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Votre Dieu ne vous pardonne pas, et nous non plus

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Par  Avigail Abarbanel, le 28 juin 2026

Il y a vingt ans, alors que je vivais encore en Australie, j'ai été invitée à un atelier de formation continue à Sydney animé par un thérapeute israélien également rabbin. Le thème était la "thérapie narrative", une approche que j'avais déjà rejetée. Je me méfiais tout particulièrement d'un intervenant venu d'Israël pour enseigner la thérapie narrative, et je n'avais aucune envie d'y assister.

La thérapie narrative mérite amplement sa place dans le "bac des idées rejetées, oubliées et dont on se passe à merveille". Elle est cliniquement inutile, voire nuisible. Mais elle est prisée par les thérapeutes israéliens en raison de son fondement postmoderniste. Pour ceux qui ne connaissent pas, le postmodernisme est un mouvement philosophique qui soutient que chacun d'entre nous a sa propre perception subjective de la réalité. Selon la thérapie narrative, cette perception subjective façonne notre "récit" - l'histoire que nous nous racontons à nous-mêmes et aux autres au sujet de notre expérience. Il est vrai que nous avons tous une expérience subjective de la réalité et notre propre point de vue sur celle-ci - je le constate régulièrement, notamment dans mon travail de thérapie de couple. Mais certains postmodernistes extrêmes sont allés plus loin, affirmant que notre perception subjective de la réalité implique que la réalité objective n'existe pas du tout.

Il y a quelques années, j'ai participé à un week-end organisé à l'Université de Nouvelle-Angleterre, en Nouvelle-Galles du Sud, dans le cadre d'un master en accompagnement psychologique. L'un des cours portait sur le postmodernisme. Le conférencier a expliqué, le plus sérieusement du monde, que, puisque nous avons chacun notre propre perspective subjective, la réalité objective n'existe pas. J'ai levé la main et j'ai dit :

"Imaginons que je m'approche de vous maintenant, à la tribune, et que je vous gifle. Lorsque vous vous en plaindrez, je dirai que ce n'est que votre récit et que la gifle n'a en réalité jamais eu lieu. J'insisterai sur le fait que tout ce dont nous disposons, ce sont nos récits respectifs, et que le mien affirme que je ne vous ai rien fait". Il m'a regardé, stupéfait, et a admis que "peut-être les postmodernistes sont-ils allés trop loin".

Il se trouve que le conférencier était un Aborigène australien. J'y ai repensé à maintes reprises depuis. Son peuple a subi un génocide monstrueux aux mains des colons blancs qui convoitaient ses terres et ses ressources - et pour s'en emparer, ils ont assassiné des millions de personnes et se sont employés à effacer tout le reste : la culture aborigène, l'identité, l'existence même. Et pourtant, voilà qu'il était là, à soutenir que la réalité objective n'existe pas. C'est un exemple frappant de la façon dont l'idéologie colonialiste parvient parfois à empoisonner l'esprit même de celles et ceux qui ont le plus souffert de ses conséquences dévastatrices, les conduisant à la complicité et au doute de soi. Mais c'est là un sujet pour un autre essai.

Les thérapeutes israéliens ont adopté la thérapie narrative avec enthousiasme, et on comprend aisément pourquoi. Les thérapeutes ont tendance à avoir des opinions politiques libérales ou de gauche - cela va de soi. Mais les thérapeutes israéliens sont confrontés à un problème spécifique. Ils ont du mal à s'identifier à la droite, mais se confronter à ce qu'est leur société et à ce qu'elle accomplit est tout aussi intolérable. Car cela signifierait reconnaître leur propre complicité et accepter qu'être une personne morale et un Israélien loyal soient deux notions incompatibles. La thérapie narrative résout élégamment le dilemme. L'idée selon laquelle la réalité objective n'existe pas et que tout ce dont nous disposons, ce sont nos expériences subjectives et les récits que nous en faisons, permet aux thérapeutes israéliens de se sentir progressistes et humains tout en conservant cette cécité commode et volontaire qui a toujours caractérisé la gauche sioniste israélienne. Cette cécité est motivée par la loyauté tribale, et la loyauté tribale est motivée par une peur existentielle fondamentale et égoïste, ainsi que par la conviction qu'Israël est le seul rempart entre les Juifs et un nouvel holocauste. Lorsque la peur existentielle l'emporte sur tout le reste, les valeurs et les principes qui devraient être universels deviennent sélectifs. On applique ses valeurs là où cela ne coûte rien, et on regarde ailleurs quand cela fait mal.

Si la réalité objective n'existe pas, alors ce que les Palestiniens disent qu'on leur fait subir n'est en fait pas réel - ce n'est "que" leur perception, leur "récit". On se demande ce qui se passerait si l'on appliquait la même logique à la condition de victime des Juifs et si l'on suggérait qu'il ne s'agit que d'un "récit fondé sur une expérience subjective", et que rien ne s'est réellement passé puisque le postmodernisme suggère qu'il n'existe pas de réalité objective. Les sophismes et les deux poids deux mesures israéliens sont légendaires.

L'organisateur savait que j'étais une militante pour les droits humains des Palestiniens et que j'avais renoncé à ma nationalité israélienne. Il a insisté - il estimait que je devais entendre ce conférencier en particulier, et m'a offert le billet. À l'époque, cela m'a intriguée et, malgré mes réticences, j'y suis allée.Le rabbin a commencé par énumérer ses références - le travail éducatif et thérapeutique qu'il mène dans la région de Jérusalem, les projets éducatifs conjoints israélo-palestiniens auxquels il participe, qui, entre autres, facilitent le "dialogue" entre Israéliens et Palestiniens. C'était sa façon de nous dire qu'il est un homme honnête qui ne déteste pas les Palestiniens et dont la profession sert une bonne cause. Ce qu'il n'a jamais fait, c'est assumer la responsabilité de l'existence même du problème - ce genre de problème qu'aucun "dialogue", aussi intense soit-il, ne pourra jamais résoudre, car le dialogue suppose deux parties égales en désaccord, et non une société colonisatrice face au peuple qu'elle supplante et efface. Je n'allais pas rester assise là et tolérer une telle attitude. J'ai attendu la première pause et je suis sortie.

J'ai fini par comprendre pourquoi l'organisateur a tenu à ce que je sois présente. Il pensait faire venir un Israélien "sympathique" - quelqu'un qui travaille avec les Palestiniens, dont les intentions sont clairement louables - et il espérait que cette rencontre attendrirait ma position "partiale". Il y a vingt ans, les militants comme moi subissaient une pression considérable pour être "justes envers les deux camps", reconnaître les bons Israéliens et modérer ce que les partisans d'Israël qualifiaient de partialité. Aujourd'hui, j'ignore totalement ces absurdités qui ne servent qu'à masquer la réalité.

Juste avant le Yom Kippour de cette année-là - le jour du grand pardon juif - j'ai reçu un e-mail inattendu du rabbin. Il m'avait vu quitter son atelier. Il disait ne pas savoir en quoi il m'avait "offensé", mais il me demandait pardon.

Cela peut paraître curieux à certains, mais je savais exactement pourquoi il me demandait de lui pardonner. Yom Kippour est le jour le plus sacré du judaïsme, et la loi qui le régit comporte des spécificités que la plupart des personnes extérieures à cette religion ignorent. Lors de Yom Kippour, Dieu peut pardonner les péchés commis à son encontre. Mais Dieu ne pardonne pas les péchés commis envers d'autres personnes. Ce genre de péché ne peut être pardonné que par la personne lésée, et uniquement si celle-ci choisit de l'accorder. Lorsque cet homme pieux m'a demandé pardon avant Yom Kippour, ce n'était ni par sentimentalisme ni par égard pour mes sentiments. Il essayait de régler une affaire que son propre Dieu ne pouvait régler à sa place. Je savais exactement ce que cela signifierait pour lui si je refusais de lui accorder mon pardon. Pour un juif pratiquant, c'est une affaire très grave.Je lui ai répondu par écrit qu'il ne m'avait pas offensée en tant qu'individu et qu'il n'avait pas besoin de mon pardon. La question était d'ordre moral, et non personnel. Il s'était servi de la thérapie narrative pour éviter de dénoncer ce que sa propre société a fait et continue de faire, en promouvant activement l'idée que la dépossession des Palestiniens est une question de point de vue plutôt qu'un fait avéré. Je lui ai dit qu'il a ignoré et minimisé un crime contre l'humanité, et que je ne pouvais pas rester là à regarder sans réagir - c'est pourquoi je suis partie. Je lui ai également indiqué à qui il devait réellement demander pardon. Il n'a jamais répondu. Il était libéré de la nécessité d'obtenir mon pardon et n'avait plus besoin de s'entretenir avec moi.  Les  "sionistes libéraux" comme lui croient qu'il est possible de rendre le colonialisme de peuplement plus humain, plus "civilisé", ce qui revient en réalité à faire gagner du temps à Israël pour mener à bien son projet monstrueux et exterminateur.

La loi religieuse juive qui a poussé cet homme à me demander pardon est la suivante :

"Les transgressions entre une personne et Dieu - Yom Kippour les expie. Les transgressions entre une personne et son prochain - Yom Kippour ne les expie pas tant que la personne lésée n'a pas été apaisée" ( Aveirot she'bein adam la'makom - yom hakippurim mechaper. Aveirot she'bein adam le' chavero ein yom hakippurim mechaper ád she'yeratzé ét  chavero).

La loi est claire. Dieu ne pardonne pas les transgressions entre individus. Le dossier reste ouvert et ne se clôture pas en fin de journée. En d'autres termes, si la personne lésée n'accorde pas son pardon à celle qui lui a fait du tort, l'objectif de Yom Kippour n'est pas atteint.

Mais le mot qui importe vraiment ici est chavero - prochain, voisin, l'autre personne. La religion juive est de nature légaliste, précise et pointilleuse quant à la signification de chaque mot. Alors, qui est le chavero ? Cela inclut-il les Palestiniens victimes de nettoyage ethnique et de tortures, ceux qui ont été enlevés et incarcérés sans inculpation,  violés et torturés dans les cachots d'horreur d'Israël, les familles endeuillées des bébés et nouveau-nés palestiniens assassinés, abandonnés à la décomposition dans les couveuses des hôpitaux bombardés de Gaza, les survivants de Gaza qui souffrent de famine, qui se sont retrouvés sans rien, qui survivent tant bien que mal dans les ruines de leurs maisons, les enfants mutilés et traumatisés, les Libanais déplacés et hantés par cette tragédie, les familles endeuillées des Libanais assassinés par Israël, les familles endeuillées des deux cents écolières iraniennes ?

Si la réponse est oui, alors aucun rituel célébré lors du jour le plus sacré de l'année juive n'absout un colon, un soldat, un homme politique ou le rabbin qui les bénit, de ce qu'ils ont infligé à un Palestinien ou à quiconque. Seule la personne lésée peut accorder le pardon, et on ne le lui demande pas.

Si la réponse est non - si chavero ne désigne que les autres Juifs - alors il faut le dire haut et fort, pour que le monde l'entende. Austrement dit, si les Juifs israéliens et ceux qui les soutiennent admettent que les habitants de Gaza, de Cisjordanie, du sud du Liban et d'Iran ne sont pas considérés comme des êtres humains à part entière.

Il n'y a pas de troisième option. Soit chavero et la loi s'appliquent à tous, soit quelqu'un doit expliquer pourquoi ce n'est pas le cas. Une société qui déshumanise quiconque n'appartient pas à son cercle aurait dû être dénoncée depuis longtemps.

Le judaïsme ne connaît ni enfer, ni purgatoire, ni au-delà où les affaires en suspens seraient réglées ultérieurement. Ce qu'il offre à la place, c'est le "Livre de Vie" - la croyance selon laquelle, le jour de Yom Kippour, le destin d'une personne pour l'année à venir est scellé, et qu'être inscrit dans ce livre revient à se voir accorder une année de vie supplémentaire. La mort, dans cette tradition, ne résulte pas simplement du cours naturel des choses. C'est ce qui arrive lorsque l'expiation échoue.

L'expiation ne se résume pas à une conversation privée avec Dieu. La loi est explicite.  Le rabbin qui tolère le viol, le colon qui harcèle les enfants sur le chemin de l'école, qui brûle les oliveraies, les soldats qui font irruption sans raison dans les maisons, fouillant, violant, humiliant ; les soldats qui violent des Palestiniens,  les juges qui ont abandonné les poursuites à leur encontre, les soldats qui dressent  des chiens pour violer des détenus palestiniens de sexe masculin, qui ont tiré sur une famille dans sa voiture, tuant leur bébé de sept mois, puis une famille entière un autre jour, et qui ont menti sur ces affaires, les politiciens qui envoient des avions de chasse et des drones pour achever les survivants d'un génocide dans une enclave de réfugiés de la Nakba qu'ils contrôlent et assiègent depuis des décennies, le ministre des Affaires religieuses qui pose pour des photos avec des détenus palestiniens - aucun d'entre eux ne peut régler ses comptes par le seul biais du rituel, aussi religieux soient-ils cette journée-là. Dans une religion où les comptes ne peuvent être réglés ultérieurement, un compte ouvert et non réglé est une affaire grave.

Je ne suis pas juive au sens propre du terme. Je suis née en Israël et ce pays m'a attribué l'étiquette de "juive", et rien de plus. Mais cet aspect juridique importe pour chaque Juif qui observe Yom Kippour. En Israël même, cela importe aujourd'hui plus que jamais. Israël n'est plus le pays largement laïc qu'il était lorsque j'étais enfant, où les juifs pratiquants constituaient une minorité. Il est en train de se transformer progressivement en théocratie. Il est dirigé par un mouvement nationaliste religieux suprémaciste qui justifie explicitement la colonisation, l'implantation de colonies, la dépossession, le viol, la torture et les massacres aveugles au nom de la loi juive et de la destinée juive. Les rabbins qui entérinent le viol comme arme de guerre, les ministres qui invoquent la Torah pour justifier la destruction de Gaza, les colons qui estiment que leur droit sur la terre leur a été donné par Dieu et qu'il est donc incontestable - ce ne sont pas des personnages marginaux évoluant en périphérie de la société israélienne. Ils sont au cœur même de celle-ci, au sein de son gouvernement, de ses tribunaux et de son armée.
La loi religieuse juive n'est pas étrangère au débat politique, mais en est au cœur. Lorsqu'un État agit au nom d'une religion, les obligations de cette religion s'appliquent. On ne peut invoquer l'alliance de Dieu pour justifier ses actes, puis prétendre que la loi divine n'a pas sa place lorsqu'elle exige de prendre la responsabilité de ses actes. La question du chavero s'adresse précisément à ceux qui ont placé la loi religieuse au cœur de leur politique, de leur violence et de leur impunité.

Une stratégie de contestation et de résistance

Je souhaite proposer une action concrète à ceux qui subissent directement les agissements d'Israël : Palestiniens, Libanais, Iraniens et toute personne touchée par les technologies de surveillance et le commerce d'armes d'Israël. Chaque année, avant Yom Kippour, envoyez un message aux Israéliens juifs et à ceux qui les soutiennent pour leur dire que vous ne leur pardonnez pas.

Dites-le clairement - sur les réseaux sociaux, par e-mail, devant une caméra. Dites-leur que vous connaissez leur loi de Yom Kippour, que leur compte n'est pas réglé et ne pourra jamais l'être, car la seule personne en mesure de le régler n'a jamais été consultée.

Ces individus ne méritent pas le pardon. Leurs crimes sont si odieux et si délibérés qu'ils sont impardonnables. Mais il s'agit ici de leur faire savoir que vous savez que leur Dieu ne pardonne pas, en votre nom, un péché commis contre vous, quelle que soit la ferveur avec laquelle ils jeûnent, prient ou accomplissent les rituels de Yom Kippour. S'ils tiennent à affirmer que cela n'a aucune importance à leurs yeux, ils devront nous expliquer pourquoi. Et une seule réponse honnête peut leur venir à l'esprit : qu'ils ne vous considèrent pas comme un chavero - un être humain à part entière. Qu'ils révèlent, avec leurs propres mots, à quel point ils méprisent les non-juifs. Car si chavero ne désigne pas un être humain à part entière mais uniquement un coreligionnaire juif, cela signifie qu'ils peuvent faire n'importe quoi à quiconque n'est pas juif en toute impunité et qu'ils ne sont pas tenus d'en faire pénitence. Lorsque les gens se demandent pourquoi la plupart des Juifs israéliens soutiennent le génocide et font preuve d'une telle insensibilité et d'un tel manque d'empathie, la réponse est simple : même les Juifs non religieux sont élevés selon le même système de valeurs sur lequel repose la religion. On leur enseigne que seuls les Juifs comptent.

Que le reste du monde explique pourquoi il soutient, finance et offre une couverture politique à une société qui pense et se comporte comme si seuls les Juifs étaient des êtres humains - une suprématie juive sans fard.
Lors de la prochaine manifestation ou mobilisation en soutien à la Palestine, brandissez une pancarte sur laquelle on pourra lire : "Yom Kippour n'expie pas ce crime - vos victimes ne vous pardonnent pas. Nous ne vous pardonnons pas". Il sera très difficile pour les gouvernements britannique, allemand, australien, français ou américain de légiférer contre cela.

La foi juive condamne ses propres adeptes, et aucune acrobatie intellectuelle ne peut rien y changer. Et "Tu ne tueras point" n'inclut même pas la restriction chavero. Ce commandement est universel et ne connaît aucune exception.

Traduit par  Spirit of Free Speech

 ssofidelis.substack.com