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Taïaut ! Puisse la chasse nous rappeler qui nous sommes !

Par Roger Scruton - Janvier 2012 - Source Daily Telegraph

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Ce matin, des centaines de compagnies de chasse se rassembleront à travers tout le royaume pour la rencontre du Boxing day. Ma famille et moi-même nous y paraîtrons dans nos uniformes aussi impeccables que nos chevaux, pour nous tenir, cérémonieusement, à côté de nos voisins, dans le Parc de Cirencester. Avec nous il y aura une foule de milliers de gens qui seront venus profiter du spectacle. Pendant une heure, trois espèces - chiens, chevaux et humains ; carnivores, herbivores et omnivores - se tiendront paisiblement côte à côte sur un morceau de prairie, rayonnants de sérénité. Un des orchestres locaux jouera. L'Ecole Royale Agricole des Beagles sera présente, avec des gens de tous les milieux, qui sont venus pour jouir du spectacle avant d'aller déjeuner au village.

La chasse à courre est officiellement un crime. Elle se poursuit, toutefois, non pas que les chasseurs veuillent défier la loi, mais parce que cette activité, qui est au centre de leur vie, ne peut pas plus être arrêtée que les battements de leur cœur. Ils ont dû s'adapter. Mais ils ne peuvent vivre à la campagne sans en faire profiter leurs bêtes.
J'ai rencontré une chasse pour la première fois alors que je venais d'avoir quarante ans. C'est tout à fait par hasard, alors que je descendais un chemin de Cotswold, monté sur le vieux poney trottinant d'un ami, que des centaures en uniforme me dépassèrent au galop. L'instant d'avant j'étais perdu dans mes pensées solitaires, l'instant d'après j'étais dans un monde transfiguré par une énergie collective. Imaginez-vous ouvrant votre porte un matin pour sortir les bouteilles de lait et vous vous trouvez soudain dans une immense cathédrale de l'ancienne Byzance, les voix d'un chœur qui résonnent sous le dôme au-dessus de vous et l'assemblée des fidèles dans leurs splendides vêtements de fête. Mon expérience était comparable. L'énergie qui m'a balayé n'était ni humaine, ni canine, ni équine, mais une originale synthèse des trois : un tribut aux siècles passés ensemble, revécu en cet instant de manière rituelle.

Il est une joie singulière et indescriptible qui naît de la coopération entre les espèces vivantes. Nous sortons de concert, la tribu, le troupeau et la meute, et nous nous déplaçons comme un seul être. Nous partageons dangers et victoires, c'est ensemble que nous sommes transportés de joie ou bien accablés ; et s'accroît entre nous une sorte de familiarité, qui n'a rien de sentimental, mais qui est plus forte et plus profonde que la camaraderie ordinaire. On célébra cette expérience depuis l'Antiquité. Depuis la chasse au sanglier, à partir du vers 428 de l'Odyssée, jusqu'à la chasse au renard en laquelle culmine "Les diamants d'Eustace", de Trollope, la chasse fut utilisée pour sortir les personnages de leur routine quotidienne et les mettre dans une situation difficile, qui stimule leur énergie et les place devant une épreuve singulière. Le mur du monde privé s'est effondré et nous le franchissons vers "l'autre côté d'Eden", c'est ainsi que l'anthropologue Hugh Brody décrit le monde du chasseur-cueilleur.

Dans ce monde les animaux ne sont pas les créatures domestiquées et soumises de la ferme ou de la maison ; ils sont nos égaux qui nous rejoignent dans une lutte qui peut se révéler aussi dangereuse pour le chasseur que pour sa proie. Dans les dessins qui ornent les parois des grottes de Lascaux, nous voyons les bêtes de la savane peintes par des gens qui s'en émerveillaient, qui leur donnaient présence dans la demeure des hommes. L'aura qui émane de ces images, émane également de notre littérature sur la chasse, nous rappelant que nous aussi nous sommes des animaux et que nous n'avons pas payé notre dette à ces créatures auxquelles nous avons volé la Terre.

En un sens, nous en savons beaucoup sur l'expérience propre au chasseur-cueilleur, puisque c'est l'expérience qui nous a formés, et qui repose comme une strate archéologique en-dessous de la conscience policée de l'homme civilisé. Dans ses chefs d'œuvre, l'art et la littérature de la chasse visent à nous retracer cette expérience, à renouer contact avec ces réalités mystérieuses et sacrées, qui sont le véritable baume pour nos angoisses de citadins, mais qu'on ne peut retrouver maintenant qu'en retournant en imagination dans un monde que nous avons perdu.

Dans la chasse, vous êtes un suiveur, et ce que vous suivez est une meute de chiens qui eux-mêmes suivent une piste. Les uns suivent à cheval, et participent à l'action ; d'autres suivent à pied, ou bien à bicyclette, ou bien en voiture.. Tous retournent, dans une certaine mesure, à leur condition pré-agraire. Le paysage est grand ouvert à son usage pré-historique, et bien que la liberté que prennent les chasseurs soit en même temps une liberté offerte par ceux qui ont le pouvoir d'interdire la chasse, les deux parties à l'échange retrouvent une liberté d'une autre espèce et plus profondément enracinée. La chasse, qui dissout les frontières entre espèces, dissout également celles entre les gens.

L'émotion que vous éprouvez quand votre monture saute une haie vient de ce que vous abolissez la limite qui a vainement tenté de vous exclure. Pendant un bref moment, vous négligez les impératifs agricoles, ainsi que l'individualisme qu'engendre l'agriculture, et vous vagabondez à travers un paysage qui n'a pas encore été divisé en parcelles et approprié. Les champs que je vois depuis ma fenêtre, ne s'arrêtent pas, pour moi, à la limite de ma propriété, mais s'étendent au-delà, jusqu'à l'endroit où les chiens de la chasse du Val du Cheval Blanc doivent être rameutés hors du territoire du Vieux Berkshire, là où ce qui est "nôtre" devient "leur"[...]

Ce sentiment de ce qui est nôtre s'exprime dans de nombreuses manifestations sociales à côté de la chasse : dans des promenades, des petits-déjeuners à la ferme, des bals de chasse, et des courses hippiques. Ces événements font partie d'un réseau complexe de relations sociales grâce auxquelles nous nous rejoignons dans la possession collective de notre territoire et nous dépassons nos revendications personnelles. C'est ce sens de la communauté qui nous rassemblera aujourd'hui, afin de renouveler notre engagement pour ce lieu qui est nôtre.

Roger Scruton

"Against the tide", pp.211 à 213, Bloomsbury, 2022.

Traduit et présenté par J.A., relu par Hervé pour le Saker Francophone

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