🧱 16/09/2026 reseauinternational.net  7min 10 #326848

 Ovations au festival de Venise pour Naza, sur le génocide à Gaza

« Naza » : vingt-cinq minutes pour la bonne conscience

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par Mounir Kilani

En septembre 2025, Venise applaudissait pendant près de vingt-quatre minutes The Voice of Hind Rajab, le film de la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania consacré aux derniers moments d'une enfant palestinienne tuée à Gaza.

Le public pleurait, brandissait des drapeaux palestiniens, scandait "Free Palestine".

Un an plus tard, le record est tombé. NAZA, réalisé par Yuval Abraham et Rachel Szor, a reçu à son tour une ovation de près de vingt-cinq minutes.

Deux films, deux regards sur une même tragédie, deux moments séparés par une année.

Entre les deux, quelque chose s'est déplacé.

Ce déplacement, je veux le nommer.

Je n'ai pas vu NAZA. Je ne juge donc pas le film.

Mais ce n'est pas le film qui m'intéresse : c'est ce qu'il déclenche. C'est la place qu'on lui accorde, l'écho qu'il reçoit, et ce que cet écho dit de nous.

Sur le travail d'Abraham et Szor, je n'ai aucun doute.

Donner la parole à des militaires et à des membres des services de renseignement israéliens pour montrer comment un système a permis la mort de civils palestiniens : c'est nécessaire, et c'est précieux.

Cette parole venue de l'intérieur ne retire rien à la parole palestinienne. Elle peut au contraire la conforter.

Ce que les Palestiniens dénoncent depuis des décennies trouve ici des témoins qui appartiennent au système lui-même.

C'est exactement pour cette raison que la réception du film m'intéresse.

En 2025, The Voice of Hind Rajab plaçait au centre du regard une enfant palestinienne et les derniers instants de sa vie.

En 2026, NAZA place au centre des témoins israéliens.

Il ne s'agit pas d'opposer les deux films : ils ne racontent pas la même histoire et ne procèdent pas de la même manière.

Il s'agit de constater un basculement.

La parole qui documente la catastrophe ne vient plus de Gaza. Elle vient de l'intérieur de la société israélienne.

Et c'est cette parole-là qui, aujourd'hui, reçoit l'ovation.

Pourquoi ?

Parce qu'une parole critique n'a pas le même poids selon celui qui la prononce.

Un Israélien qui dénonce les mécanismes de la violence israélienne bénéficie d'une légitimité que nul autre ne possède. Il parle depuis l'intérieur. Il connaît les institutions, les codes, les structures de pouvoir. Il incarne la conscience qui se retourne contre son propre système.

Le Palestinien, lui, parle depuis la position de celui qui subit.

Cette différence n'est pas secondaire. Elle est structurante.

Elle décide de qui est entendu, de qui est cru, de qui est applaudi.

Regardons ce qui arrive à ceux qui parlent depuis l'extérieur.

Le 9 septembre, Adèle Haenel affirme sur France 5 qu'Israël commet un génocide en Palestine, que la France est complice et qu'il faut sanctionner Israël.

Quelques heures plus tard, le replay de l'émission disparaît.

Quelques jours auparavant, à Venise, Susan Sarandon explique que certaines agences continuent de déconseiller de l'engager en raison de ses positions en faveur des Palestiniens.

Et, au même moment, dans la même ville, deux réalisateurs israéliens venus documenter de l'intérieur les mécanismes de la violence reçoivent une ovation historique.

Mais cette parole ne fait pas l'unanimité jusque dans le pays dont elle vient.

Après le prix remporté à Venise, le ministre israélien de la Culture a annoncé vouloir engager une procédure visant à retirer leur citoyenneté israélienne à Yuval Abraham et Rachel Szor, les accusant de trahison.

Benjamin Netanyahou a lui-même dénoncé NAZA comme une œuvre relevant, selon lui, d'une campagne d'incitation contre les juifs.

La parole israélienne critique peut donc être applaudie à Venise et combattue à Jérusalem.

Cela ne contredit pas mon interrogation. Cela la rend plus précise.

Toutes les paroles sur Gaza ne bénéficient pas du même degré de légitimité.

Certaines coûtent. D'autres consacrent.

Les Palestiniens n'ont pas attendu NAZA pour raconter ce qu'ils vivent. Ils n'ont pas attendu un documentaire israélien pour parler de l'occupation, de la dépossession, des destructions, de la violence.

Depuis des décennies, ils disent tout cela.

Et depuis des décennies, leur parole est accueillie avec une prudence qui confine à la suspicion.

Il faut nuancer. Contextualiser. Surveiller les mots. Distinguer la critique acceptable de celle qui franchit une frontière invisible.

L'autocritique israélienne, elle, ne subit pas ce traitement.

Elle est nécessaire - une société qui ne regarde pas ses propres crimes est une société enfermée dans le déni.

Lorsque des Israéliens témoignent contre des pratiques auxquelles ils ont participé ou assisté, leur parole doit être entendue.

Mais lorsqu'elle est reçue de l'extérieur, cette autocritique produit un effet qu'il faut nommer.

Elle rassure.

Elle permet de dire : regardez, cette société possède encore ses consciences, ses contre-pouvoirs, ses hommes et ses femmes capables de reconnaître l'horreur.

La responsabilité se déplace alors.

Elle n'est plus celle d'une réalité politique et historique qu'il faudrait interroger dans son ensemble. Elle est celle d'un gouvernement, d'une extrême droite, de quelques militaires, d'une dérive.

Israël peut rester, dans l'imaginaire occidental, cette démocratie capable de produire ses propres anticorps.

Comme si la capacité d'une société à produire ses propres critiques suffisait, à elle seule, à lui restituer une forme d'innocence.

Ce n'est pas une hypothèse. C'est ce qui se passe.

Avec No Other Land, Abraham et Szor avaient travaillé avec des cinéastes palestiniens.

Avec NAZA, la parole entendue à l'écran est exclusivement israélienne.

Ce déplacement n'est pas un problème en soi. Il devient un problème lorsqu'on observe la différence de légitimité accordée aux voix selon leur origine.

Gaza ne commence pas avec Netanyahou. La parole palestinienne n'est pas née avec NAZA.

Le moment où le film arrive compte.

Le récit occidental sur Gaza devient de plus en plus difficile à tenir tel qu'il a été construit depuis des décennies.

Les images sont là. Les témoignages s'accumulent. Une partie des opinions publiques ne détourne plus les yeux.

Dans ce contexte, NAZA apporte quelque chose de précieux : des témoignages de l'intérieur, qui rendent le silence plus difficile.

Mais il apporte aussi, par sa seule existence et par l'accueil qui lui est réservé, quelque chose de plus commode : la confirmation qu'au sein même de la société israélienne, des consciences refusent de se taire.

Tant mieux.

Il ne faudrait simplement pas que cette découverte transforme l'autocritique en condition préalable à l'écoute.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit.

Aujourd'hui, pour que la parole palestinienne soit pleinement reçue, il faut qu'un Israélien vienne la confirmer.

Pour que les victimes soient crues, il faut que des témoins du camp d'en face viennent authentifier leur récit.

Pour que Gaza soit regardée, il faut qu'Israël se regarde d'abord.

C'est une inversion. Et cette inversion n'est pas innocente.

Elle protège.

Elle permet de condamner les crimes sans avoir à reconnaître les victimes.

Elle permet de sauver l'idée d'un "autre Israël" sans avoir à regarder ce que la parole palestinienne dit depuis toujours.

Elle permet, en un mot, de continuer à écouter Gaza sans avoir à s'y reconnaître.

Je ne crois pas que ce soit l'intention d'Abraham et de Szor. Je n'ai aucune raison de leur prêter une intention de réhabilitation.

Leur travail rend au contraire le déni plus difficile.

Mais une œuvre ne contrôle jamais l'usage que les sociétés font d'elle.

Et l'usage qui est fait de NAZA, pour l'instant, est celui d'une bonne conscience.

Mais il y a peut-être autre chose dans ces applaudissements.

À Venise, les films sont en compétition pour les prix. Les applaudissements semblent, eux aussi, avoir inventé leur propre compétition : vingt minutes, vingt-deux, vingt-quatre, bientôt vingt-cinq.

À partir de quel moment l'émotion devient-elle elle-même une unité de mesure ?

Ces vingt-cinq minutes disent certainement quelque chose du courage des réalisateurs et de la force de leur travail.

Elles disent aussi autre chose : qu'après une année durant laquelle Venise avait placé une enfant palestinienne au centre de son regard, le nouveau record est établi par une œuvre qui fait entendre des voix israéliennes critiques.

Le déplacement est subtil. Mais il est réel. Et il mérite d'être interrogé.

Car reconnaître la conscience de ceux qui parlent de l'intérieur ne doit jamais conduire à oublier la parole de ceux qui vivent cette réalité dans leur chair.

Le problème n'est pas que les Israéliens parlent enfin.

Le problème est que le monde ne commence à écouter les Palestiniens qu'à partir du moment où des Israéliens parlent à leur place.

Nota Bene

NAZA est un terme utilisé par les services de renseignement israéliens pour désigner le quota pré-calculé et jugé "acceptable" de victimes civiles palestiniennes lors d'une frappe aérienne ciblée par intelligence artificielle dans la bande de Gaza.

Le film donne la parole, sous couvert d'anonymat, à 24 anciens militaires et membres du renseignement israélien. Leurs témoignages décrivent les mécanismes de ciblage et l'utilisation de systèmes de surveillance et d'intelligence artificielle dans les opérations menées à Gaza.

 Mounir Kilani

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