
Jacques-Marie BOURGET
Le 18 septembre 1982, avec mon ami photographe Marc Simon, nous avons découvert le massacre de Sabra et Chatila. Une barbarie voulue et organisée par Sharon et ses complices. Au mois de décembre suivant, l'Assemblée générale de l'ONU va déclarer la tuerie de masse "acte de génocide". Après la vision de cet apocalypse nous reviendrons sur les raisons du crime et ses responsables qui, contrairement à un mensonge mondialisé, ne sont pas les phalangistes libanais.
Un peu avant 7 heures, le samedi 18 septembre, nous grimpons dans un taxi qui nous dépose moins d'une demi-heure plus tard à l'entrée de Sabra. Exactement là où nous étions la veille, Marc et moi, la place est toujours vide mais les enfants ont disparu et les armes cessé leur tapage. Nous nous engageons dans la grande allée vide. L'avenue est plus en désordre qu'à l'habitude alors que les Palestiniens s'efforcent de fignoler les abords de leur bidonville, histoire de maintenir l' image d'une dignité. Cette fois des tôles, des poubelles éventrées et des gravats sont venus s'ajouter à la misère du décor. Sur la droite, les corps de deux hommes. dont celui d'un vieillard très maigre. Ses assassins l'ont allongé sur une grenade dégoupillée dont on aperçoit la "cuillère" prête à s'ouvrir. Celui qui déplace le cadavre est certain de mourir. Pour les pervers, la guerre du Liban est l'occasion de montrer le pire. Comme son ami d'à côté, l'homme qui repose sur la grenade a été liquidé d'une balle dans la tête.
Peu après ce point où gisent ces deux ancêtres morts, attirés par le bruit lointain d'un moteur -celui d'un char ou d'un bulldozer ?- nous nous enfilons dans une passe étroite. Puis le chemin se fait plus large. il dessine même une placette où s'ouvre une grange utilisée comme garage, son entrée est large et haute, avec un étage au dessus de la voute, un gros véhicule américain est parqué dans la pénombre. Comme la queue d'un monstre un puissant câble d'acier lié à une chaîne est attaché au crochet de remorque de cet engin, un homme gît à quelques centimètres. Sur la gauche, une dizaine de corps sont coincés entre le pick-up et le mur. d'autres cadavres, comme des sacs de ciment, ont été jetés dans la benne de la camionnette. Autour et jusque sur le terre-plein, à l'entrée du garage, encore d'autres corps. Sans avoir à bouger pour en voir davantage, nous comptons vingt-quatre suppliciés, tous des hommes de moins de quarante ans. Pour l'un d'eux, une déchirure du pantalon montre qu'il a été émasculé. les têtes éclatées et écarlates, violettes du sang injecté en hématome. Écrites dans la poussière nous voyons les traces de ce qui s'est passé ici. Les tueurs ont traîné leurs victimes, pieds et mains liés par du fil de fer, le câble d'acier passé autour des cous. D'une poutre pend un crochet comme celui d'un boucher. Ce garage est un atelier dans lequel on a forgé la mort.
Nous sommes comme ces flics de la police scientifique quand ils s'installent sur la scène du crime. Surtout bien voir, écrire les détails, ne rien oublier. Qui va nous croire ? L'esprit déraille et laisse place à un cerveau commuté sur le mode pilotage automatique. On se voit agir comme si l'on était un autre. Je deviens deux pour que l'un témoigne pour le compte de son double. Avec Marc, instinctivement, nous adoptons le comportement prescrit dès que l'on pénètre dans une chapelle ardente, les mots rares et la voix basse : "À droite, à gauche, regarde, là..." le camp semble vide, personne n'apparaît aux portes, rien ne bouge. Nous avançons d'une cinquantaine de mètres. C'est une famille qui a été tuée alors qu'elle était à table, sans doute mercredi soir, les corps sont déjà décomposés. le père a été assassiné au couteau, la mère aussi, violée et les seins coupés. les adolescents sont morts d'une balle, un bébé a été écrasé à coups de marteau, de parpaing ou de crosse.
Quelques mètres encore, devant un mur percé d'une fenêtre ornée d'une grille de fer forgé, six hommes ont été fusillés. la scène paraît copiée du Dos de mayo de Goya. Nous sommes presque soulagés, voilà des morts ordinaires, ils ont eu le privilège d'échapper à la torture. À suivre, c'est une femme, violée aussi, dont le corps gonfle à la chaleur du jour sur le sol de son poulailler. À l'intérieur de sa maison, d'autres morts. une femme enceinte éventrée, un petit garçon coupé en deux, un lambeau de chair retenant encore l'autre moitié du corps.
Nous avançons. Chaque maison a été salle de torture avant d'être un tombeau. L'épouvante ? C'est bien ça. Elle nous fait oublier l'odeur, les insectes restés seuls vivants, les liquides et le sang. Au sud de Chatila devait exister une minuscule ferme : deux chevaux blancs ont été tués dans l'appentis à moitié ouvert qui leur servait d'écurie. Retenue par ses vêtements dans les épines d'un fil barbelé, une vieille femme est morte debout, tuée et accrochée comme un Christ sans croix. Par terre, en plusieurs endroits et jusqu'à Sabra, qui semble être un peu moins martyrisé que Chatila, nous retrouvons des emballages militaires vides : ils contiennent tous une brève notice rédigée en hébreu.
À vingt mètres de cette morte debout, deux pyramides de corps d'enfants. les petits garçons d'un côté, les petites filles de l'autre, un tri. Même dans le crime les sexes sont séparés. À leur arrière, comme on le fait à une noix de coco, les crânes ont été ouverts à la hache. mais les bourreaux, pourtant des hommes d'ordre, ont oublié dans la poussière les cadavres de deux petites filles, pas eu le temps de les empiler sur la pyramide des fous. L'une porte un ruban dans les cheveux, une jolie robe rose en lainage et ses pieds sont nus. Ses yeux sont ouverts vers le ciel auquel elle n'a pas eu le temps de croire. Nous sommes des mutants, ce que nous voyons détruit ce que nous étions en arrivant ici, alors que nous ne pouvions imaginer l'enfer à portée de taxi. Jusqu'à ce jour, nous n'avions jamais côtoyé d'aussi près les frontières de ce que les hommes peuvent accomplir quand ils décident d'être barbares.
Au milieu de l'équarrissage pour tous, le seul geste, celui qui apparaît possible et qui a le mérite du silence, est de pleurer. Il est le compagnon des vraies douleurs. Je vois Marc baisser la tête et tous les deux partageons une honte qui nous tombe dessus. Honte pour l'humanité.
Il y a près de deux heures que nous divaguons dans les camps de Sabra et Chatila. Seuls vivants parmi les morts. Plus bas, aux abords de la Cité sportive, le stade qui borde les camps, nous voyons enfin un homme qui ne soit pas un cadavre. Un machiniste portant un uniforme militaire sans écusson et une casquette kaki, s'applique aux commandes d'une pelleteuse. Le piocheur méticuleux a déjà creusé une fosse dans laquelle il pousse des cadavres. Notre solitude est si surprenante, et inquiétante, qu'une idée se fixe vient nous obséder : et si a coups d'engin il devenait possible d'effacer le massacre.
Marc continue de faire des photos tandis que je m'installe sur l'allée centrale des camps si jamais une voiture apparaît... après un quart d'heure en sentinelle, une Renault 4 brinquebale au loin. Le conducteur est seul. la trentaine, d'un blond un peu roux, il porte une blouse blanche et sa petite voiture le sigle de l'ONU. il s'arrête. Je vois un badge à sa blouse : "Save the Children". Il me dit "Je suis danois, j'appartiens à l'Unicef".
- Venez. C'est atroce. Le camp est couvert de morts.
- Est-ce qu'il y a des enfants ?"
Sa réflexion est désarmante. Rien que quelques pas et l'homme du nord est déjà incapable d'additionner ses victimes. Et des torturées, des dépecées, des découpées : le sauveur de la jeunesse est en panne de calcul.
Subitement notre arbitre de l'ONU, est aspiré par la peur. Voit et ne peut croire. Il balbutie des sons incompréhensibles et part, courant et battant des bras comme un oiseau blanc trop lourd pour s'envoler
Lors d'un de mes allers et venues, aux abords de la route, je découvre des friches terreuses d'où sortent des bras, des troncs, des têtes, des fesses. Et des traces de bulldozer indiquent l'origine de ces enterrements hâtifs. Pour ouvrir des brèches dans les maisons, les assassins ont utilisé un tractopelle, ensevelissant alors les familles entre les murs. À la fois écrasées et enterrées vivantes.
Jacques-Marie BOURGET
(A suivre).