💻 20/09/2026 elucid.media  9min ⁑️ 11 #327242

L'Ia menace déjà le travail et les diplômes : vers une « génération perdue » ?

Par  Olivier Berruyer

Économiste au CEPII et cofondatrice de l'Observatoire des emplois menacés et émergents, Axelle Arquié voit dans l'intelligence artificielle un choc comparable à la révolution industrielle. Cette fois, l'automatisation vise les cadres et les diplômés. Et sans compromis institutionnel, prévient-elle, les gains de productivité seront, une fois de plus, absorbés par le capital, au détriment du travail.

Machine à vapeur, électricité, intelligence artificielle : Axelle Arquié range l'IA parmi ces technologies à usage général qui transforment tous les secteurs, et les économistes en conviennent. Elle va plus loin : "Je pense que c'est du niveau de la révolution industrielle", et "ce sera plus fort que la révolution d'internet", pour la croissance comme pour la répartition entre capital et travail. Or de tels bouleversements ont toujours durement éprouvé le corps social. Et celui de l'IA pourrait aller plus vite, même si réorganiser les entreprises prendra du temps.

Les cols blancs en première ligne

La nouveauté est la cible : on avait automatisé la force physique, puis les tâches cognitives répétitives mais l'IA, elle, s'attaque aux tâches cognitives non répétitives, donc d'abord aux cols blancs. L'étude qu'elle a cosignée avec Aurélien Duthoit passe 923 métiers au crible. Les plus exposés traitent de l'information sur support numérique, la profondeur des connaissances, cette "complexité verticale" qui semblait protéger médecins et avocats, devient en effet accessible à la machine pour une partie de leurs tâches. "Les métiers qui hier nous paraissaient totalement inaccessibles sont peut-être quelque part les plus touchés", observe-t-elle. Ce qui protège encore : la présence physique, l'ambiguïté d'une négociation, l'aptitude à affronter l'imprévu.

Alors que la vague des logiciels avait surtout raréfié les emplois de la classe moyenne, celle de l'IA s'attaque désormais aux emplois les plus qualifiés. Aux États-Unis, détenir un diplôme semble même annoncer, en ce moment, une trajectoire plutôt défavorable, au point qu'Axelle Arquié constate que "le diplôme ne protège plus". En France aussi, la promesse se fissure, puisque l'enquête des grandes écoles sur l'insertion de leurs diplômés fait apparaître un taux d'emploi en baisse de 5 points, même si cette dégradation a sans doute plusieurs causes. Et lorsque l'économiste David Autor imagine qu'un infirmier pourrait, grâce à l'IA, accéder aux tâches d'un médecin, elle craint surtout que "le salaire du médecin baisse vers celui de l'infirmier".

Ce renversement se retrouve à l'échelle des territoires, où les économies qui concentrent les emplois les mieux rémunérés, comme le Royaume-Uni, les Pays-Bas ou la région parisienne, sont souvent les plus exposées. Les écarts pourraient donc se réduire, "mais potentiellement vers le bas", tandis que la disparition des postes d'entrée priverait les jeunes de la possibilité d'apprendre leur métier. C'est aussi pour cette raison qu'elle redoute "une forme de génération perdue".

Moins d'embauches aujourd'hui, moins d'emplois demain

Si le choc n'est pas encore visible à l'échelle macroéconomique, c'est que nous en sommes toujours à une première phase, celle où chaque salarié utilise un chatbot dans son coin et où les éventuels gains de productivité restent "privatisés par les salariés". Le basculement viendra de l'IA agentique, avec des systèmes dans lesquels plusieurs modèles dialoguent, utilisent des outils et poursuivent un objectif de manière autonome, sans qu'une nouvelle rupture technologique soit nécessaire. Une fois leur organisation adaptée, les entreprises "vont s'arroger ces gains de productivité et elles pourront baisser l'emploi".

Les premiers signes de cette transformation se manifestent d'ailleurs déjà dans les recrutements, même si, pour l'économiste, "les licenciements qui sont attribués à l'IA, c'est un peu des prétextes". En revanche, "on voit déjà un effet sur une moindre embauche", notamment aux États-Unis, où les professions les plus vulnérables recrutent moins de jeunes, tandis que les salaires progressent moins vite dans les métiers exposés, et ce jusqu'à 35 ans. Elle évoque donc avec prudence un horizon de quatre à cinq ans avant un effet massif, qui pourrait être accéléré par un éclatement de la bulle de l'IA. Des freins subsistent, qu'il s'agisse des coûts réels, des erreurs qui se propagent en cascade ou de décisions impossibles à auditer, mais ils ne changent pas la logique à l'œuvre, car "quand on déploie une technologie, c'est quand même pour remplacer du travail dans la logique capitaliste".

Vers des "consultants prolétarisés"

Au-delà du nombre d'emplois, c'est le contenu même du travail qui pourrait se dégrader. En reprenant le "taylorisme augmenté" du sociologue Juan Sebastián Carbonell, Axelle Arquié décrit une parcellisation du travail intellectuel comparable à celle qui avait transformé l'artisan en ouvrier, avec une machine qui exécuterait les tâches et un humain réduit à en vérifier les résultats. Cette organisation ferait perdre aux travailleurs une partie du sens de leur activité et de leurs compétences, tout en facilitant leur surveillance, puisque chaque tâche, une fois isolée, devient plus facile à mesurer.

On pourrait ainsi voir apparaître des "consultants prolétarisés", dont les compétences, devenues moins rares, ne permettraient plus de négocier dans les mêmes conditions. La pression sur les salaires s'accompagnerait alors d'"un basculement du rapport de force", d'autant que l'automatisation vise aussi les tâches à haute valeur ajoutée. Des plateformes recrutent déjà des avocats et des banquiers d'affaires pour leur faire produire des "données d'entraînement pour des modèles qui vont être spécifiquement entraînés pour vous remplacer".

La destruction créatrice, une promesse sans garantie

Face à ces inquiétudes, le récit rassurant de la destruction créatrice de Schumpeter conserve toute sa place dans le débat public. Axelle Arquié en reconnaît le fondement historique, puisque, en 250 ans de capitalisme, de nouveaux emplois ont toujours fini par émerger, même si la révolution industrielle s'est d'abord accompagnée d'une période sombre. Elle doute cependant que ce précédent permette de garantir le même résultat face à une technologie dont personne ne sait précisément délimiter les capacités. Un chemin de fer ne peut pas accomplir les tâches nouvelles qu'il fait naître, alors que l'IA pourrait en prendre une partie en charge, ce que le discours dominant oublie complètement. Et même lorsque de nouveaux métiers apparaissent, rien ne garantit que le nombre de postes créés compense celui des emplois détruits. Pour illustrer ce déséquilibre possible, elle imagine "un poste d'orchestrateur IA qui est créé et 300 postes d'économistes, 400 postes d'avocats, 18 000 postes de médecins qui sont détruits".

Des gains de productivité absorbés par le capital

Reste alors à savoir qui bénéficiera des gains de productivité. "Tout va dépendre des institutions qu'on arrive à mettre en place." Sans un compromis institutionnel imposant une redistribution, "ça va être absorbé par le capital", à travers une rente technologique pour les producteurs de modèles, de puissance de calcul et de puces, et une rente d'automatisation pour les entreprises qui utilisent ces outils. Le partage de la valeur ajoutée pourrait ainsi se déformer encore davantage au détriment du travail. Pour mesurer l'ampleur du risque social, elle envisage un scénario où l'IA n'automatiserait "que" 25 % du travail, un ordre de grandeur qu'elle rapproche du taux de chômage de la Grande Dépression.

Même dans un scénario optimiste, la période de transition infligerait aux finances publiques un "effet de ciseau assez violent", puisque les cotisations diminueraient au moment même où il faudrait verser davantage d'indemnisations, alors que le financement du modèle social repose sur ces emplois bien rémunérés. Derrière la transformation technologique, elle voit donc se préciser un conflit social déjà présent.

"Je crois qu'on est déjà dans une forme de lutte des classes, disons qu'elle va peut-être devenir plus visible. Et c'est ce qui est intéressant avec l'IA, c'est que c'est la première fois que ça s'attaque à des gens qui ont accès aux médias."
Une "infrastructure cognitive" qui échappe à l'Europe

Cette rente technologique échappe à l'Europe, qui est presque absente de la production de modèles, de puces et de puissance de calcul, à l'exception des machines de lithographie. Cette dépendance est d'autant plus préoccupante que l'IA est une technologie à la fois civile et militaire, dont un fournisseur peut couper l'accès. Elle n'est pas non plus neutre, car un modèle entraîné sur des données dont on ignore tout façonne l'économie qui l'adopte, là où l'électricité "ne transporte rien d'autre qu'elle-même".

La privatisation d'une telle "infrastructure cognitive" conduit donc à poser la question de la propriété du capital de ces entreprises, tandis que le discours public français reste centré sur les gains de productivité et l'accueil de centres de données étrangers, gourmands en eau et en électricité, soumis au Cloud Act américain.

"La réponse doit être politique"

Elle plaide donc pour un investissement public permettant de développer cette technologie en urgence sur le sol européen, même "dans une période de dette", puis pour une "taxe token", dont la mise en place supposerait un accord international ou une dose de protectionnisme. Quant à la formation, elle ne saurait tenir lieu de réponse à un tel bouleversement, car cette "politique individualiste" sert souvent d'"excuse pour ne pas faire d'autres politiques". "La réponse doit être politique", insiste ainsi Axelle Arquié, en appelant à une organisation collective qui dépasse le cadre des syndicats.

Dans le sillage de Karl Polanyi, elle voudrait ralentir le choc pour laisser à la société le temps de s'organiser, alors même que l'Europe subit "une course à l'intelligence entre deux pays qui ne sont pas les nôtres, dans laquelle on est complètement à la ramasse". Il faudrait donc agir avant que les conséquences ne deviennent pleinement visibles, mais aucun candidat à la présidentielle n'a intérêt à annoncer de mauvaises nouvelles. Les responsables politiques ne réagissent ainsi qu'une fois le choc matérialisé, peut-être "quand ce sera trop tard".

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