
par Alexandre Douguine
Présentateur : J'aimerais aborder un autre aspect, puisque nous parlerons également aujourd'hui des problèmes de nature existentielle auxquels le Royaume-Uni est confronté. Mais avant d'y venir : vous avez mentionné la division croissante entre les différents centres de pouvoir du monde occidental. Voici ce qui m'est venu à l'esprit : dernièrement, j'ai beaucoup écouté et regardé Charlie Kirk, et cela montre clairement l'immense érosion de la morale dans la société occidentale — quel que soit le niveau dont on parle. Cela pourrait-il précisément constituer le facteur déterminant de la désintégration et de la faiblesse de l'Occident contemporain ? Peut-être même pas l'économie, mais le fait qu'il n'ait tout simplement plus rien sur quoi s'appuyer. Les batailles acharnées que nous observons entre Charlie Kirk et les partisans des mondialistes partout dans le monde témoignent non seulement de l'absence de consensus, mais aussi d'une guerre intérieure qui se prépare.
Alexandre Douguine : C'est une question philosophique très profonde et, en même temps, terrifiante. D'un côté, il paraît évident que l'effondrement des valeurs morales, la dégénérescence, la débauche éhontée et les pathologies qui règnent dans la société occidentale doivent conduire à son inévitable effondrement. Et, malheureusement, même les trumpistes arrivés au pouvoir aux États-Unis n'ont pas créé de véritable alternative morale, trahissant dans une large mesure l'héritage pour lequel Charlie Kirk s'est battu.

L'Occident se trouve aujourd'hui, de fait, dans un état effroyable. Les gens y ont perdu leur dignité humaine, se transformant en dégénérés et en monstres cupides, agressifs et individualistes. L'idiocratie y triomphe — vous souvenez-vous du film dans lequel, dans la société du futur, le président achète tout simplement les électeurs avec de l'argent ? Cette même idiocratie progresse aujourd'hui en Occident sur tous les fronts. Charlie Kirk, en tant qu'éminent partisan du mouvement "Make America Great Again", était une personne très influente, sincère et bonne. Il plaidait en faveur d'un monde authentique et multipolaire ainsi que du rétablissement de relations normales avec la Russie. À bien des égards, il constituait une référence morale, mais dès qu'il a été écarté, tout autour de lui a commencé à s'effondrer, et même ses plus proches collaborateurs et compagnons de lutte se sont révélés sous un jour totalement inattendu. Vous avez raison: c'est un point fondamental.
Mais ici se cache un terrible paradoxe sur lequel j'attire toujours l'attention. Quelqu'un a justement fait remarquer que la vertu, la moralité, la pureté et la miséricorde ne produisent pas, par elles-mêmes, une force terrestre brute. Si nous nous souvenons de l'image de Twin Peaks de David Lynch, une énergie colossale est extraite de la Loge noire (Black Lodge). Plus les âmes de ceux qui accèdent au pouvoir sont perverties, tordues et pourries — que l'on songe seulement à cette monstrueuse "civilisation Epstein" —, plus grande est la puissance sombre et destructrice qu'ils possèdent.

Le diable est puissant et, plus les hommes se rapprochent de lui, plus leur pouvoir temporel est grand. En revanche, celui qui chemine vers Dieu est soumis à d'immenses restrictions morales: ceci ne peut être fait parce que c'est immoral; cela est inadmissible parce que cela causera du tort à quelqu'un ou conduira au péché. Il en résulte que la décadence morale et l'oligophrénie généralisée en Occident ne signifient pas automatiquement sa faiblesse. Il suffit de se rappeler la récente manifestation des Verts et de la gauche en Allemagne contre l'AfD: des êtres littéralement possédés sont descendus dans la rue, mi-humains, mi-animaux, des personnes tétraplégiques et des pervers de toutes sortes, criant qu'ils n'avaient pas besoin d'une Allemagne normale. C'était comme si un portail vers l'enfer s'était ouvert.

Il serait toutefois erroné de penser qu'ils sont faibles. Notre conclusion paradoxale est que le mal possède une énergie immense. Mais nous n'avons pas le droit de le combattre avec ses propres méthodes. Nous ne pouvons pas leur ressembler en recourant à leurs artifices ignobles et sataniques, à leur dépravation et à leurs manipulations. Nous sommes tenus de rester fermes dans la Vérité, dans la piété et dans la pureté de l'esprit, car nous menons une guerre sacrée pour Dieu et pour les valeurs traditionnelles. Si nous renonçons à notre éthique de guerriers de la lumière et nous abaissons à leurs méthodes, nous perdrons complètement, même si nous remportons une victoire apparente. Nos restrictions morales, dans cette guerre mondiale pour un monde multipolaire, constituent notre principal bouclier. La dégénérescence morale de l'Occident ne doit être ni sous-estimée ni simplement écartée comme un signe de faiblesse.
Présentateur : Parlons maintenant en détail de ce qui se passe au Royaume-Uni. Il est évident que, d'un côté, on est naturellement tenté de jubiler, mais, de l'autre, nous savons qu'historiquement l'Écosse — ainsi que l'Irlande du Nord, l'Ulster — nourrit ces tendances centrifuges et aspire à rompre ses liens avec l'Angleterre et la Couronne britannique. Selon vous, dans quelle mesure les aspirations des dirigeants de l'Écosse, du pays de Galles et de l'Irlande du Nord sont-elles réalistes, surtout maintenant qu'ils sont unis par une idée commune et tiennent même des conférences de presse conjointes ? De ce point de vue, qu'est-ce qui attend le Royaume-Uni en tant qu'État dans un avenir proche?
Alexandre Douguine : Lorsque nous parlons de "l'Angleterre", de "la Grande-Bretagne" ou du "Royaume-Uni", nous oublions souvent qu'il s'agit de choses totalement différentes. L'Angleterre n'est qu'une partie du territoire de l'île principale de Grande-Bretagne. Au nord se trouve l'Écosse et, à l'ouest, le pays de Galles. En Écosse comme au pays de Galles prédominent les Celtes, descendants directs des anciens Bretons qui habitaient ces terres avant l'arrivée des tribus germaniques des Angles, des Saxons et des Jutes.
La Grande-Bretagne réunit trois ensembles historiques et trois peuples aux langues et aux identités totalement différentes. Mais ce n'est pas tout. Il y a aussi l'Ulster — la partie septentrionale de l'Irlande occupée par les Anglo-Saxons — qui constitue, en substance, une colonie voisine. L'Irlande indépendante elle-même ne fait plus partie du Royaume-Uni. Nous sommes ainsi en présence de quatre zones politiques maintenues ensemble par la force et l'inertie historique.

À l'heure actuelle, de puissants processus centrifuges sont à l'œuvre le long de toutes ces lignes de fracture. L'Angleterre, qui a gouverné pendant des siècles l'Écosse, le pays de Galles et l'Ulster par la ruse et la violence, s'affaiblit rapidement. Ses dirigeants mondialistes deviennent littéralement bestiaux : ils inondent le pays d'un nombre effréné de migrants clandestins, soutiennent des mouvements extrémistes, se livrent de fait à l'autodestruction et haïssent leur propre peuple. Des millions d'Anglais descendent dans la rue contre cette élite, mais rien ne change.
En voyant ce qui se passe à Londres, les Écossais et les Gallois se souviennent de leurs origines celtiques et se demandent: pourquoi devrions-nous tolérer cette élite mondialiste dégénérée, agressive et russophobe, qui a complètement perdu son humanité dans les réseaux d'Epstein ? L'Irlande se souvient, elle aussi, de tout ce qu'elle a subi aux mains de l'Angleterre et cherche à mettre fin à ce vestige colonial dans le nord de son île en réunifiant le pays.
À mesure que Londres perd son autorité, sa puissance financière et sa force, les institutions centrales s'effondrent. La périphérie se renforce tandis que le centre s'affaiblit. Ce qui est aujourd'hui à l'ordre du jour n'est pas la "colonisation de la Russie", dont on délire en Occident, mais la décolonisation des îles Britanniques elles-mêmes. Il existe de nombreux projets visant une telle désintégration: on pourrait ramener la Grande-Bretagne à ses trois États originels — l'Angleterre, l'Écosse et le pays de Galles —, libérer l'Irlande du Nord et aller encore plus loin.
Les îles Britanniques sont aujourd'hui extrêmement vulnérables ; il ne leur reste plus aucune idée nationale, hormis une foi aveugle dans une immigration sans fin. Dans de nombreuses villes et universités britanniques, la population autochtone est évincée par des masses d'étrangers qui haïssent ceux qui les ont fait venir. C'est un monstrueux suicide de la civilisation britannique. Et si nous étions cyniques, nous pourrions dire: ils l'ont mérité; il y a là un châtiment historique supérieur, notamment pour leur passé colonial en Inde et dans d'autres régions du monde.
Ils doivent payer pour leur domination perverse du monde. En réalité, l'Empire britannique n'a rien apporté à l'humanité, sinon le mal. L'histoire de l'impérialisme britannique est terrible, pleine de génocides, de violences, d'injustices, d'infamies et de mensonges. Une grande partie de l'humanité éprouve un sentiment naturel: elle souhaiterait tout simplement qu'il n'existe pas.

Mais nous, Russes, sommes humanistes. Si nous songeons à cette bonne vieille Angleterre qui existait il y a très, très longtemps, à l'époque de Chaucer, du roi Arthur et des légendes, ou encore à l'Angleterre romantique des œuvres de Walter Scott... Certes, elle avait elle aussi ses problèmes, mais elle possédait son propre style, unique, son esprit et une culture profonde. Ce territoire géographique compact fut autrefois un modèle pour beaucoup, mais l'Angleterre a fini par perdre son atmosphère et son charme, se transformant en un simulacre mondialiste, faux et répugnant, qui nous donne à tous la nausée.
Je pense qu'il vaut la peine de préserver l'Angleterre sous une sorte de forme muséale, en la débarrassant de ses excès et des strates qui s'y sont superposées, et même en la plaçant sous administration extérieure; autrement, ils éliront de nouveau quelque scélérat qui submergera l'île de nouvelles vagues de migrants. J'y ai de bonnes connaissances, des amis de Charlie Kirk — par exemple John Mappin, propriétaire du célèbre château de Tintagel, associé aux légendes du roi Arthur, et représentant de l'aristocratie britannique la plus profondément enracinée. Il existe d'autres personnes remarquables en Angleterre. Lorsqu'elles voient ce qu'est devenu leur pays, elles disent: il faut le détruire; elles-mêmes haïssent l'Angleterre moderne plus que quiconque au monde.
Mais elles aiment une autre Angleterre: celle de Chesterton, de Tolkien, de Conan Doyle et de Dickens. L'Angleterre des traditions, lorsqu'elle avait encore quelque chose d'humain et n'était pas un vide mondialiste dépourvu de culture. C'est pourquoi il me semble que le monde s'appauvrirait si nous la rayions tout simplement de la surface de la Terre. La préserver sous une forme paisible, comme un musée, est peut-être l'option la plus juste et la plus appropriée.

Présentateur: Mais que le British Museum restitue les objets qu'il a volés dans le monde entier. Pour le reste, que le musée demeure là où il est.
Alexandre Douguine: Très bien. L'essentiel est d'établir sur eux un contrôle extérieur, car ils ne sont plus capables de se gouverner eux-mêmes, et encore moins de gouverner le monde. Nous voyons que leur projet impérial s'est complètement effondré et que leurs prétentions à l'universalisme sont intenables: ni la science, ni la culture, ni la politique de la démocratie libérale ne fonctionnent plus. Tout cela s'est révélé profondément provincial et sans issue.
On pourrait laisser subsister l'Angleterre comme une sorte de musée historique de la démocratie — la ramener, disons, au XIXe siècle, à l'apogée de son ancienne forme. Ce serait merveilleux. Et en faire une sorte d'"euromusée", où nous, les Russes, pourrions même nous rendre sans visa, simplement pour vérifier que tout va bien là-bas et qu'ils ne sont pas retombés dans quelque hérésie dégénérative.