charlemagne, mais peu de gens ont jamais entendu parler d'Otton le Grand.
La principale objection à la théorie d'Illig et de Sweeney concernant Charlemagne semble être le nombre de sources contemporaines le concernant, lui et d'autres Carolingiens. Nous avons vu à quel point il faut se méfier de la Vita Karoli d'Einhard, mais il existe une demi-douzaine d'autres sources, telles que les Annales royales franques, qui couvrent les années 741 à 829, ou les biographies de Louis le Pieux, que l'on trouve généralement dans les mêmes manuscrits. Il est intéressant de noter qu'au Xe siècle (selon Odilon de Saint-Médard), on croyait qu'Einhard était également l'auteur des Annales royales des Francs, et certains philologues modernes pensaient pouvoir y "reconnaître la plume d'Einhard" (5). Il convient d'ailleurs de noter que, selon le médiéviste français Dominique Iogna-Prat, "le genre biographique, florissant dans le premier tiers du 9e siècle quand il s'agit de brosser les portraits de Charlemagne et de Louis le Pieux, disparaît à partir des années 850" (6). Des recherches supplémentaires seront nécessaires pour étayer l'affirmation d'Illig et Sweeney selon laquelle toutes les chroniques de cette période sont le fruit d'une industrie de faux orchestrée par des moines bénédictins hautement qualifiés, mais je ne vois pour l'instant aucune objection insurmontable.
Cependant, toutes les œuvres littéraires datées de la période 615-915 ne sont pas des faux ; certaines peuvent être authentiques mais mal datées. Illig a par exemple soutenu que le Vénérable Bède (vers 673-735) appartient au XIe siècle des historiens (qui est bien en réalité le VIIIe siècle selon la chronologie révisée), en soulignant des anachronismes tels que l'utilisation par Bède du système de datation Anno Domini, non attesté au VIIIe siècle, et, de manière plus convaincante, son utilisation du zéro (nullam), un concept qui n'est apparu en Europe qu'avec les chiffres "arabes" au milieu du XIe siècle (Scott 86).
Le rétablissement de la continuité historiquePartir du principe que la majeure partie de l'historiographie des VIe, VIIe et VIIIe siècles relève de la fiction littéraire permet de résoudre l'énigme de l'"âge sombre" et de rétablir la continuité de l'histoire. Selon Sweeney :
"si Otton le Grand fut couronné par le pape Jean XII en 662, plutôt qu'en 962, tout prend sens. C'est à cette époque qu'il y avait un besoin criant d'un leader capable d'unir les vestiges épuisés de la chrétienté pour résister à des ennemis qui semblaient au bord de la victoire totale. Attaquée au nord par les Vikings, à l'est par les Hongrois et surtout au sud par les Arabes, la chrétienté semblait avoir ses jours comptés. L'empereur et le pape, travaillant main dans la main, pouvaient sauver la situation ; ils pouvaient rallier les peuples d'une Europe chrétienne en déclin dans un dernier effort. Et cet effort ne fut pas vain. À l'époque d'Otton III, la menace principale des Magyars et des Vikings avait été repoussée et, vers la fin du Xe siècle (en réalité vers la fin du VIIe), pratiquement toute l'Europe avait adopté, ou était sur le point d'adopter, la foi chrétienne". (Scott 81)
"L'expansion massive du christianisme vers l'Europe du Nord et de l'Est, que les historiens ont jusqu'ici attribuée à la fin du Xe et au XIe siècle, peut désormais être considérée comme faisant partie de la croissance organique du christianisme qui a commencé en Gaule et en Allemagne au cours des Ve et VIe siècles. Ainsi, la Pologne, la Hongrie, la Scandinavie et la Russie ont dû être converties... à la fin du VIIe et au début du VIIIe siècle". (Scott 147)
La réforme grégorienne du XIe siècle reste un tournant dans l'histoire de l'Europe, mais peut désormais être considérée comme le dernier chapitre de la conversion de l'Occident au catholicisme romain, non pas cinq mais seulement deux siècles après le triomphe du catholicisme trinitaire sur l'Église homéenne des Goths. De l'empereur Constantin le Grand au pape Grégoire VII (qui déclara dans son Dictatus Papae que "seul le pape peut utiliser les insignes impériaux" et que "tous les princes doivent baiser les pieds du pape seul"), en passant par le pape Grégoire le Grand, nous observons une progression continue du pouvoir papal, ininterrompue par aucun Âge sombre de déclin papal.
Les croisades, projet clé de la réforme grégorienne, prennent tout leur sens dans cette chronologie raccourcie en tant que réponse à la conquête islamique. "Supprimez les trois cents ans de l'âge sombre et les croisades, enfin, prennent tout leur sens" (Scott 145). Il en va de même pour les événements qui les ont motivées : "La marche de conquête des Turcs seldjoukides à travers l'Anatolie jusqu'aux portes de Constantinople, qui a précipité la première croisade, est désormais considérée comme un événement du VIIIe siècle, tout comme la dernière grande vague de conquêtes islamiques qui avait commencé à peine un siècle plus tôt" (Scott 153).
La continuité entre le VIIe et le Xe siècle n'est nulle part plus évidente que dans l'architecture, le style et la technologie qu'on nomme en français l'art romanétant presque impossibles à distinguer des édifices "romains". Les deux "formaient une seule et même tradition artistique et technique. [...] Les produits de ces deux périodes sont en effet si semblables qu'il serait impossible de dire à laquelle ils appartiennent sans inscriptions pour les accompagner" (Scott 40). Ainsi, "la "Renaissance" des Xe et XIe siècles en Europe [...] se révèle être le développement naturel et organique du renouveau des VIe et VIIe siècles, qui a vu la prolifération de nouvelles églises et cathédrales, construites dans le style romain tardif" (Scott 8).
La continuité intellectuelle et scientifique est également rétablie. Étant donné que la conquête arabe de l'Égypte a interrompu l'approvisionnement en papyrus au début du VIIe siècle, et que, selon la chronologie courante, l'industrie des manuscrits sur parchemin n'est apparue qu'au Xe siècle, il est difficile d'expliquer la transmission de la littérature classique à travers trois siècles d'analphabétisme (environ douze générations).
"Les monastères européens de la fin du Xe siècle possédaient d'immenses collections de littérature grecque et romaine, souvent profane, et les grands penseurs de l'époque débattaient de la philosophie et de la pensée des Anciens. [...] En effet, les Xe et XIe siècles présentent un tableau tout à fait étonnant d'effervescence intellectuelle, d'autant plus qu'ils succèdent immédiatement à trois siècles durant lesquels l'Europe semble avoir été réduite à un désert culturel et économique dépeuplé". (Scott 62)
J'ajouterai que la théorie des siècles fantômes d'Illig résout la mystérieuse confusion dans la mémoire collective que Patrick Geary a étudiée dans Phantoms of Remembrance : Memory and Oblivion at the End of the First Millennium :
"Ceux qui vivaient de l'autre côté de cette césure se sentaient séparés par un grand fossé de cet âge précoce. Déjà au XIe siècle, ceux qui s'engageaient à préserver le passé sous forme écrite, pour leurs contemporains ou leur postérité, semblaient peu connaître et encore moins comprendre leur passé familial, institutionnel, culturel et régional. [...] Et pourtant, ils étaient profondément concernés par ce passé, presque possédés par lui, et leur passé inventé est devenu le but et la justification de leurs programmes dans le présent". (7)
Geary attribue cette perte de mémoire aux troubles causés par les diverses invasions des siècles précédents, qui plongèrent l'Europe dans une "terreur perpétuelle" : "Les incursions, qu'elles fussent arabes, hongroises ou scandinaves, n'étaient certes pas entièrement responsables de l'ombre qui pesait si lourdement sur l'esprit des hommes, mais elles en étaient sans aucun doute largement responsables" (8). Mais si tel était le cas, pourquoi les Romains du Ve siècle avaient-ils un souvenir parfaitement clair de leur passé, alors qu'ils avaient subi au IVe siècle les plus grandes vagues d'invasions barbares ? Geary évoque indirectement un facteur plus probable :
"Le nouveau passé forgé au XIe siècle par Rodulfus Glaber, Arnold de Ratisbonne et leurs contemporains, qui met l'accent sur une discontinuité radicale, est une création durable : ses grandes lignes, acceptées et développées par les générations médiévales suivantes, ont été largement acceptées par les historiens modernes. L'image de destruction, de désintégration et de confusion au Xe siècle, suivie de la renaissance douloureuse d'une nouvelle société, est au cœur de ce que les historiens appellent la "Renaissance du XIIe siècle"". (9)
Cette image, si elle a été délibérément créée, pourrait très bien être un faux souvenir collectif induit par la propagande.
Rodulfus GlaberNéanmoins, je suis enclin à croire que l'hypothèse de Heinsohn concernant une catastrophe cataclysmique dans les années 930 (qui, pour Heinsohn, sont identiques aux années 230 et 530, mais qui correspondraient aux années 630 pour Illig) ne doit pas être entièrement écartée. Il est peu probable que le moine Rodulfus Glaber, écrivant en Bourgogne entre 1026 et 1040, ait inventé les phénomènes cosmiques ayant conduit à la catastrophe entre 993 et 997 (693 et 697 dans la chronologie révisée d'Illig) :
"À la même époque, presque toutes les villes d'Italie et de Gaule furent détruites par des feux ; la ville même de Rome fut consumée par un énorme incendie. Une épouvantable maladie sévissait alors parmi les hommes, une sorte de feu invisible, qui brûlait et séparait du reste du corps les membres auxquels elle s'attaquait. Beaucoup d'entre eux furent consumés en l'espace d'une nuit par la brûlure de ce feu. À la même époque [997], se produisit une terrible famine qui sévit durant cinq années dans l'ensemble du monde romain : il n'était aucune région où l'on ne parla de misère et de manque de pain ; une grande partie du peuple mourut de faim". (Cinq livres d'histoires, livre II, chap. VII, §13-17)
La chronique de Glaber est l'un des très rares manuscrits autographes conservés de cette époque ; cela signifie que nous disposons de la version originale de l'auteur, de sa propre main, alors que la plupart des chroniques de cette période ne sont disponibles que dans des manuscrits des XIIe ou XIIIe siècles. Le texte de Glaber ayant échappé à la main correctrice des copistes ultérieurs, on peut constater qu'il ne parvient pas toujours à rester cohérent dans sa chronologie. Dans le livre II, §8, il donne la date "888 de l'Incarnation du Verbe" pour un événement que les historiens datent de 988. Dans le livre 1, §23, il évoque un événement durant le pontificat de Benoît VIII (1012-1024) et le date de "l'an de l'incarnation du Seigneur 710". L'éditeur le corrige en note : "En fait en 1014, mais le manuscrit corrigé par Raoul porte indiscutablement la date de 710 ; rien n'explique une erreur de cette nature" (10). Notez que l'"erreur" porte sur près de 300 ans exactement. Notez également que, dans le paragraphe cité ci-dessus, Glaber pense qu'il vit encore dans "le monde romain" (Romano orbe).
Se pourrait-il que Glaber, écrivant sous la supervision des abbés clunisiens, ait reçu pour instruction de se conformer à la nouvelle chronologie officielle, mais qu'il ait omis d'adapter une ou deux dates tirées de ses sources ? Comme le note Richard Landes, "Glaber éprouve une fascination particulière pour l'an 1000. La tâche de Glaber était de raconter l'histoire de l'an 1000, non pas comme celle d'une attente apocalyptique déçue, ni comme celle de craintes insensées apaisées par le temps qui passe, mais comme un tournant de l'histoire, comme une nouvelle aube pour la chrétienté" (11). Son objectif, annonce Glaber dans son prologue, est d'écrire sur "les événements qui se sont produits avec une fréquence inhabituelle à l'occasion du millénaire de l'Incarnation du Christ notre Sauveur. "Nous pouvons affirmer avec certitude", ajoute-t-il, "que la deuxième année suivant le millénaire du Verbe incarné fut également la première année du règne d'Henri, roi des Saxons, et que la millième année de notre Seigneur fut également la treizième année du règne de Robert, roi des Francs" (I.I.1). Cette formulation est intéressante car elle documente la transition de la datation traditionnelle des événements à partir du début des règnes des rois vers la nouvelle norme Anno Domini, et parce que l'affirmation de Glaber selon laquelle sa datation est "certaine" sonne comme une injonction à ne pas la remettre en question. (12)
Fausses reliques et faux siècles dans l'Empire byzantinEmmet Sweeney nous explique que ce qui l'a d'abord conduit à accorder du crédit à la théorie d'Illig, c'est "l'étonnante absence de vestiges archéologiques byzantins et islamiques pour cette période" (Scott 73). Il cite le byzantiniste Cyril Mango, qui évoque "la rupture catastrophique survenue au VIIe siècle" dans le monde byzantin. À Constantinople, "de plus en plus d'églises furent construites jusqu'au milieu du VIe siècle environ, puis cette activité ralentit avant de cesser complètement". Dans certaines villes, poursuit Mango, l'archéologie révèle "une rupture dramatique au VIIe siècle, prenant parfois la forme d'un quasi-abandon". Dans des villes telles qu'Athènes, Corinthe ou Sardes, la monnaie de bronze, utilisée pour les transactions quotidiennes, "était abondante tout au long du VIe siècle, [...] après quoi elle a presque disparu [...] et n'est redevenue abondante qu'à la fin du Xe siècle" (13). La rupture s'observe aussi dans les sources littéraires. Dans son introduction à son livre en deux volumes The Later Roman Empire (1964), A.H.M. Jones explique qu'il a choisi comme date butoir la mort de Maurice en 602 car "les sources, abondantes et contemporaines jusqu'à cette date tant en Orient qu'en Occident, s'estompent brusquement". (14)
Mais qu'est-ce qui aurait bien pu pousser les Byzantins à adopter la nouvelle chronologie de l'Empire romain d'Occident ? Sweeney trouve un indice dans le règne de l'empereur Héraclius (610-641) :
"Les historiens byzantins [...] soutiennent qu'après avoir subi une série de catastrophes militaires, culminant avec la perte de la quasi-totalité des possessions asiatiques de l'empire et l'apparition d'une armée perse aux portes de Constantinople, Héraclius renversa la situation de la manière la plus spectaculaire qui soit : On raconte qu'il aurait mené une armée d'hommes d'élite, forte de seulement cinq mille hommes, au cœur de l'Empire perse (allant jusqu'à Ispahan), infligeant en même temps une série de défaites écrasantes aux Sassanides et leur arrachant un armistice humiliant. Les Perses, nous dit-on, furent contraints d'évacuer tous les territoires qu'ils avaient conquis en Afrique du Nord et en Syrie et, de surcroît, de restituer aux Byzantins les reliques sacrées - y compris la Sainte Croix - qu'ils avaient auparavant pillées à Jérusalem. Les sources perses, cependant, ne font aucune mention de ces événements et parlent au contraire de Khosro II comme de "l'invaincu". / Les archives byzantines nous racontent comment, dans ses dernières années, Héraclius subit une nouvelle série de catastrophes militaires, cette fois aux mains des Arabes, perdant au profit de ces envahisseurs tous les territoires qu'il avait auparavant perdus puis reconquis". (Scott 139-140)
Sweeney n'est pas le premier historien à remarquer que la contre-offensive d'Héraclius est "tout simplement incroyable". Il cite Edward Gibbon :
"Parmi les personnages marquants de l'histoire, celui d'Héraclius est l'un des plus extraordinaires et des plus incohérents. Au début et à la fin de son long règne, l'empereur semble être l'esclave de la paresse, du plaisir ou de la superstition, le spectateur indifférent et impuissant des calamités publiques. Mais les brumes languissantes du matin et du soir sont séparées par l'éclat du soleil de midi : l'Arcadius du palais se levait pour devenir le César du camp ; et l'honneur de Rome et d'Héraclius fut glorieusement rétabli par les exploits et les trophées de six campagnes aventureuses". (Déclin et chute, chapitre 46)
Comme l'écrit Sweeney, "à une époque intensément religieuse, la perte des reliques sacrées à Jérusalem en 614 fut une catastrophe morale. À un moment donné, probablement un siècle ou plus tard, un nouvel ensemble de reliques sacrées, utilisées pour renforcer la foi de la population dans sa lutte désespérée contre les Arabes, fit son apparition à Constantinople. Il s'agissait sans aucun doute de faux ; pourtant, il était important pour le peuple de croire qu'elles étaient authentiques..." (Scott 141). Les fausses reliques et la fausse histoire de leur "récupération" ont peut-être été inventées peu après 700, l'année qu'Otton III et Sylvestre venaient de proclamer comme étant l'an 1000 de l'ère chrétienne. Cela correspond aussi à la période de l'invention de la fausse Donation de Constantin.
La supercherie d'Héraclius est un bon exemple de la manière dont les États peuvent fabriquer l'historiographie, mais je ne vois pas clairement en quoi cela constituerait un motif pour ajouter trois siècles à la chronologie byzantine. Il existe, à mon avis, des raisons plus plausibles pour lesquelles les Byzantins auraient voulu synchroniser leur chronologie avec celle des Ottoniens. Parce que l'ordre ottonien s'est finalement effondré (pour les raisons que j'explore dans La Malédiction papale), et parce que nous avons tendance à lire l'histoire avec un parti pris téléologique, nous avons du mal à mesurer l'immense prestige et le pouvoir de la dynastie ottonienne au début du XIe siècle (VIIIe siècle pour Illig). Les Ottoniens entretenaient des liens étroits avec la dynastie macédonienne de Constantinople, non moins prestigieuse. Otton Ier négocia le mariage de son fils Otton II avec la princesse Théophano, nièce de l'empereur byzantin Jean Tzimiskès. Otton III, né de cette union, grandit sous l'influence de sa mère et de sa suite byzantine. Il obtint lui-même la main d'une nièce de l'empereur Basile II, mais mourut avant qu'elle ne le rejoigne. Les empereurs d'Occident et d'Orient coopéraient dans le but de recréer une communauté romaine, et ils avaient pour projet une opération conjointe visant à reprendre la Sicile aux Arabes. Ils partageaient la même orthodoxie trinitaire (le schisme viendrait plus tard) et entretenaient des échanges culturels intenses. Ils souhaitaient certainement harmoniser leur chronologie.
Mais l'administration impériale, tant à l'Est qu'à l'Ouest, avait-elle les moyens d'imposer une fausse chronologie ? Pour répondre à cette question, il faut d'abord rappeler qu'à cette époque, la grande majorité des gens n'avait ni les moyens ni le besoin de savoir en quelle année ils vivaient depuis la naissance du Christ : ils comptaient les années à partir du règne des princes (par exemple, "en la troisième année d'Otton"). Il en allait de même pour les documents officiels. Deuxièmement, les administrations impériale et cléricale étaient pratiquement indissociables. En Occident, les archevêques étaient directement nommés par l'empereur, parfois parmi les membres de sa propre famille ; ce n'est qu'avec la querelle des investitures, qui débuta en 1075, que cela allait changer. L'administration était encore plus centralisée dans l'Empire byzantin. Troisièmement, la production de textes écrits était un monopole de la classe dirigeante, qui décidait quels livres étaient autorisés à exister. Le prix du parchemin lui-même excluait toute édition privée (la fabrication d'une seule Bible nécessitait les peaux d'environ 200 moutons ou veaux, ainsi que des semaines de traitement intensif) (15). Il n'est donc pas irréaliste de supposer que des instructions impériales aient pu être données à tous les scriptoria pour normaliser les dates. Considérons, comme précédent possible, un épisode rapporté par Grégoire de Tours dans son Histoire des Francs, chapitre IV : le roi franc Childéric (457-481) introduisit de nouveaux signes dans l'alphabet latin et "voulut que tous les anciens manuscrits soient effacés à la pierre ponce, afin d'en faire d'autres copies, où les nouveaux signes seraient utilisés". Ou considérez comment un seul document falsifié, la Donation de Constantin, a pu être accepté pendant des siècles par pratiquement toutes les personnalités influentes, bien qu'il fût manifestement anachronique (par exemple, Constantin écrivant au sujet du patriarcat de Constantinople avant même d'avoir construit la ville).
Les incertitudes de l'histoire islamiqueLes débuts de l'histoire de l'islam sont notoirement obscurs, en raison d'un manque tant d'historiographie fiable que de vestiges archéologiques entre le VIIe et le Xe siècle, période durant laquelle une civilisation islamique florissante semble surgir de nulle part. Sweeney consacre de nombreuses pages à montrer comment la chronologie d'Illig résout ce problème.
"Partout où l'on regarde, on constate, à partir de la fin du Xe et du XIe siècle, un véritable déferlement de l'influence islamique sur l'Europe - mais presque rien avant cela. Pourtant, l'islam est apparu trois siècles plus tôt et, ayant pris possession des régions les plus peuplées et les plus prospères des royaumes byzantins dans les années 630 et 640, on pourrait s'attendre à ce que son influence sur l'Europe ait été énorme à partir de ce moment-là ; mais rien n'apparaît avant les années 950 ou 960. Pourquoi ?" (Scott 67)
Prenons l'exemple de l'Égypte :
"L'Égypte était le territoire islamique le plus vaste et le plus peuplé au début du Moyen Âge. La conquête musulmane du pays eut lieu entre 638 et 639, et on pourrait s'attendre à ce que les envahisseurs aient commencé, presque immédiatement, à utiliser les richesses du pays pour construire de nombreux et splendides lieux de culte - mais apparemment, ils ne l'ont pas fait. Seules deux mosquées dans toute l'Égypte, toutes deux au Caire, dateraient d'avant le XIe siècle : celle d'Amr ibn al-As, datant de 641 après J.-C., et celle d'Ahmad ibn Tulun, datant de 878 après J.-C. Cependant, ce dernier édifice présente de nombreuses caractéristiques que l'on ne retrouve que dans les mosquées du XIe siècle, de sorte que sa date de 878 est contestée. [...] Pourquoi, s'est-on demandé, dans un immense pays comptant peut-être jusqu'à cinq millions d'habitants, les musulmans ont-ils attendu plus de 300 ans avant de se construire des lieux de culte ?" (Scott 56)
L'histoire de l'islamisation de l'Espagne pose tout autant de problèmes à la chronologie standard : "alors que l'on suppose que la quasi-totalité de l'Espagne avait été conquise au début du VIIIe siècle, on constate que jusqu'au milieu du Xe siècle, le processus de conquête islamique était toujours en cours, Abd'er-Rahman II ayant été stoppé lors de la bataille de Simancas, au centre du pays. Ce n'est que plus tard, à l'époque d'Al-Mansur, que les conquérants atteignent les Pyrénées et au-delà" (Scott 136) (16). L'un des faits intéressants concernant les Cinq livres d'histoire de Raoul Glaber, ai-je constaté, est qu'il ne mentionne jamais de conquête islamique avant la section 18 du livre II, où il indique que, peu après une famine datant de 1005-1006, "l'armée sarrasine partit d'Afrique sous les ordres de son roi, Almuzor [al-Mansur], et occupa la quasi-totalité de la péninsule ibérique".
L'un des aspects que j'ai trouvés les plus intéressants dans l'ouvrage de Sweeney/Scott est sa théorie sur la continuité entre la guerre romano-persane et la conquête islamique : "La guerre entre Khosro II et Héraclius, qui éclata en 602, présentait dès le début toutes les caractéristiques d'un conflit religieux - un véritable djihad, ni plus ni moins. Les Perses, accompagnés de nombreux alliés arabes, prirent Jérusalem en 614 et procédèrent à un massacre généralisé de la population chrétienne, après quoi ils pillèrent les églises et s'emparèrent de certaines des reliques les plus sacrées de la chrétienté - y compris la Sainte Croix sur laquelle le Christ fut crucifié" (Scott 105). (Il manque dans cette présentation le fait incontestable que ce massacre de dizaines de milliers de chrétiens a été perpétré par des juifs, et non par des Perses.) Sweeney reprend la suggestion d'Illig selon laquelle les Perses auraient uni leurs forces à celles des Arabes de Syrie.
"Il n'est pas inconcevable que des membres éminents de la classe dirigeante perse se soient convertis à l'islam et aient progressivement imposé la nouvelle foi à la population. Cela expliquerait pourquoi les Arabes ont pu "conquérir" - avec une facilité apparente - le puissant et invincible Empire perse, un empire qui avait résisté pendant sept siècles aux efforts acharnés de Rome pour le soumettre. Et cela expliquerait en outre pourquoi l'islam primitif est d'un caractère si profondément perse. Le symbole islamique par excellence, par exemple, le croissant de lune renfermant une étoile, est persan : ce motif apparaît à maintes reprises dans l'art monumental iranien et sur les pièces de monnaie sassanides". (Scott 106)
Un autre indice est le fait que les toutes premières pièces de monnaie islamiques portent le nom de Khosro II ou de son successeur Yazdegerd III. Mis à part une phrase en syriaque telle que besm Allah, "elles sont indiscernables de la monnaie sassanide" (Scott 106).
Il existe des preuves d'une réforme religieuse sous Khosro II, qui pourrait être très étroitement liée à la propagation de l'islam. Nous savons qu'il a abandonné le zoroastrisme et qu'il a épousé une chrétienne de Syrie, la belle Shirin, qui était probablement membre d'une Église judéo-chrétienne syrienne descendant des Ébionites ou des Nazaréens (ce qui nous rappelle que les chrétiens sont appelés Nasara dans le Coran). Au début de son règne, Khosro II avait en fait sollicité et obtenu l'aide de l'empereur byzantin Maurice. Lorsque Maurice fut assassiné avec sa famille en 602 par son rival Phocas, Khosro déclara la guerre à ce dernier. Ce fut le début de la guerre byzantino-sassanide qui dura 25 ans. Au cours de cette guerre, Khosro a peut-être voulu semer la discorde entre le christianisme romain et sa propre foi chrétienne, qui conservait encore de forts éléments juifs et syriaques. Cela pourrait bien être le véritable contexte de la naissance de l'islam, ou tout au moins de son expansion. C'est pourquoi Sweeney suggère que "la conquête islamique de l'Égypte est identique à la conquête perse de ce pays, et doit être datée vers 620 plutôt que 640. Ce sont sans doute aussi les armées perses qui ont renversé les puissantes fortifications byzantines en Cyrénaïque" (Scott 137).
Dans son chapitre 4 intitulé "Le problème de l'histoire islamique", Scott/Sweeney aborde les nombreux problèmes insurmontables de l'histoire des débuts de l'islam, et conclut :
"Pour commencer, le récit étonnant des conquêtes arabes, qui aurait vu quelques nomades à dos de chameau attaquer et conquérir simultanément les puissants empires perse et byzantin, s'avère être une fiction : c'est la cavalerie lourde des Perses sassanides qui a créé l'Empire "islamique". Deuxièmement, l'étrange modestie des califes "bien guidés", Abu Bakr, Umar et les autres, qui n'ont laissé aucune pièce de monnaie ni aucun artefact portant leur nom, s'explique par le fait qu'ils n'ont jamais existé et ont été inventés précisément pour dissimuler l'usurpation arabe de l'empire sassanide". (Scott 119)
L'hypothèse selon laquelle "les Arabes ont usurpé le trône sassanide et réécrit l'histoire pour dissimuler ce fait et justifier leurs actions" (Scott 140), s'inscrit dans la lignée d'autres approches révisionnistes récentes qui remettent en cause non seulement la chronologie des débuts de l'islam, mais aussi sa géographie : dans Meccan Trade and the Rise of Islam, Patricia Crone soutient que la description traditionnelle de La Mecque comme un carrefour commercial majeur et une ville dotée de remparts et de jardins est irréaliste, et suggère que l'islam est apparu plus au nord en Arabie (Tom Holland a popularisé ce point de vue dans In the Shadow of the Sword). Dan Gibson soutient que, en réécrivant les origines de l'islam et en éditant le Coran, les califes abbassides de Bagdad ont déplacé le lieu de naissance de l'islam de Pétra à La Mecque.
ConclusionJe ne peux pas ici rendre justice à tous les arguments présentés par Sweeney/Scott dans A Guide to the Phantom Dark Age. Je me contenterai d'ajouter qu'il aborde les objections fondées sur la première apparition des dates Anno Domini, ainsi que sur la datation au radiocarbone et la dendrochronologie (questions que j'ai aussi abordées dans mon livre). Son annexe sur les archives astronomiques démontre très bien que la chronologie raccourcie d'Illig pour le premier millénaire correspond mieux aux archives que la chronologie traditionnelle, à défaut d'être parfaite.
Le révisionnisme chronologique est un travail en cours. Il est clair que l'école allemande formée autour d'Illig a produit les travaux les plus sérieux dans ce domaine, et le professeur Emmet Sweeney nous a rendu un grand service avec son introduction érudite en anglais. Si j'avais connu ce livre il y a dix ans, j'aurais sûrement emprunté une voie différente dans mon voyage dans le temps. D'un autre côté, se perdre hors des sentiers battus est l'essence même de l'exploration.
source : Kosmotheos