
par Clara Lopez Obregon
Le principe directeur pour la Colombie et l'Amérique latine devrait être d'entretenir des relations matures avec les États-Unis, tout en refusant que Washington nous dicte avec qui nous pouvons ou non nouer des liens.
La tournée de Marco Rubio en Colombie, en Équateur et au Pérou n'est pas une simple série de visites diplomatiques. Il s'agit de la mise en scène d'un réalignement régional qui coïncide avec le virage à droite de plusieurs gouvernements et avec la nouvelle stratégie de sécurité nationale des États-Unis. Ce n'est pas un hasard si l'itinéraire relie Abelardo De La Espriella, Daniel Noboa et Keiko Fujimori, trois dirigeants alignés sur Donald Trump et intégrés à l'opération "Shield of the Americas". Washington se tourne une nouvelle fois vers l'Amérique latine comme zone prioritaire pour sa sécurité, ses ressources et sa concurrence avec la Chine.
Le document américain ne cache pas ses intentions. Il proclame un "corollaire Trump" à la doctrine Monroe afin de rétablir la prééminence des États-Unis dans l'hémisphère. Sa formule est "intégrer et étendre" : recruter des gouvernements partageant les mêmes idées, renforcer les nouveaux partenaires, étendre sa présence militaire, sécuriser les chaînes d'approvisionnement et décourager la coopération régionale avec des puissances extrarégionales. Il propose même de subordonner les alliances et l'aide à une réduction de l'influence américaine dans les ports, les infrastructures et les actifs stratégiques.
L'escale de Rubio à Barranquilla s'inscrit parfaitement dans ce cadre. Les soi-disants accords de Barranquilla portent sur la sécurité, le commerce, l'investissement, les migrations, le Venezuela, les minéraux critiques et l'énergie nucléaire civile. Le gouvernement colombien a proposé le "Patriot Plan du XXIe siècle" afin de moderniser les radars, les drones, la défense aérienne, le renseignement, la cyberdéfense et les forces spéciales avec le soutien des États-Unis. Outre la confirmation de l'adhésion de la Colombie au "Shield of the Americas", il a proposé de faire de la Colombie le "principal partenaire de Washington en matière de sécurité hémisphérique".
Tous les accords conclus avec les États-Unis n'impliquent pas nécessairement une subordination. Ce pays reste notre principal partenaire commercial et un allié crucial en matière d'investissement, de savoir-faire, de technologie et de sécurité. Les deux Mémorandums sur les minéraux stratégiques et l'énergie nucléaire sont, selon le communiqué officiel, des cadres non contraignants soumis à la législation colombienne. Ils peuvent offrir de réelles opportunités s'ils génèrent des transferts de technologie, de la valeur ajoutée, des emplois et des capacités réglementaires, plutôt qu'une nouvelle spécialisation extractive.
La préoccupation tient à la fois à l'accumulation des éléments et au contexte. Ce même document américain sur la sécurité identifie les minéraux, l'énergie et les infrastructures latino-américaines comme des éléments de sa rivalité mondiale. Alors que la Colombie sollicite un soutien militaire et une exemption des droits de douane de 12,5% qui violent l'accord de libre-échange entre les deux pays, elle se subordonne à une architecture régionale conçue à Washington, prend ses distances avec la Chine et s'aligne sur des positions sensibles concernant Israël et le Venezuela. La relation devient d'autant plus asymétrique qu'elle englobe davantage d'éléments.
La Colombie connaît bien cette voie. Marco Fidel Suárez, au cours de la deuxième décennie du siècle dernier, l'appelait réspice polum : se tourner vers l'étoile polaire. Alfonso López Michelsen y répondit des décennies plus tard par "réspice similia" : se tourner vers nos semblables et diversifier nos relations. Il ne proposait pas une rupture avec les États-Unis, mais plutôt de surmonter la dépendance vis-à-vis d'un centre de pouvoir unique. Cette orientation a pris une nouvelle importance sous l'administration Petro avec son ouverture vers l'Amérique latine, la Chine, l'Afrique et le Sud mondial.
L'alternative contemporaine ne consiste pas non plus en une équidistance impossible entre les puissances. L'Inde appelle cela le "multi-alignement" : elle coopère avec les États-Unis au sein du Quad, participe avec la Chine et la Russie au BRICS, et définit chaque relation en fonction de son propre intérêt national. Elle ne confond pas amitié et obéissance, ni autonomie et hostilité.
Tel est le principe qui devrait guider la Colombie et l'Amérique latine. Un engagement mûr avec Washington, oui ; accepter que Washington dicte avec qui d'autre nous pouvons nous engager, non. La souveraineté au XXIe siècle ne consiste pas en l'isolement, mais plutôt en la préservation de la capacité effective de choisir, de négocier, et parfois de dire oui, parfois non. Le véritable risque de cette tournée n'est pas de se rapprocher des États-Unis. C'est de revenir à ne regarder que vers le Nord.
source : Diario Red via China Beyond the Wall