
Par Pepe Escobar pour Geopolitics Prime, le 14 septembre 2026
En moins de 72 heures, l'histoire s'est accélérée sous l'effet d'une convergence d'événements qui, en temps normal, se seraient déroulés sur plusieurs années.
Après une offensive éclair, le mouvement yéménite Ansarallah contrôle désormais toute la côte de la mer Rouge, du port de Hodeidah jusqu'à Bab al-Mandab, y compris l'île de Mayyun, un affleurement rocheux volcanique situé au beau milieu de la "Porte des Larmes".

L'oléoduc Est-Ouest de l'Arabie saoudite - seule voie de contournement du détroit d'Ormuz - est fermé pour au moins un mois après une attaque combinée de drones et de missiles balistiques. L'origine exacte de l'attaque reste incertaine : Irak, Yémen, les deux, ou une opération sous faux drapeau ?
Contrôle du terrain dans les gouvernorats de Hodeidah, Taïz et Lahij au 11 septembre 2026. Source © CTP-ISW.

Par ailleurs, lors du sommet annuel des BRICS à New Delhi, tous les membres à part entière sont parvenus à un consensus pour inclure une condamnation sans réserve des sanctions secondaires dans la Déclaration de New Delhi, tandis que le président iranien Pezeshkian a profité de la tribune pour annoncer qu'un accord sur le détroit d'Ormuz sera signé à Mascate ce lundi. La réunion entre le CCG et l'Iran a par la suite été annulée. Personne ne sait si elle aura lieu ni quand.
Des sources diplomatiques à Moscou et à Téhéran ont confirmé que la Russie et l'Iran ont travaillé de concert à New Delhi en parfaite synchronisation dans leur opposition à la guerre menée par Washington contre l'Iran et au dispositif de sanctions. La photo, désormais virale, de Lavrov, Wang Yi et Araghchi réunis comme de vieux amis ne raconte qu'une partie de l'histoire. L'initiative du Yémen en mer Rouge constitue la dimension maritime de cette même histoire.
Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi et le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi en marge du sommet des BRICS à New Delhi. Image tirée d'une vidéo diffusée par le ministère iranien des Affaires étrangères.★
La Russie et l'Iran se sont alignés sur trois fronts : condamner la guerre menée par les États-Unis, rejeter le régime de sanctions dans son ensemble et dénoncer avec vigueur les sanctions secondaires prises par le secrétaire au Trésor américain Bessent, l'ancien sinistre collaborateur de Soros.
La Déclaration de New Delhi, adoptée à l'unanimité le premier jour du sommet des BRICS après que les "sherpas" ont travaillé jusqu'à quatre heures du matin, a accompli un quasi-miracle dans sa formulation concernant l'Asie occidentale. Pourtant, ce libellé reste assez modéré, sinon les Émirats arabes unis - et même l'Inde - ne l'auraient pas signé.
Le paragraphe 22 condamne
- les "mesures coercitives unilatérales", y compris les "sanctions économiques unilatérales et les sanctions secondaires"
- appelle à leur abandon, et
- réaffirme une opposition totale aux "sanctions non autorisées par le Conseil de sécurité de l'ONU". C'est la formulation la plus forte jamais adoptée par les BRICS concernant les sanctions secondaires.
Pourtant, le paragraphe 28 n'exprime qu'une "profonde préoccupation" face à l'escalade en Asie occidentale et appelle à "un maximum de retenue" - mais seulement après avoir "rappelé nos positions nationales respectives". C'est la formule qu'a utilisée le gouvernement Modi pour mettre l'Iran et les Émirats arabes unis sur la même longueur d'onde.
Le paragraphe 29 exprime sa
"grave préoccupation face aux attaques délibérées contre des infrastructures civiles et des installations nucléaires pacifiques soumises aux garanties intégrales de l'AIEA".
Tous les participants à la réunion des BRICS - et au-delà - savent quelles installations ont été attaquées et par qui. Cette partie de la déclaration n'est donc qu'une opération de communication. Les États-Unis ne sont mentionnés nulle part dans ce texte de 45 pages comptant 140 paragraphes. La guerre n'est pas qualifiée de guerre. Et aucun agresseur n'est identifié.
C'est au président Poutine, lors du Forum des entreprises du BRICS, qu'il est revenu d'apporter la précision manquante.
Il a déclaré que la Russie doit faire face à
"plus de 30 000 sanctions, soit deux fois plus que tous les autres pays du monde réunis", ainsi qu'à "la menace de sanctions dites secondaires contre ceux qui ne veulent pas se plier aux intérêts étrangers". Il a qualifié "la destruction des oléoducs, les tentatives de blocage des voies de transport internationales et la saisie de navires"
de mesures de coercition déguisées en concurrence.
Le président iranien Pezeshkian, pour sa part, a fait remarquer que
"leurs objectifs militaires n'ont pas pu être atteints, c'est pourquoi ils se sont tournés vers les pressions économiques".
Il est allé plus loin que la Russie en réclamant la création d'un secrétariat permanent des BRICS et s'est rangé aux côtés de Poutine pour appeler à un recours plus large aux monnaies nationales dans les échanges commerciaux.
Cette déclaration est donc un document schizophrénique, mais que les pays du Sud - l'Inde, l'Indonésie, l'Égypte et même les Émirats arabes unis - ont accepté de signer. Elle stipule que les sanctions secondaires constituent l'instrument réel de la guerre économique menée par les États-Unis contre la Russie, l'Iran et quiconque commerce avec eux. Pourtant, la guerre elle-même ne fait l'objet que d'un timide appel à la "retenue". Cet écart est révélateur : les BRICS prennent position contre l'arme, mais pas contre la main qui la brandit.
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Je paie, tu paies, tous veulent que les BRICS paientLa Déclaration de New Delhi des BRICS conserve toute son importance - et même une importance capitale - car elle exprime le point de vue prédominant du Sud.
Une fois encore, lors du Forum économique, Poutine a fait remarquer que les BRICS ont produit plus de 40 % de la production mondiale au cours des cinq dernières années, contre 29 % pour le G7. Les BRICS - et les BRICS+, y compris les pays partenaires - représentent bien plus de la moitié de la planète. Sur le plan géoéconomique, l'accent mis sur les règlements en monnaie locale a une nouvelle fois occupé le devant de la scène, car les échanges commerciaux réglés en roupies, en roubles ou en yuans ne peuvent être bloqués par Washington.
Sur le plan géopolitique, la déclaration a marqué des points en condamnant la famine à Gaza et les déplacements forcés depuis les territoires palestiniens occupés, ainsi qu'en exigeant une réforme du Conseil de sécurité de l'ONU et du système de Bretton Woods (ce qui n'arrivera jamais).
Pourtant, la Nouvelle Banque de développement (NBD) est encore loin de correspondre à ce que devrait être une banque solide axée sur les pays du Sud. La NBD ne compte qu'environ 44 milliards de dollars de projets approuvés, les monnaies locales ne représentant que 29 % du portefeuille actif.
Le dossier complexe de BRICS Pay reste en suspens - pour l'instant. BRICS Pay a été présenté lors du sommet historique de Kazan il y a deux ans. À New Delhi, la Russie et l'Inde - par l'intermédiaire du Fonds russe d'investissement direct (RDIF) et de BRICS Pay India - ont signé un accord prévoyant sa mise en œuvre, permettant ainsi des paiements entre entreprises (B2B) et entre entreprises et particuliers (C2B) directement en monnaies nationales (rouble, roupie, yuan, etc.), sans passer par le dollar américain.
À l'avenir, BRICS Pay devrait relier les systèmes de paiement nationaux existants des pays participants : le SPFS (système de messagerie financière) russe, le CIPS chinois, le Pix brésilien et l'UPI indien, entre autres.
BRICS Pay est une réponse évidente au détournement de SWIFT à des fins de pression. Mais le chemin à parcourir est encore long. L'idée qu'un touriste puisse utiliser une carte émise par sa banque d'origine dans un autre pays des BRICS sans payer de commission via le système du dollar - et échapper ainsi au Trésor américain - est séduisante. Mais comment cela fonctionnerait-il pour un touriste iranien en Chine, par exemple ? Les banques locales de tous les pays des BRICS doivent être impliquées.
Partout dans les pays du Sud, les banques continuent de redouter les sanctions secondaires. Ainsi, pour l'instant, l'objectif est de décentraliser le système. BRICS Pay aspire à traiter jusqu'à 20 % des règlements mondiaux d'ici 2030.
Et l'année prochaine, c'est la Chine qui accueille le sommetLa question énergétique a jalonné presque tous les sujets abordés en détail lors des réunions bilatérales à New Delhi. Un éventuel accord entre l'Iran et Oman concernant le détroit d'Ormuz reste toutefois en suspens. Téhéran a explicitement déclaré qu'il ne (italiques de l'auteur) rouvrira pas le détroit d'Ormuz avant que Washington ne remplisse pas moins de sept conditions.

Les voici :
- Mettre fin aux menaces contre l'Iran.
- Cesser définitivement les attaques contre l'Iran et ses alliés.
- Lever le blocus naval.
- Retirer les forces navales et aériennes américaines des environs de l'Iran.
- Verser des indemnités de guerre.
- Lever les sanctions.
- Débloquer sans condition les avoirs gelés de l'Iran.
Ce n'est qu'alors que le détroit d'Ormuz pourra rouvrir dans le cadre d'un nouvel accord entre l'Iran et Oman.
La réunion prévue ce lundi à Oman entre l'Iran et les ministres des Affaires étrangères du CCG était donc vouée à l'échec. Elle a été reportée sine die "dans l'intérêt du consensus", selon le ministre omanais des Affaires étrangères, Badr Albusaidi.
Téhéran tenait absolument à ce que cette réunion permette de finaliser une route maritime Iran-Oman passant par le détroit d'Ormuz. Les navires entreraient par les eaux territoriales iraniennes, et une partie de leur itinéraire de sortie serait placée sous supervision iranienne, suspendant de facto l'actuel corridor sud omanais soutenu par les États-Unis.
L'Arabie saoudite s'y est opposée, craignant un nouveau statu quo inacceptable pour le CCG. Bahreïn - une satrapie saoudienne de facto - l'a boycottée. La situation est désormais dans l'impasse.
À l'heure actuelle, la réparation de l'oléoduc saoudien est-ouest tourne au véritable cauchemar : les infrastructures de pompage ont été gravement endommagées, l'oléoduc ayant été touché à au moins huit points. L'Arabie saoudite pourrait épuiser ses stocks de pétrole brut destinés à l'exportation à Yanbu d'ici une semaine. Ce qui voudrait dire que 4 millions de barils par jour - soit environ 4 % de l'offre mondiale - disparaîtraient tout simplement du marché. L'économie mondiale marche sur le fil du rasoir.
À New Delhi, certains signes ont laissé entrevoir que le RIC (Russie-Inde-Chine) original, tel qu'envisagé par le regretté et grand Evgueni Primakov, pourrait refaire surface - désormais sous la forme d'un RIIC, avec l'Iran en plus.
Le président Xi a clairement affirmé que la Chine et l'Inde sont des partenaires, pas des rivaux. Et c'est une fois de plus à Xi qu'il a incombé de définir à quoi ressemble une gouvernance multilatérale sérieuse - qu'il s'agisse du développement d'infrastructures financières alternatives ou de l'assurance de la sécurité alimentaire. C'est au rejet de la folie guerrière que les BRICS prennent tout leur sens : en tant que groupe de bâtisseurs, et non de destructeurs.
La Chine s'affranchit de plus en plus d'un Occident devenu hystérique, alors qu'elle s'attache à consolider la vision de la "double circulation" lancée par Xi en 2020, selon laquelle les cycles nationaux et internationaux se renforcent mutuellement dans un nouveau paradigme de développement.
À New Delhi, Xi a proposé cinq initiatives claires pour approfondir la coopération au sein du BRICS.
Celles-ci couvrent un large éventail de domaines, allant du rôle de chef de file de la Chine dans la création d'une communauté BRICS dédiée à l'IA open source à la mise en œuvre d'un partenariat pour une zone économique spéciale des BRICS. La Chine organisera l'année prochaine un forum des BRICS sur le commerce des services.
Vient ensuite la coopération dans le secteur du numérique : Pékin souhaite mettre en place une plateforme cloud pour l'écosystème numérique des BRICS, comprenant des formations aux compétences numériques, des échanges technologiques et une coordination industrielle.
En matière de coopération dans le domaine des technologies de fabrication intelligentes, la Chine souhaite aider les autres membres des BRICS à construire des usines intelligentes et à élaborer normes et standards. Et en matière de science et de technologie, la Chine propose de mettre en place une alliance BRICS pour la formation des ingénieurs, visant la formation conjointe d'ingénieurs et la reconnaissance mutuelle des normes de compétence, pour former de nombreux talents de haut niveau.
Pour résumer de manière un peu simpliste, à la fin de cette journée (tumultueuse), le "Grand Panda" a une fois de plus marqué les esprits. Il est venu. Il a annoncé que la Chine accueille le sommet des BRICS l'année prochaine. Il a fait l'impasse sur le dîner de gala. Et il est reparti, car il reste beaucoup à accomplir.
Traduit par Spirit of Free Speech
