Par Hani al-Salmy

Mon ami chrétien, Elias Abu Alaa. En écrivant son nom aujourd'hui, j'ai le sentiment de ne pas parler seulement d'un ami, mais d'une partie de Gaza qui m'est chère et que j'ai peur de perdre.
La guerre ne détruit pas seulement les maisons. Elle ne se contente pas de déraciner les arbres ou de réduire les mosquées et les églises à des pans de murs meurtris. Elle tente de détruire quelque chose de plus profond que la pierre : elle tente de rendre les gens étrangers aux lieux qui leur appartiennent, les forçant à se poser une question douloureuse : avons-nous encore notre place ici ?
La guerre a détruit des églises dans la bande de Gaza et gravement endommagé de nombreuses mosquées. Elle a fait de ces lieux qui rassemblaient autrefois les habitants à peine plus que des souvenirs et des prières suspendues dans l'air. Pourtant, chaque fois qu'une nouvelle vague d'attaques prenait fin, je cherchais mon ami Elias et me posais la même question : Elias partira-t-il cette fois-ci ?
C'est une question simple, mais elle a un poids qu'il m'est difficile de porter. À chaque nouvelle guerre qui s'abat sur Gaza, j'ai l'impression que l'idée de partir grandit un peu plus chez mon ami. Je ne peux pas lui en vouloir. Je sais que lorsqu'une personne voit sa maison s'effondrer, sa rue réduite à un tas de décombres, et son église - qui a porté les prières de générations - menacée ou détruite, elle commence à penser à un autre endroit où elle pourrait offrir à ses enfants une vie où la peur n'a pas autant de place.
Mais en même temps, je crains que partir ne devienne la seule solution que nous connaissions. Je crains qu'un jour, nous nous réveillions et ne trouvions à Gaza que ceux qui n'ont pas pu partir.
Le nombre de chrétiens à Gaza diminue d'année en année, et chaque personne qui part emporte avec elle une histoire, un petit morceau de l'âme de la ville. Elias le sait mieux que quiconque. C'est pourquoi je le voyais parfois se taire, comme s'il y avait en lui une valise qu'il ne voulait pas ouvrir devant moi. Je faisais semblant de ne pas la voir.
Une fois, pendant la guerre, je l'ai surpris en train de porter un sac de farine. Il ne le ramenait pas chez lui. Il le distribuait aux personnes déplacées. Son visage était marqué par la fatigue, ses vêtements couverts de la poussière de longues journées, mais il marchait parmi les gens comme si la farine qu'il portait était plus qu'un simple aliment — comme s'il s'agissait d'envoyer le message que nous ne laisserions par vaincre par la faim.
Je lui ai demandé : "Où emmènes-tu tout ça ?" Il a souri et m'a répondu que le Christ donnait autrefois du pain à ceux qui avaient faim.
Je n'ai pas su quoi dire.
Je l'ai simplement regardé porter ce sac et j'ai pensé que lorsque les religions quittent les pages des livres pour entrer dans la vie des gens, elles deviennent du pain, de l'eau et une main tendue à un autre être humain.
Ce jour-là, je n'ai pas vu un chrétien transporter de la farine. J'ai vu un être humain transportant tout Gaza dans un petit sac.
Il aurait pu le garder pour lui, mais il a choisi de l'apporter à ceux qui en avaient le plus besoin.
C'est peut-être pour cela que j'ai toujours particulièrement apprécié l'amitié qui nous unit, Elias et moi. Elle ne se nourrit pas de longues explications sur la religion. Elias est un chrétien qui aime venir à la mosquée Omari, tandis que moi, musulman, je n'ai jamais visité l'église baptiste où mon ami a été baptisé.
Elias m'a raconté chacune de ses visites à la mosquée Omari. Il m'a parlé de ses pierres, de sa cour, de son immensité et du sentiment qu'il éprouvait quand il était à l'intérieur. Il la décrivait comme s'il parlait d'une vieille maison qu'il connaissait depuis son enfance.
Je l'écoutais et j'avais un peu honte. Mon ami chrétien en savait plus sur ma mosquée que moi sur son église. Il aimait la mosquée Omari, tandis que je n'avais jamais mis les pieds dans son église.
Nous avions vécu côte à côte toutes ces années sans voir tous les chemins qui pouvaient nous mener l'un chez l'autre. Seule la guerre nous a fait comprendre que la distance entre une mosquée et une église ne se mesure pas toujours en rues. Parfois, elle réside dans nos cœurs.
Après tout ce qui s'est passé, j'ai commencé à voir les choses différemment.
Que signifie avoir un ami chrétien à Gaza ?
Peut-être cela signifie-t-il comprendre que cette terre n'appartient pas à une seule communauté religieuse. Cela signifie savoir que les cloches des églises et les appels à la prière des mosquées ne sont pas des voix concurrentes, mais deux facettes d'un même souvenir, d'une même ville.
Cela signifie avoir un ami avec qui l'on peut parler de la peur sans s'enquérir de sa religion, de la faim sans penser à ses prières, et de la mort sans s'interroger sur ses rituels. Cela signifie le voir apporter de la farine aux personnes déplacées et dire simplement : "C'est mon ami."
Peut-être que ce qu'il y a de plus beau à Gaza, c'est que, malgré tout, cette terre nous a appris qu'un être humain peut devenir un refuge pour un autre.
J'ai peur qu'Elias parte — pas seulement parce qu'il est chrétien, mais parce que c'est Elias.
J'ai peur que la guerre prenne fin et que mon ami ne revienne pas à cet endroit dont il m'a un jour décrit les murs de pierres, les portes et les fenêtres.
J'ai peur qu'il décide que la vie ailleurs est moins douloureuse, et il aurait tout à fait le droit de le faire.
Mais j'ai encore plus peur qu'un jour, en cherchant des chrétiens à Gaza, nous ne trouvions plus que de vieilles photos, des noms dans les registres paroissiaux et les récits de leurs amis.
Je veux qu'Élias reste, mais je n'ai pas le droit de lui demander de rester. Je ne peux pas lui dire : "Reste pour Gaza", alors que Gaza elle-même n'a pas su le protéger.
Tout ce que je peux dire, c'est que j'espère qu'un jour Élias pourra choisir de rester parce qu'il le veut, et non parce qu'il n'a pas d'autre choix.
J'espère que nous nous reverrons après la guerre, non pas sous une tente, ni à côté d'une maison détruite, ni dans une file d'attente pour de l'eau ou du pain, mais dans une rue tranquille.
Je veux qu'il m'emmène à l'église baptiste où il a été baptisé et qu'il m'en parle, comme il m'a un jour parlé de la mosquée Omari. Je veux l'entendre parler à nouveau des pierres, des portes et des prières.
Alors peut-être que je l'emmènerai à la mosquée Omari, s'il en reste encore assez débout pour pouvoir y aller. Nous marcherons ensemble entre l'église et la mosquée, non pas parce que l'un et l'autre se ressemblent, mais parce les deux ont toujours fait partie de nos vies.
Et, quand nous pourrons enfin nous assoir sans crainte, peut-être que je lui rappellerai le sac de farine qu'il portait pendant la guerre. Je lui rappellerai ce qu'il a dit à propos du Christ et du pain.
Elias rira peut-être et me dira que j'exagère, comme je le fais toujours dans les histoires que je raconte. Mais je lui répondrai que je n'oublierai jamais ce qu'il a fait.
Car ce jour-là, il m'a appris quelque chose de simple : que le pain peut être une prière, qu'aider ceux qui ont faim peut être une prière, et que l'amitié elle-même, dans une ville où la guerre tente de diviser ses habitants, peut être une prière.
Alors, Elias, je ne sais pas si tu partiras quand la guerre sera finie. Je ne sais pas ce que tu décideras, et je n'ai pas vraiment le droit de te demander quoi que ce soit.
Mais je sais que chaque fois que j'entendrai parler d'une famille chrétienne quittant Gaza, je penserai à toi.
Et je continuerai d'espérer que tu restes — non pas parce que tu es chrétien, ni parce que je suis musulman, mais parce que tu es mon ami.
Car la Gaza dont nous rêvons après la guerre a besoin de tous ses enfants : de ses cloches d'église, de ses minarets de mosquées, de son pain, de ses histoires, et d'amis comme Elias Abu Alaa, qui savent que, d'abord et avant tout autre chose, les êtres humains sont des frères.
Hani al-Salmy
Article original en anglais : 'Bread Can Be a Prayer': When Christ Was Giving Bread to the People of Gaza, The Palestine Chronicle, 21 août 2026
Traduction : Dominique Muselet pour Chronique de Palestine
Image en vedette : L'église de la Sainte-Famille à Gaza avant la guerre. (Photo : via les réseaux sociaux)
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Hani Al-Salmi est un écrivain palestinien originaire de la bande de Gaza. Il a publié plus de vingt romans et contes pour enfants et a reçu des prix littéraires dans tout le monde arabe.
Al-Salmi vit toujours à Gaza, où lui et sa famille continuent de subir les réalités de la guerre, du déplacement et du siège.
La source originale de cet article est Palestine Chronicle
Copyright © Hani al-Salmy, Palestine Chronicle, 2026
Par Hani al-Salmy