📑 18/09/2026 euro-synergies.hautetfort.com  11min 20 #327128

Le prix du carbone comme arme géopolitique

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Lorenzo Maria Pacini

Source: https://newsnet.fr/326205

Le prix du carbone était initialement conçu comme l'instrument par lequel l'Europe apprendrait à la planète à se décarboner. Il risque désormais de devenir l'occasion pour le Sud global d'apprendre à se passer des règles européennes — et à rédiger les siennes.

Le système qui ne décarbonise pas

En juillet 2026, alors que la Commission européenne achève la révision décennale de son système d'échange de quotas d'émission, une note d'information du Third World Network signée par Sangeeta Godbole — ancienne fonctionnaire de l'Indian Revenue Service — consigne par écrit ce que Bruxelles préfère ne pas dire à voix haute: l'ETS, le système de tarification du carbone le plus ambitieux jamais mis en place, n'a pas réduit de manière significative l'intensité des émissions de l'industrie européenne en vingt ans de fonctionnement et pousse désormais l'Union vers un protectionnisme qui renverse ses principes fondateurs.

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Pour les pays en développement, il constitue donc un exemple de ce qu'il ne faut pas reproduire. Mais quelque chose de plus vaste est en jeu: la manière dont un instrument conçu pour projeter la norme environnementale européenne dans le monde est en train de devenir le symptôme d'un déclin industriel relatif.

Car la tarification du carbone n'a jamais été une simple politique climatique. Dès le départ, elle a aussi été un instrument de pouvoir: celui qui fixe le prix du carbone, en impose les règles de mesure et contrôle l'accès à son marché intérieur exerce une forme de souveraineté normative qui va bien au-delà du CO₂. Le cas européen montre ce qui se produit lorsque cette souveraineté perd la base matérielle — la compétitivité industrielle — sur laquelle elle avait été bâtie.

Le système d'échange de quotas d'émission (Emissions Trading System, ETS) voit le jour en 2005 et est présenté par la Commission elle-même comme «le leader mondial de la décarbonation industrielle». Son mécanisme est bien connu: chaque tonne de dioxyde de carbone émise par l'industrie correspond à un quota (EU Allowance, EUA); le nombre total de quotas diminue au fil du temps selon un facteur de réduction linéaire; leur raréfaction croissante est censée faire monter les prix et contraindre les entreprises à investir dans des technologies propres. En théorie, il s'agit du principe «pollueur-payeur» transposé au marché.

Comme le montrent les données de l'Agence européenne pour l'environnement, l'intensité des émissions du secteur industriel n'a pas diminué de manière appréciable en deux décennies. La réduction globale des émissions s'est presque entièrement concentrée dans le secteur de l'électricité, pour une raison qui a peu à voir avec une véritable décarbonation: le passage du charbon au gaz naturel. Or, au cours de son cycle de production et d'extraction, le gaz libère du méthane — un gaz à effet de serre dont le potentiel de réchauffement global sur cent ans est, selon le GIEC, très supérieur à celui du CO₂. La comptabilité des émissions à la cheminée s'améliore; le bilan climatique réel, beaucoup moins.

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Il faut aussi évoquer le non-dit sur lequel repose tout l'édifice: pendant deux décennies, la majeure partie des émissions industrielles a été couverte par des quotas gratuits. Autrement dit, l'industrie européenne n'a payé le prix élevé du carbone que sur le papier, pour l'essentiel, puisqu'elle recevait gratuitement la plupart des quotas dont elle avait besoin. C'est là le paradoxe structurel que Godbole avait déjà analysé dans une précédente note d'information de 2024: un système apparemment rigoureux mais qui, dans sa phase de maturité, a largement fonctionné comme une subvention implicite. Maintenant que l'Union a décidé d'éliminer progressivement les quotas gratuits d'ici à 2034, la facture devient réelle — et arrive au pire moment.

Ce moment est particulièrement mal choisi parce que la croissance européenne est à l'arrêt. Alors que l'économie de l'Union végète à des taux largement inférieurs à 0,5% par an, les pays en développement affichent une croissance proche de 4% — et l'Inde, de 6,5% —, même dans un contexte marqué par les guerres et la fragmentation des échanges. Cet écart de croissance constitue la véritable toile de fond de la révision de l'ETS: l'Europe resserre la vis sur ses propres émissions de carbone au moment même où sa base manufacturière perd du terrain face à ses concurrents asiatiques.

Du marché ouvert au «Made in EU»

La première réaction est le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF, ou CBAM selon l'acronyme anglais), entré dans sa phase définitive le 1er janvier 2026. La logique affichée est défensive et apparemment cohérente: si l'industrie européenne paie le carbone, les biens importés doivent eux aussi le payer à la frontière, afin d'éviter les «fuites de carbone» vers des juridictions moins exigeantes. Les importateurs européens d'acier, d'aluminium, de ciment, d'engrais, d'hydrogène et d'électricité doivent acquérir des certificats CBAM dont le prix est indexé sur celui des quotas de l'ETS.

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Le problème est que le CBAM protège peu le climat, mais frappe durement le commerce. Une étude de la CNUCED avait estimé que ce mécanisme n'entraînerait qu'une réduction de 0,1% des émissions mondiales de CO₂, tout en occasionnant des coûts commerciaux considérables pour les pays en développement. Selon une analyse conjointe de la London School of Economics et de l'African Climate Foundation, l'Afrique serait la région la plus pénalisée en matière de pertes commerciales et de PIB.

Et, du point de vue européen, le revers est double: les valeurs d'émission par défaut récemment publiées par l'Union — qui s'appliquent aux importateurs lorsque l'exportateur n'est pas en mesure de documenter la teneur réelle en carbone — sont si élevées qu'elles renchérissent également les biens intermédiaires importés par l'industrie européenne. Des secteurs tels que l'acier et les engrais, tributaires des exportations, doivent donc composer avec des intrants plus coûteux et des marges plus étroites sur les marchés étrangers mêmes où ils doivent affronter la concurrence.

La deuxième réaction renverse ouvertement la logique climatique. Craignant que le CBAM ne nuise à ses propres exportations, l'Union a prévu une compensation en faveur des exportateurs européens. Dans la proposition de la Commission, il ne s'agit pas encore d'un véritable remboursement à l'exportation — qui contreviendrait aux règles de l'OMC relatives aux subventions —, mais d'un « fonds temporaire de décarbonation » destiné à rembourser une partie des coûts liés au CO₂ supportés par les exportateurs à mesure qu'ils perdent leurs quotas gratuits en 2026 et 2027.

Sur le fond, toutefois, Godbole saisit précisément le mécanisme: le prix du carbone payé à l'intérieur est de fait remboursé lorsque le bien quitte le territoire de l'Union. Le producteur européen vend «sale» au reste du monde et «propre» chez lui. Le principe même de la décarbonation se trouve inversé, et l'Europe finit par pratiquer ce resource shuffling — ce déplacement comptable des émissions — dont ses groupes de réflexion accusent les pays émergents.

La troisième réaction est la plus révélatrice sur le plan géopolitique. Afin de maintenir en vie une industrie grevée par un prix du carbone croissant, la Commission a proposé, en mars 2026, un Industrial Accelerator Act introduisant des exigences de contenu local, des obligations en matière d'emploi local et des transferts technologiques obligatoires dans les investissements.

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La presse l'a rebaptisé « Made-in-EU Act ». Il s'agit du renversement explicite de quarante années de doctrine européenne en faveur d'un marché libre et ouvert: l'Union, qui a fait de la libre circulation et de la non-discrimination sa carte d'identité normative, adopte, sous la pression du prix du carbone, les instruments mêmes de politique industrielle qu'elle a condamnés pendant des décennies chez les autres. Ce n'est pas un détail technique, mais un changement de paradigme.

La souveraineté normative qui se retourne contre elle-même

Nous arrivons ainsi au nerf géopolitique et géoéconomique de la question. La tarification européenne du carbone avait été conçue comme un cas d'école de ce que les juristes appellent «l'effet Bruxelles»: la capacité de l'Union à exporter ses normes simplement en contrôlant l'accès à l'un des marchés de consommation les plus riches de la planète. Quiconque veut vendre en Europe doit se conformer aux règles européennes; ainsi, sans tirer un seul coup de feu, Bruxelles réécrit les normes des autres. Le CBAM constitue la version climatique de cette stratégie: une manière de contraindre le reste du monde à instaurer un prix du carbone ou, à défaut, à le payer à la douane européenne.

Mais la riposte est déjà engagée — et c'est là le point qui échappe à une lecture purement technique. Les pays que le CBAM entendait discipliner ont réagi politiquement, et pas seulement commercialement. La déclaration des BRICS de Rio de Janeiro de 2025 a qualifié le mécanisme d'«unilatéral et discriminatoire». La Russie a déposé une plainte officielle auprès de l'Organisation mondiale du commerce. L'Inde, le Brésil et l'Afrique du Sud l'ont contesté à plusieurs reprises dans les enceintes multilatérales; la ministre indienne des Finances, Nirmala Sitharaman, l'a qualifié sans détour de «barrière commerciale».

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Le groupe BASIC a tenté d'inscrire directement à l'ordre du jour de la COP la question des «mesures commerciales unilatérales liées au climat», en recueillant le soutien de 134 pays et du G77. Il ne s'agit plus d'un différend douanier: c'est un front qui se constitue.

Et ce front ne se contente pas de protester. Il élabore des solutions de remplacement. C'est la partie la plus intéressante de la proposition de Godbole, qui remet à l'honneur le modèle indien du Carbon Credit Trading Scheme (CCTS) comme contre-paradigme pragmatique face à l'ETS.

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Au lieu d'un facteur de réduction linéaire imposé à l'ensemble de l'économie — qui, dans un contexte de flambée des prix des intrants et de tensions sur les chaînes d'approvisionnement, comme aujourd'hui, engendre une pénurie artificielle et pousse les prix encore plus haut —, le CCTS s'appuie sur des références d'intensité d'émission calibrées installation par installation. Il n'impose pas un plafond abstrait: il mesure la quantité de CO₂ nécessaire par unité produite dans chaque installation et exige qu'elle diminue progressivement. Il s'agit d'une décarbonation qui part de la réalité productive au lieu d'un objectif macroéconomique imposé d'en haut.

La différence n'est pas seulement technique, elle est aussi géopolitique. Un modèle fondé sur l'intensité, tel que le CCTS, peut être partagé, adapté et négocié entre des économies en croissance ayant des priorités similaires. Les Philippines, la Malaisie, la Thaïlande et le Vietnam commencent à mettre en place leurs propres systèmes de tarification du carbone, et l'alternative indienne est pour eux beaucoup plus facilement exportable que le schéma rigide de l'Europe.

Autour de ce modèle pourrait se cristalliser une évolution que l'Europe n'avait pas anticipée: un écosystème de tarification du carbone propre au Sud global, élaboré en collaboration, adapté aux besoins des pays émergents et capable de répondre au CBAM non par la soumission, mais par une norme concurrente.

Les enseignements du cas européen

Pour les pays en développement, les enseignements à tirer vont au-delà de simples recommandations techniques. Il faut maintenir le prix du carbone sous contrôle, car un prix élevé ne garantit pas une réduction proportionnelle des émissions, mais garantit presque certainement des problèmes de compétitivité — comme le montre le fait que même des États membres de l'Union, du Portugal aux grands producteurs d'acier et de ciment, demandent un ralentissement de la diminution des quotas.

Il convient de se méfier des ajustements aux frontières qui, sur le papier, semblent protéger l'industrie, mais qui, dans la pratique, compromettent ses exportations. Il faut préférer des références d'intensité applicables à des réductions linéaires imposées à l'ensemble de l'économie.

Et, surtout, il ne faut pas sacrifier les principes d'ouverture commerciale sur l'autel d'un prix du carbone qui s'est révélé incapable d'assurer une véritable décarbonation.

Mais l'enseignement le plus profond est ailleurs: il concerne le rapport entre puissance et norme. L'Europe a élaboré son système de tarification du carbone alors qu'elle était encore le centre manufacturier et normatif de l'Occident, capable de dicter les règles parce qu'elle contrôlait simultanément le marché et la production. Aujourd'hui, elle contrôle toujours le marché — le CBAM le démontre —, mais elle a perdu la base productive qui rendait crédible son ambition climatique. Il en résulte un instrument qui menace davantage ses partenaires commerciaux que son propre climat et qui, pour survivre, doit trahir les principes qui le justifiaient. Une souveraineté normative dépourvue de souveraineté industrielle devient une posture: on commande tant que les autres acceptent d'obéir, et l'on se découvre soudain seul lorsqu'ils cessent de le faire.

Une collaboration entre les économies en développement est indispensable afin de mettre en place un mécanisme de tarification du carbone qui réponde réellement à leurs besoins. Derrière le langage prudent de l'ancienne fonctionnaire se dessine la description d'un monde dont l'axe est en train de changer. Le prix du carbone avait été conçu comme l'instrument grâce auquel l'Europe apprendrait à la planète à se décarboner; il risque désormais de devenir l'occasion pour le Sud global d'apprendre à se passer des règles européennes — et à rédiger les siennes.

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