
par Laala Bechetoula
"Ils peuvent couper toutes les fleurs, mais ils ne peuvent pas empêcher le printemps de venir". ~ Pablo Neruda
La prison qui ne disait pas son nomIl y a des hasards qui ne sont pas des hasards.
Des rencontres que l'histoire assemble dans le silence - sans fanfare, sans témoins - et qui, une fois qu'on les voit, éclairent d'un seul coup toute l'architecture cachée d'un système. Je parle de ces choses qu'on croise cent fois sans les regarder, et qu'un jour, un soir, on regarde enfin - et qu'on ne peut plus cesser de voir.
Hàm Nghi, dernier empereur du Vietnam à avoir pris les armes contre la France coloniale, est mort à El Biar, dans les hauteurs d'Alger, le 14 janvier 1944. Il y avait vécu cinquante-cinq ans. Il n'a jamais revu son pays. Pas une fois. Pas une heure.
Quand le jeune empereur est descendu du bateau, à Alger, le 13 janvier 1889 - dix-huit ans, encadré de gendarmes, dépouillé de tout ce qui faisait un souverain - l'oasis de Laghouat, cinq cents kilomètres plus au sud, portait encore dans sa mémoire vivante l'odeur de décembre 1852. L'odeur de la chair brûlée. Des puits remplis de corps. Cette saison que les survivants ont conservée dans leur mémoire sous le nom de ʿAm al-Khalya, l'année du vide, de l'anéantissement.
Deux catastrophes coloniales. Un seul ciel. Un même système - et deux de ses victimes, l'une sous les yeux de l'autre, sans jamais se connaître.
Je veux vous parler de ce qui les relie. Pas en historien de cabinet. En fils de ce continent qui a appris à lire l'histoire dans les os de ses morts.
Le même bourreau, deux continentsL'entreprise coloniale française n'a pas été une suite d'aventures sans lien entre elles. C'était une doctrine. Testée en Algérie à partir de 1830. Exportée en Indochine à partir de 1858. Réinvestie ensuite, sous des formes diverses, à travers d'autres territoires de l'empire. Les mêmes officiers, les mêmes institutions, les mêmes cultures militaires circulaient d'un théâtre colonial à l'autre. Le mépris, lui aussi, pouvait se transmettre.
Le général Bugeaud, qui a perfectionné en Algérie les razzias et employé des méthodes de guerre qui comprenaient notamment les enfumades - l'asphyxie de populations enfermées dans des grottes - contribua à façonner une culture de la guerre coloniale qui marqua durablement l'armée française. Des méthodes et des doctrines expérimentées en Algérie furent ensuite réinvesties, adaptées et transformées dans d'autres théâtres impériaux.
L'Algérie fut ainsi l'un des grands laboratoires de la guerre coloniale française. L'Indochine allait devenir un autre théâtre de cette même histoire impériale.
Vous comprenez ce que je dis ? Ce n'est pas une métaphore. C'est une histoire de transmission.
L'émir Abdelkader, à partir de 1832, et Hàm Nghi, à partir de 1885, ont tenté la même chose : la résistance armée organisée, le ralliement des solidarités tribales et régionales, le retrait stratégique vers des terrains que l'ennemi ne pouvait pas contrôler durablement. L'un dans les espaces montagneux et steppiques de l'Algérie occidentale et centrale. L'autre dans les montagnes de Quảng Bình.
Tous deux finirent par être vaincus dans un rapport de forces profondément asymétrique. Abdelkader fut progressivement isolé diplomatiquement avant de se rendre en 1847, après avoir reçu des garanties françaises concernant son départ vers l'Orient, garanties qui ne furent pas respectées : il fut finalement détenu en France, à Toulon, Pau puis Amboise. Hàm Nghi, lui, fut capturé le 29 octobre 1888 après avoir été livré aux Français par Trương Quang Ngọc, ancien membre de sa garde.
Dans les deux cas, la France n'eut pas seulement besoin de vaincre des combattants. Elle devait briser les réseaux qui permettaient à leur résistance de survivre.
Ibn Khaldoun l'avait écrit cinq siècles avant que la France n'arrive dans l'un ou l'autre de ces pays : la ʿasabiyya - le lien de cohésion qui fait qu'un peuple tient debout - peut se briser de l'intérieur plus efficacement que de l'extérieur.
La France n'a pas seulement combattu Abdelkader et Hàm Nghi. Elle a combattu les tissus sociaux qui les portaient. Elle a utilisé la force, l'isolement, les alliances, les divisions et, lorsque la résistance était vaincue, l'exil.
L'Algérie, cage de l'empireEt voici le détail que je ne peux pas m'empêcher de regarder en face, encore et encore : on a envoyé Hàm Nghi précisément en Algérie.
Pas à La Réunion. Pas en Nouvelle-Calédonie. Pas en Guyane - que la France utilisait aussi pour ses dispositifs pénitentiaires. Non : en Algérie.
Pourquoi ?
Parce que l'Algérie occupait une place singulière dans l'architecture impériale française. C'était la colonie où la conquête avait commencé dès 1830, où les politiques militaires, foncières et administratives de domination avaient été expérimentées à une échelle considérable.
Envoyer l'empereur vietnamien en Algérie, c'était le placer dans une autre colonie française, elle-même profondément marquée par la conquête et la dépossession. Le prisonnier enfermé dans le principe même de sa propre prison.
J'y pense parfois, le soir : une cruauté si parfaitement géométrique qu'elle n'a pas besoin d'avoir été planifiée pour produire son effet. Personne n'avait nécessairement besoin de concevoir ce symbole. Le système colonial le produisait presque de lui-même. C'est peut-être cela, le plus terrifiant.
Il fut logé sous surveillance, d'abord à la Villa des Pins, puis à la villa Gia-Long, à El Biar. L'administration coloniale le désignait comme "Prince d'Annam", réduisant son identité impériale à une appellation administrative. Même en exil, l'amputation symbolique devait être entretenue.
Un nom, vous savez ce que c'est ? C'est une maison. On lui avait pris la sienne, puis on lui avait donné un nom de location.
En 1904, il épousa Marcelle Laloë, fille du procureur général d'Alger. Dans l'optique coloniale, ce mariage pouvait être lu comme un signe d'intégration et d'assimilation. Mais moi, quand je lis ce mariage, je vois autre chose. Je vois un homme de trente-trois ans qui comprend peut-être, ce jour-là, pleinement, qu'il n'y a plus de porte par où revenir.
Qu'on peut passer sa vie à regarder la mer - cette Méditerranée qui n'était pas la mer de Chine méridionale - et que la mer ne rendra rien.
Frantz Fanon, quelques décennies plus tard, exercerait la psychiatrie à l'hôpital de Blida-Joinville. Il analyserait, dans son œuvre, les effets psychologiques et existentiels de la domination coloniale. La colonisation n'était pas seulement, chez lui, une politique appliquée à un territoire : elle pénétrait les représentations, les rapports sociaux, l'identité et l'existence même des colonisés.
Ce qu'Hàm Nghi a enduré à El Biar n'était pas simplement un changement d'adresse. C'était un exil imposé, prolongé pendant plus d'un demi-siècle, dans lequel son identité politique avait été réduite à l'état de souvenir.
Le pinceau, dernière armeAlors il a fait la seule chose qui restait : il a créé.
Dépouillé de son trône, de son pays, de son peuple, de toute possibilité d'agir politiquement - il a peint. Il a sculpté. Il a gravé le bois. Il a appris auprès de Marius Reynaud, peintre orientaliste installé à Alger. Il a rencontré Rodin. Il a construit une œuvre entière sur la frontière entre l'Asie qu'il portait en lui et la Méditerranée qui l'encerclait.
Le musée Cernuschi lui a consacré en 2026 l'exposition Remède à l'exil - L'art de l'empereur Hàm Nghi, présentée du 19 mai au 6 septembre 2026. Le musée le présente comme un ancien empereur devenu artiste et comme une figure majeure de l'histoire de l'art vietnamien moderne.
Le titre est magnifique. Et il contient une violence qu'on ne dit pas toujours.
"Remède à l'exil" suppose que l'exil était une blessure. Pas un choix. Pas un simple malheur du sort. Une blessure - une rupture imposée dans le corps et dans la vie d'un homme qui avait résisté à la domination coloniale.
Or lorsque l'œuvre est présentée principalement sous l'angle esthétique, le risque existe de regarder la peinture sans regarder la cause de l'exil.
Un roi réduit à un pinceau - et le pinceau exposé comme si le roi l'avait choisi librement.
Malek Bennabi, ce philosophe algérien qui a consacré une grande partie de sa réflexion aux mécanismes de la domination coloniale, appelait cela la colonisabilité : la condition historique et sociale qui permet à la domination de s'installer et de se prolonger. Le système colonial n'occupe pas seulement. Il transforme. Il déplace. Il convertit. Il prend l'énergie de ses victimes et la redirige vers des formes qu'il peut ensuite montrer, cataloguer, exposer.
Le roi devient un artiste. La résistance devient patrimoine. La catastrophe devient une exposition - avec un catalogue, une bande-annonce, un vernissage.
Je ne dis pas que l'art d'Hàm Nghi n'est pas beau. Il est beau, et il faut aller le voir.
Je dis que la beauté, lorsqu'elle fait disparaître la violence qui l'a précédée, peut devenir une forme d'oubli.
Ce que le colon ne rend jamaisLa France possède une histoire longue et complexe avec les corps, les archives et les objets issus de ses conquêtes coloniales.
Hàm Nghi n'est pas enterré au Vietnam - dont une délégation officielle a demandé en 2002 le rapatriement de ses restes. Il n'est pas enterré en Algérie, où il a vécu cinquante-cinq ans. Il repose aujourd'hui à Thonac, en Dordogne, près du château de Losse.
Un exil dans la mort après un exil dans la vie.
C'est une autre manière de mesurer la distance qui séparait l'homme de son pays.
Ce n'est pas une exception dans l'histoire coloniale française.
Les crânes de résistants algériens - ces têtes décapitées, cataloguées et conservées pendant des décennies dans les collections françaises - n'ont commencé à revenir en Algérie qu'en 2020, avec la restitution de vingt-quatre crânes et restes mortuaires. Parmi eux figurait celui de Cheikh Bouziane, chef de la résistance de Zaatcha. Ces restitutions ont ouvert une nouvelle étape dans la question, beaucoup plus vaste, des restes humains conservés en France.
La France a également conservé pendant des décennies des archives, des objets et des œuvres issus de la période coloniale, tandis que la question de leur restitution continue de faire l'objet de débats politiques, juridiques et historiques.
Et le massacre de Laghouat, décembre 1852 - les morts de Jnane El Baylek et de Rahbet Ezeitoun, les récits transmis par la mémoire locale, ce que la tradition laghouatie conserve sous le nom de ʿAm al-Khalya, l'année du vide - demeure largement absent de la mémoire historique française.
Et Sétif, Guelma, Kherrata, le 8 mai 1945 - le jour même où l'Europe célébrait la capitulation nazie, alors que des Algériens manifestaient pour leurs revendications nationales, la répression française fit des milliers de victimes. En 2026, l'Élysée a encore reconnu officiellement la gravité de cette répression et affirmé que la France devait regarder cette histoire en face.
Mais reconnaître progressivement une histoire n'est pas encore épuiser la question de sa mémoire.
Le système colonial ne se mesure pas seulement à ce qu'il a pris. Il se mesure aussi à la durée pendant laquelle les sociétés dominées ont dû réclamer que ce qui leur appartenait - leurs morts, leurs archives, leurs récits, leurs noms - soit à nouveau reconnu comme leur.
Deux peuples, un même héritageLe Vietnam et l'Algérie partagent plus que la douleur coloniale. Ils partagent une trajectoire de résistance - et c'est là que le miroir devient le plus exigeant.
Le Vietnam a traversé plusieurs guerres et occupations au XXe siècle, notamment la colonisation française, l'occupation japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale, puis la guerre d'Indochine contre la France et la guerre du Vietnam contre les États-Unis et leurs alliés. Des millions de personnes y ont péri. Cette expérience a profondément marqué la construction de l'État vietnamien moderne et sa conception de la souveraineté.
L'Algérie, après cent trente-deux ans de domination coloniale française et une guerre d'indépendance particulièrement meurtrière, a reconstruit un État sur les ruines d'une société profondément transformée par la colonisation.
Cette reconstruction n'était pas seulement politique. Elle était aussi civilisationnelle - un réassemblage de ʿasabiyya, au sens où Ibn Khaldoun l'entend : le lien qui permet à un peuple de produire l'histoire au lieu de seulement la subir.
Et pourtant - et c'est ici que mon texte devient un appel - ces deux peuples n'ont jamais construit une relation culturelle et historique à la hauteur de cette expérience commune.
Il existe bien des relations diplomatiques et des liens historiques entre l'Algérie et le Vietnam. Mais il reste possible d'imaginer davantage : une coopération universitaire consacrée aux histoires coloniales comparées, des recherches conjointes sur les archives, des échanges entre institutions mémorielles, et pourquoi pas une initiative culturelle consacrée à Hàm Nghi et à la mémoire de la résistance anticoloniale.
C'est le chantier inachevé. Le nôtre.
Une stèle à El BiarEn écrivant ces lignes, j'ai pensé à une petite chose et à une grande.
La petite : quelque part dans les hauteurs d'El Biar, là où Hàm Nghi vécut à la villa Gia-Long, là où il peignait ses mélancolies et regardait l'horizon méditerranéen qui n'était pas la mer de Chine - il mérite qu'un signe rappelle son passage.
Une plaque. Une stèle. Quelques lignes.
Pas pour transformer son exil en monument colonial inversé. Pas pour glorifier un souverain étranger. Mais pour reconnaître une histoire algéro-vietnamienne qui existe déjà, inscrite dans la géographie même d'Alger.
L'Algérie, qui a toutes les raisons de reconnaître en Hàm Nghi un frère - un homme qui, comme Abdelkader et tant d'autres résistants anticoloniaux, a refusé de se soumettre à la domination étrangère - pourrait lui offrir cette dignité-là, la plus simple qui soit : un lieu où son nom soit prononcé.
La grande : la mémoire française de la colonisation demeure encore traversée par des silences, des hésitations et des conflits de récit. Les œuvres peuvent être exposées, les biographies publiées, les héritages artistiques célébrés - mais l'esthétique ne doit jamais effacer l'histoire politique qui l'a précédée.
La catastrophe ne doit pas devenir seulement un musée. Le musée ne doit pas devenir seulement une destination. Et la destination ne doit pas devenir une carte postale.
Contre cela, il n'y a qu'une arme. Une seule.
Nommer.
Pas seulement commémorer - nommer. Dire déportation pour déportation. Dire destruction pour destruction. Dire massacre lorsque les faits et les sources permettent de l'établir, et laisser l'histoire trancher du poids exact du mot - mais ne jamais plus laisser le silence trancher à la place de l'histoire.
Dire prisonnier politique lorsque les documents permettent de le qualifier ainsi. Dire exilé. Dire souverain déchu. Dire artiste.
Il était roi. Il était peintre. Il était prisonnier.
Mais avant tout, il était l'un de ces hommes innombrables, répartis sur deux siècles et plusieurs continents, qui ont regardé la machine coloniale en face et dit : non.
Qui ont payé ce mot de tout ce qu'ils avaient.
Et qui l'ont dit quand même.
Ce refus-là est notre héritage le plus vrai.
C'est ce que l'Algérie et le Vietnam peuvent encore se dire l'un à l'autre.
Et c'est ce qu'ils doivent à Hàm Nghi - ce souverain silencieux qui a peint son exil dans les hauteurs d'une ville qui n'avait jamais été la sienne, sous un soleil qui, lui, était toujours fidèlement le même.