18 septembre 2026 (18H45) - Je travaille beaucoup par images mentales formées par un mélange de connaissances et d'expérience, emportées par instants et éclairs par des intuitions. Une image m'est restée de l'affrontement des Houthis avec les forces navales américaines, lors de leur campagne de 2024, avec le souvenir de la terrible bataille d'Okinawa (avril-juin 1945), dernière grande bataille navale où l'US Navy fut soumise aux terribles attaques des kamikaze japonais. Cette fois, il y avait également des kamikaze (les drones houthis), accentuant la force de la référence.
"La campagne menée par les États-Unis contre les rebelles houthis, éclipsée par la guerre entre Israël et le Hamas dans la bande de Gaza, s'est transformée en la plus intense bataille navale en cours à laquelle la marine ait été confrontée depuis la Seconde Guerre mondiale, ont déclaré ses dirigeants [dont le contre-amiral Marc Miquez, commandant la Task Force] et ses experts à l'Associated Press."
Pour moi, cette évocation prenait une signification considérable, à cause de mon intérêt de jeunesse pour la Seconde Guerre mondiale, pour l'énorme puissance de l'US Navy durant la guerre du Pacifique, pour la férocité extraordinaire de la bataille d'Okinawa qui pesa lourdement dans la décision de larguer les bombes atomiques. Examinant après la capitulation de 2 septembre 1945 les défenses installées au Japon dans l'attente du débarquement US qui n'eut pas lieu à cause des bombes, et la comparant à l'intensité de la bataille d'Okinawa, les experts conclurent qu'un tel débarquement aurait engagé une bataille sur plus d'un an, causant 6 à 7 millions de morts japonais et 2 à 3 millions de morts dans les forces américaines.
"C'est une révolution"Toutes ces références tourbillonnaient dans ma tête pour former une image stupéfiante des capacités des Houthis. Sans m'arrêter à tenter de commenter l'offensive qu'ils ont déclenchée depuis une grosse décade contre les Saoudiens, - il me semblait que l'on restait dans la même sorte de bataille, confirmant les remarquables capacité guerrière de ce peuple, - j'ai finalement été arrêté par une conversation entre le colonel Daniel Davis interrogeant sur sa chaîne notre ami Alastair Crooke, dont les connaissances historiques, religieuses sinon métaphysiques des peuples de cette région du Moyen-Orient sont stupéfiantes.
Cela se passe aujourd'hui, 18 septembre 2026 , sur la chaîne 'Daniel Davis Deep Dive Français', - avec une excellente traduction française et une transcription écrite tout à fait correcte pourvu que l'on effectue quelques corrections de convenance, comme par exemple remplacer le mot "outils" par celui de "Houthis".
... Puis Alastair commence de la sorte :
De l'Arabie par rapines à un parfum de révolution"Ce qui se passe au Yémen, ce n'est pas simplement une sorte de représailles contre l'Arabie Saoudite à propos d'un certain blocus. C'est une révolution.
" Je pense qu'il faut le comprendre comme une révolution. Elle est préparée depuis au moins 7 ans, plutôt 9 ans. Ils travaillent là-dessus depuis longtemps. Tout cela a été murement réfléchi par Ansar Allah qui est toujours dénigré en Occident parce qu'on les présente comme des tribus de vanupied et ainsi de suite. Mais c'est très bien planifié. Et donc si l'Arabie Saoudite s'engage sur ses concession à Ansar Allah, cela signifie qu'elle devra rendre les trois provinces qu'elle a volé dans les années 1930.
" En 1934, elle a volé trois provinces aux Yéménites. Les Houthis ont de solides liens tribaux avec ces provinces qui sont aujourd'hui généralement considérées comme faisant partie de l'Arabie Saoudite. Ils voudront les récupérer. Ils voudront la fin du blocus. Ils voudront aussi recevoir les paiements qui leur été dus sur certaines transactions et ils exigeront le départ des forces des Émirats Arabes Unis et de l'Arabie Saoudite dans le Sud. En réalité, ces forces sont déjà en train d'être détruites. Enfin, elles ont littéralement été détruites et chassées parce que ce sont des mercenaires. Ce ne sont pas des forces saoudiennes, ce sont des forces mercenaires."
Du fait de sa longueur, on ne reprendra bien entendu pas l'essentiel de l'entretien, d'un intérêt prodigieux et qu'il faut pour cela écouter. Notre propos est ici de tenter d'en faire ressortir les points principaux marquant les relations de cette chose nommée "Arabie Saoudite" avec ses divers voisins et composants, brutalement confrontée à une tempête de sable ou autre suscitée par le hasard de cette absurde attaque de l'Iran pour nous confirmer la finalité de la chute finale...
Ainsi voit-on les étapes de la formation de l'Arabie, notamment à la lumière des différences religieuses avec les Houthis et d'autres tribus, et donc la façon dont la future Arabie s'est attribuée à elle seule des territoires et leurs richesses avec le soutien des puissances anglo-saxonnes. Où l'on voit encore combien l'Arabie représente une faction extrémiste de l'Islam, de la sorte que nos démocraties ne cessent de dénoncer en dénonçant d'une même voix des complots contre l'Arabie et ses amis du Golfe qui font perdurer une américanisation en plein cœur d'une zone extrémiste et religieuse de type-Daesh...
"Mais vous savez, les Saoudiens ont récemment cherché à imposer au Yémen et en vérité depuis la fondation de l'Arabie Saoudite un changement dans sa manière de pratiquer l'Islam. Or au Yémen, c'est un islam ésotérique de type ismaélien ou zaïdite. C'est un islam ésotérique. Je ne parle pas de sectarisme.
" Je parle simplement de la nature de l'islam au Yémen qui est beaucoup plus ésotérique, beaucoup plus tourné vers l'intériorité à l'inverse de l'idée puritaine, littérale et extrémiste du wahabisme, cette forme d'islam codifiée qui a été instrumentalisé par Abdelaziz et par Ibn Saoud dans les années 1930. Je veux dire, c'était une sorte de milice puritaine qui a semé le chaos à travers le Moyen-Orient."
Et pour bien nous faire comprendre à qui nous avons affaire, Crooke en appelle à l'histoire de son propre pays et à la terrible période-Cromwell :
"Le fait est que l'Arabie Saoudite a été littéralement construite par ces tribus désertiques puritaines extrêmement brutales des avant-gardistes d'un puritanisme poussé à l'extrême. Je veux dire, ils étaient encore plus zélés que l'armée de Cromwell détruisant tout ce qui ne correspondait pas à leur conception de la religion.
" C'est eux qui ont construit le pays. Et depuis lors, c'est en quelque sorte une entreprise familiale où tous les autres ne reçoivent que quelques miettes tombées de la table."
L'historique de ce succès de rapines est rapidement évoqué, et en toute logique par rapport au boom du pétrole et aux exigences d'apparence morale de l'Occident-compulsif. Ainsi, au long de ces années 1930, Abdelaziz puis Ibn Saoud (avec qui triomphe le féminisme des 22 épouses) ont dû s'employer à liquider cette "milice puritaine" qui massacrait tout ce qu'elle trouvait, offrant un spectacle déplorable pour nos sensibilités et autres morales occidentales pourtant assoiffées de pétrole. On se mit donc au travail de liquider les liquidateurs, - vieille habitude...
Du USS 'Quincy' à la révolution houthie"Eh bien, à un moment, Abdelaziz a dû s'en prendre à ces gens-là parce qu'ils menaçaient tout le projet de construction d'une puissance saoudienne qui serait acceptable pour la Grande-Bretagne, les États-Unis et le reste du monde. Les Britanniques les ont donc mitraillés pour lui et ils en ont tué la plupart. Mais le fait est qu'ils n'ont jamais représenté les principales tribus d'Arabie Saoudite qui ont elles aussi été attaquées et détruites.
" Ensuite, Ibn Saoud a épousé toutes leurs femmes, enfin une femme de chaque tribu qu'il avait vaincu. Il s'est donc retrouvé avec 22 épouses parce qu'il pensait que c'était un moyen d'éviter qu'elles ne l'attaquent davantage. Mais elles sont toujours là et elles restent hostiles à cette forme de pouvoir concentré dans une seule famille qui régit l'Arabie Saoudite. Car c'est bien de cela qu'il s'agit."
Comme l'on sait, c'est à bord du croiseur USS 'Quincy' ancrée dans le Grand Lac Salée d'Égypte que, le 14 février 1945, un Franklin Roosevelt à l'agonie accueillit le roi Ibn Saoud et scella d'une poignée de main le grand accord pétrole (saoudien) contre sécurité (des forces armées US). Que reste-t-)il de tout cela, en ce moment où le président des Etats-Unis Trump s'est lavé les mains du sort et de la sécurité de l'Arabie ? Rien d'autre qu'un terrible dilemme que portent avec eux les Houthis volant de victoire en victoire.
"Mais enfin, tout était concentré dans une seule famille. Les finances, l'argent et si vous voulez l'essence même du projet du royaume saoudien. Et donc le ressentiment à ce sujet perdure. L'idée selon laquelle l'Arabie Saoudite serait une sorte d'État politique fort et moderne est donc dans une certaine mesure un mythe.
" Enfin, oui, elle avait de l'argent. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Mais elle est aussi face à un choix. Soit elle fait des concessions aux Houthis, soit elle risque de voir la révolution prendre davantage d'ampleur, devenir plus importante et s'étendre à l'Irak et à d'autres régions. Et c'est ce qui se passe.
" On sent réellement dans l'air comme un parfum de révolution au Moyen-Orient parce qu'un petit groupe de personnes (les Houthis) vient tout simplement de prendre le pouvoir et de révéler le vide de la puissance saoudienne, tout comme l'Iran a révélé le vide de la puissance américaine durant cette période. Et bien sûr, cela mobilise les gens. Et n'oubliez pas l'Irak. Il y a eu l'Iran, maintenant, c'est au tour du Yémen."
Par conséquent, il s'agit de réajuster nos lunettes et de cesser de ne voir que pétrole et "guerre de choix" des USA, fidèle à son loyal compagnon israélien, à ses injonctions, ses promesses libératrices et les mirifiques promesses du Mossad sur la chute instantanée de l'Iran. La déconstructuration en cours est beaucoup plus vaste et dépasse même le cadre des grands questionnements existentiels sur la Troisième Guerre mondiale de l'Occident-collectif.
Il s'agit d'un immense brassage non pas d'une, mais de plusieurs civilisations en cause, toutes jusqu'alors précipitées dans le hachoir de la modernité et de l'américanisation. Ainsi le 'Titanic' prend-il eau de toutes parts, - ô exploit sublime, même en plein désert.
Retour au point de départ de la révolution"Ce que vous voyez au Yémen est donc une autre révolution majeure si vous voulez qui est en train de se dérouler. Ils le comprennent, ils le voient. et ils en tiennent compte. Cela ne veut pas dire que le Yémen agit sur instruction de l'Iran. Il mène une révolution qui couvait depuis quelques temps. [...]
" Leur objectif est clairement de mettre fin au colonialisme saoudien. Leur objectif, c'est la libération nationale."
On l'a déjà lu, quelques considérations d'Alastair Crooke sur les formes religieuses qui s'affrontent, avec la préférence de la modernité donnée aux formes les plus sordides et cruelles de l'intransigeance puritaine basée sur une négation de toutes les valeurs que nous chérissons, de concert avec les kyrielles de princes saoudiens de si haute lignée. Nous dénoncions les outrances antidémocratiques des mollahs ? Eh bien, dansez maintenant autour du sort de l'extrémisme wahabite qui sut si bien, avec les Daesh et autre Al Nostra ("qui-fait-du-bon-boulot") liquider le laïcisme du dernier rejeton de la lignée des Assad de Syrie pour le remplacer par un ancien combattant des légions de Daesh.
Ainsi tremblent les acquis civilisationnels de la modernité, de l'extrémisme islamiste à l'impérialisme israélo-sioniste.
"En réalité, ce qui se passe, c'est un grand retour en arrière. Toute la région est en quelque sorte sur le point de revenir à l'ancien paradigme de puissance qui existait jusqu'à la chute du Shah. Historiquement, les grandes puissances civilisationnelles ont toujours été la Mésopotamie et la Perse. L'Iran, appelez cela comme vous voulez.
" Mais c'était de véritables puissances au sens propre du terme. Je veux dire des puissances fonctionnelles qui marchaient avec de grandes populations et des richesses et c'était les puissances de la région..."
L'ensemble que présente Alastair Crooke ressemble à mes yeux à un mouvement puissant qui, hors des situations et des conflits créés par l'irruption de la modernité dans ces régions, exercent des pressions souterraines et puissantes vers une tentative de retrouver certains des apophtegmes d'antiques personnages accompagnant leurs sagesses héritées des origines.
Certes, il faut une certaine foi comme les anciens disaient 'fides', - d'autres diraient audace ou folie, mais je laisse dire, - pour prétendre distinguer de telles choses dans le bruit et la fureur qui rythment nos vies privées de toute référence haute et vidées de leurs structures harmonieuses. Je n'en disconviens pas. Il est pourtant connu que, dans les moments de désarroi si profond, dans les lumières crépusculaires, dans les mugissements des tempêtes, il ne faut plus rien craindre dans les jugements qu'on pose.
Je dis, moi, qu'il est nécessaire de nous tourner vers notre passé, et de le contempler jusqu'au fond de ses souvenirs, pour oser envisager quelque chose qu'on pourrait nommer "avenir". Il ne faut craindre rien, ni la foi, ni l'audace, ni la folie s'il le faut.
Alors, la révolution serait comme la décrit Hanna Arendt, une ellipse avec un retour à son point de départ, avec tant d'expériences nouvelles en soi et d'illusions faussaires dispersées.