
Komla YAWO
À peine Donald Trump appelait-il les États membres à quitter la Cour pénale internationale (CPI), le 22 septembre devant l'Assemblée générale des Nations unies, que la juridiction de La Haye rendait, le lendemain, un verdict concernant un ancien chef rebelle centrafricain. Mahamat Saïd Abdel Kani a été reconnu coupable de quatre chefs de crimes contre l'humanité, dont la torture et la persécution, pour des faits commis à Bangui en 2013. Le contraste entre les deux événements suscite une interrogation. A quoi sert encore la CPI dans un ordre international où sa légitimité est de plus en plus contestée ?
Deux visions opposées de la justice internationaleDans son discours à l'ONU, Donald Trump a qualifié la CPI d'institution "hors de contrôle" et a appelé les pays membres à s'en retirer. Il a notamment contesté la compétence de la Cour à l'égard des ressortissants d'États qui ne sont pas parties au Statut de Rome. Les États-Unis n'ont en effet jamais été membres de la CPI.
La position américaine s'inscrit dans une contestation plus large de la Cour par Washington. Depuis plusieurs mois, l'administration Trump exerce également des pressions sur certains États africains afin qu'ils prennent leurs distances avec la CPI. En juillet et août 2026, le Venezuela et le Tchad ont annoncé leur retrait du Statut de Rome, tandis que d'autres États ont été sollicités par Washington.
Face à cette offensive diplomatique, le verdict rendu dans l'affaire Mahamat Saïd donne une autre perspective. La CPI n'est pas ici saisie d'une controverse géopolitique abstraite; elle juge un homme accusé d'avoir participé à des violences contre des détenus pendant la crise centrafricaine.
Le dossier centrafricain comme réponse concrète aux critiquesMahamat Saïd Abdel Kani a été reconnu coupable de crimes contre l'humanité liés notamment à la détention illégale, à la torture et à la persécution de personnes considérées comme proches de l'ancien président François Bozizé. Les juges ont retenu quatre chefs de crimes contre l'humanité, tandis que plusieurs accusations de crimes de guerre n'ont pas été retenues. Sa peine sera fixée ultérieurement.
Le dossier est particulièrement significatif pour la Centrafrique. La CPI enquête sur les violences commises dans le pays depuis 2014. Le jugement contre Mahamat Saïd intervient après les condamnations de responsables associés aux anti-Balaka, notamment Alfred Yekatom et Patrice-Édouard Ngaïssona. Cette succession de procédures montre que la Cour peut poursuivre des responsables appartenant à des camps différents d'un même conflit.
C'est précisément sur ce terrain que la CPI cherche à établir sa légitimité, non pas en prétendant remplacer les États, mais en intervenant lorsque des crimes internationaux graves sont commis et que les mécanismes judiciaires nationaux ne suffisent pas ou ne peuvent pas les traiter efficacement.
L'Afrique au cœur du paradoxe de la CPILa situation africaine reste cependant beaucoup plus complexe. La CPI a longtemps été critiquée sur le continent pour avoir concentré une grande partie de ses premières enquêtes sur des situations africaines. Cette critique a alimenté l'accusation d'une justice internationale appliquée de manière inégale.
Mais le dossier centrafricain montre également pourquoi certains États et victimes continuent de considérer la Cour comme un recours. Les faits jugés à La Haye concernent des violences commises en Centrafrique contre des Centrafricains. Dans cette affaire, la CPI apparaît donc comme un mécanisme permettant de poursuivre un responsable présumé longtemps après les événements.
Le paradoxe est qu'au moment même où certains gouvernements contestent la légitimité politique de la Cour, ses juges continuent de produire des décisions judiciaires dans des dossiers qui concernent directement des victimes africaines.
La condamnation de Mahamat Saïd ne règle donc pas le débat sur la CPI. Elle rappelle plutôt les deux questions qui se trouvent désormais au centre de ce débat; celle de l'égalité d'application de la justice internationale et celle de la nécessité d'un mécanisme permettant aux victimes de crimes de masse d'obtenir justice lorsque les procédures nationales ne permettent pas toujours de le faire.
Le verdict de La Haye, rendu quelques heures après l'appel de Donald Trump à quitter la Cour, donne ainsi une dimension particulière à cette controverse. La question n'est plus seulement de savoir si la CPI est contestée, mais aussi ce qui disparaîtrait pour les victimes si les mécanismes internationaux de justice perdaient progressivement leur capacité d'action.