📑 18/09/2026 ssofidelis.substack.com  10min 6 #327092

Arrêtons de psychanalyser l'Empire

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Par Karim pour  BettBeat Media, le 18 septembre 2026

J'ai écouté une conversation récente entre Dimitri Lascaris et Jamarl Thomas, deux des voix anti-impérialistes les plus éclairées actuellement en langue anglaise. Dimitri est un ami proche de cette plateforme. Il a passé des années à démanteler la propagande de l'Empire avec une rigueur et un courage qui ridiculisent la classe des universitaires titulaires.

Et pourtant, au beau milieu d'un débat passionnant sur l'effondrement de la guerre saoudienne au Yémen, Dimitri avance l'explication selon laquelle Donald Trump serait malade, qu'il serait fou. Jamarl, conscient d'un problème, le contredit et lui rappelle que Joe Biden a mené ces mêmes guerres avec le même enthousiasme. "Oui", répond Dimitri. "Lui aussi était fou". Et Jamarl d'acquiescer. La conversation se poursuit. (À écouter  ici).

 Yémen Continuez à vous moquer des Houthis "en sandales" tout en sirotant votre latte

Sep 15

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Continuez à vous moquer des Houthis "en sandales" tout en sirotant votre latte

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J'ai un immense respect pour ces deux hommes. C'est précisément pour cette raison que leur échange prend toute son importance. Si deux hommes de cette envergure, travaillant en marge de la presse institutionnelle et immunisés contre la plupart de ses mensonges, peuvent parvenir à la conclusion que le projet impérialiste américain a produit deux présidents consécutifs dont les politiques étrangères coïncident grâce à la dynamique secrète de leur personnalité dérangée, c'est que l'idéologie à laquelle nous sommes confrontés n'est pas faible. Elle est totale. Elle a la capacité de coloniser même la résistance.

Remarquez l'ampleur de la coïncidence : deux hommes fous se sont succédé. Et si l'on est honnête, il y en a eu beaucoup d'autres avant eux. Reagan était fou. Bush père était fou. Clinton était fou. Bush fils était fou. Obama était fou. Toute une gamme de folie qui a engendré des guerres irrationnelles depuis le début du siècle. Tous, d'une manière ou d'une autre, ont toujours déclenché les mêmes guerres, les mêmes sanctions, les mêmes coups d'État, les mêmes cadavres. À un certain stade, le diagnostic cesse d'être un diagnostic. Il devient en quelque sorte un alibi.

Tout le monde devient irrationnel quand être rationnel tue

Le pouvoir exceptionnel de la propagande de la classe dirigeante

C'est là que le dispositif de la classe dirigeante fonctionne le plus efficacement. Il n'a pas besoin de nous convaincre de quoi que ce soit. Il lui suffit de nous présenter le personnage principal.

 J'ai déjà écrit sur le spectacle de marionnettes qui occulte l'impérialisme américain. Apparemment, le message n'a pas été suffisamment diffusé. Je le répète donc : cette insistance à mettre en avant la prééminence de certains dirigeants (c'est-à-dire leur personnalité) n'est pas le fruit d'une erreur par négligence des experts. C'est une discipline. Elle est subtilement imposée à l'ensemble de la pensée occidentale, et elle est désormais même exportée, avec un succès alarmant, vers les universités orientales.

Prenons l'exemple de Yan Xuetong, l'un des spécialistes chinois des relations internationales les plus distingués, doyen honoraire de l'Institut des relations internationales de Tsinghua, un homme qui a passé des décennies à élaborer un cadre théorique qu'il qualifie de "réalisme moral", dans lequel le caractère et les choix des dirigeants constituent une variable indépendante centrale (c'est-à-dire un facteur prédictif) de la politique mondiale. Il examine la guerre entre les États-Unis et l'Iran et conclut, dans  un essai récent publié par Al Jazeera, qu'elle a éclaté parce que Trump et Netanyahou ont décidé qu'elle devait éclater. Pas pour des motifs liés au complexe militaro-industriel. Pas à cause de cent vingt ans d'impérialisme des hydrocarbures en Asie occidentale. Pas à cause du détroit d'Ormuz. Parce que deux hommes l'auraient décidé.

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La méthode permettant à Yan d'aboutir à cette conclusion mérite qu'on s'y attarde, car c'est exactement celle utilisée par l'ensemble des commentateurs occidentaux, et elle échoue de la même manière. Il observe que le détroit d'Ormuz a toujours revêtu une importance stratégique vitale, que les systèmes politiques à Washington, Tel-Aviv et Téhéran n'ont pas fondamentalement changé, et que la supériorité militaire américaine est constante depuis des décennies. Et comme ces facteurs n'ont pas changé, il en conclut qu'ils ne peuvent être à l'origine d'une guerre qui, elle, a effectivement changé. Seuls les dirigeants ont changé. Par conséquent, ils en sont la cause.

Ce raisonnement relève d'une erreur catégorielle. Le détroit d'Ormuz, la fonction du dollar en tant que monnaie de réserve du commerce des hydrocarbures, l'économie de l'armement, l'architecture des alliances : ce ne sont pas là des variables qui apparaissent et disparaissent au gré des circonstances. Elles constituent la pression permanente qui détermine l'éventail des choix dont dispose tout dirigeant accédant au pouvoir. L'écarter sous prétexte qu'elle est constante revient à écarter les lois de la gravité pour tenter d'expliquer pourquoi une corde se rompt soudainement.
Ce sont précisément les constantes qui déterminent les résultats. Le dirigeant est le vecteur par lequel cette pression s'exprime. Changez de dirigeant, et la pression trouve un nouveau vecteur.

Une autre complication mérite d'être mentionnée, car il ne s'agit pas simplement de savoir si Pékin a importé un mal occidental. Le projet de Yan, qui remonte à son ouvrage Ancient Chinese Thought, Modern Chinese Power, consiste à élaborer une théorie des relations internationales à partir de la philosophie pré-Qin, en particulier celle de Xunzi, selon laquelle la qualité morale des dirigeants serait déterminante pour le destin des États. Ainsi, le parti pris centré sur le dirigeant dans son cadre théorique est une convergence entre une certaine tradition classique confucéenne-légaliste de l'art de la gouvernance chinois et l'individualisme occidental, aboutissant à la même conclusion erronée depuis des perspectives opposées.

Le drame réside en ce que la Chine dispose, dans sa propre tradition révolutionnaire du XXe siècle, de l'une des analyses structurelles les plus rigoureuses de l'impérialisme jamais produites, quelle que soit la langue. Cette tradition a apparemment été abandonnée à Tsinghua au profit d'une philosophie qui flatte les hommes au sommet de chaque État et leur confère un pouvoir exceptionnel sur les événements mondiaux. Pas les multinationales valant plusieurs milliers de milliards de dollars qui les soutiennent. Pas Palantir, BlackRock ou le cartel bancaire. Les hommes.

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Considérer les événements mondiaux comme un cas d'anomalie psychologique

En tant que professeur de psychologie politique et culturelle, ce problème d'individualisation du comportement humain me rappelle la psychologie occidentale dominante et l'émergence de la psychologie culturelle en Asie en tant que contre-mouvement. La psychologie culturelle est apparue précisément pour contester la tendance occidentale à attribuer le comportement humain à des facteurs internes aux individus plutôt qu'aux vastes systèmes de pression que constituent le contexte, la culture, la classe sociale et les intérêts matériels.

Ce fut le grand cadeau de l'Orient à une discipline qui avait perdu ses repères. Et à l'époque, en tant qu'étudiant néerlandais parti en Chine pour poursuivre mes études de troisième cycle, j'ai eu le privilège d'être encadré par trois des plus grands spécialistes mondiaux de ce domaine de l'Asie de l'Est.
Et pourtant, un professeur éminent basé à Pékin publie un essai où il reproduit ce parti pris occidental. Les programmes chinois de relations internationales ont hérité de cette discipline d'Européens qui, même avec leurs deux mains et une lampe de poche, n'auraient pas su localiser son fondement historique. La Chine, ce pays qui a offert au XXe siècle certaines des analyses structurelles les plus rigoureuses de l'impérialisme, a apparemment décidé que cette façon américaine de mal comprendre le monde vaut la peine d'être importée comme un symbole de statut social, et qu'il convient de la parer des atours de l'ancienne philosophie morale chinoise pour que ces oripeaux empruntés aient l'air d'un héritage.

Quand un comportement rationnel peut vous coûter la vie

Demandez-vous pourquoi Mohammed ben Salmane ne fait pas la paix avec le peuple yéménite qui vient de reprendre son littoral et détruit ses oléoducs à l'aide de drones bricolés dans un garage. Les commentateurs vous diront qu'il est fier, qu'il est obstiné, qu'il est mégalomane, qu'il était l'ami intime d'un trafiquant sexuel aujourd'hui mort. Tout cela est peut-être vrai, mais rien de tout cela n'explique quoi que ce soit. L'explication est banale. S'il défie Washington, Washington le tue. Il a déjà tué des hommes pour moins que ça.

Tous deviennent irrationnels quand être rationnel tue.

S'il met fin à la guerre à des conditions acceptables pour Ansar Allah, la machinerie interne de l'État saoudien, entièrement construite autour de la garantie de sécurité américaine, le dévore de l'intérieur. Ses palais sont détruits. Son harem se disperse. Il finira dans un patio avec sa propre scie à os. Il ne fait pas un choix personnel. Il n'est qu'un bout de métal dans un champ magnétique, et c'est ce champ qui détermine ses mouvements. Le qualifier d'irrationnel revient à ignorer ce champ.

Cela vaut aussi pour Trump. Il ne choisit pas cette guerre contre la résistance en Asie occidentale parce que des voix dans sa tête lui dictent de le faire. Il la choisit parce que BlackRock contrôle les fabricants d'armes, parce que Palantir détient les contrats de ciblage, parce que Google et Amazon soutiennent l'occupation grâce au projet Nimbus, parce que toute l'architecture d'après-guerre de la puissance américaine repose sur le contrôle du corridor des hydrocarbures allant du golfe Persique à Bab al-Mandeb, et parce que la perte de ce corridor signifie la fin du rôle impérial du dollar, soit la fin du niveau de vie américain et du consentement national qui assure la cohésion de l'empire.

Trump fait ce que la machine exige. Son délire n'est qu'une façade. N'importe quel autre visage vissé sur le même crâne débiterait les mêmes répliques. Biden les a débitées. Obama les a débitées. Bush les a débitées. Clinton les a débitées. Les répliques ne changent jamais.

La théologie de la personnification de l'impérialisme américain

Voici ce que j'aimerais que Dimitri, Jamarl et tous les lecteurs comprennent. Lorsque nous qualifions un dirigeant d'irrationnel, nous accomplissons un petit acte théologique. Nous déclarons que le système qu'il sert est rationnel, et que c'est son échec personnel qui a provoqué la catastrophe. Remplacez-le, et le système retrouvera ses esprits. Votez avec plus de conviction.

Attendez les élections de mi-mandat. Ayez confiance : quelque part dans les entrailles de la bête se cache un adulte compétent qui rétablira l'équilibre.
Mais le système n'est pas rationnel. C'est le système qui est irrationnel, et il l'est d'une façon très particulière. Il est cohérent dans sa logique et fou dans ses finalités. Il préfère brûler la biosphère pour préserver ses rendements trimestriels. Il affamera une nation de trente millions d'habitants pour protéger une voie maritime. Il livrera ses fils à l'État sécuritaire et ses filles à la caste des trafiquants, et qualifiera cela de défense de la civilisation. Les hommes aux commandes ne sont pas la source de cette folie. Ils en sont l'expression la plus fidèle. Ils s'élèvent parce qu'ils s'y intègrent parfaitement. S'ils ne s'y intégraient pas, ils disparaîtraient.

Les empires ne tombent pas parce que leurs dirigeants sont fous. Les empires produisent des dirigeants fous en phase de déclin. La pathologie se situe en aval. Lorsque les historiens d'un prochain siècle, si tant est qu'il y en ait, s'attelleront à décrire notre époque, ils ne gaspilleront pas beaucoup d'encre sur la psychologie des hommes en costume. Ils décriront les entreprises. Ils décriront les algorithmes. Ils décriront l'exploitation. Et ils s'émerveilleront, s'ils sont encore capables de l'être, de voir combien de temps la population du cœur de l'empire aura été prête à croire que toute cette histoire ne résulte que d'un seul homme particulièrement tapageur, et que si seulement on pouvait s'en débarrasser, le soleil se lèverait à nouveau sur les décombres.

Traduit par  Spirit of Free Speech

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